ARC 2020 : au cœur du lobbying contre l'agriculture productiviste

à la une 04 | 06 | 2014

ARC 2020 : au cœur du lobbying contre l’agriculture productiviste

Les questions agricoles et la réforme de la Politique commune agricole (PAC) sont au centre d’une vaste activité de lobbying. Notamment de la part des mouvements altermondialistes. Décryptage.

« Envie de paysans ! » : c’est le nom de la campagne lancée le 31 mai 2013 par la Confédération paysanne afin de faire connaître « les revendications de la société civile ». L’opération a débuté par l’organisation d’une grande « ferme » à Paris, place Stalingrad, à laquelle étaient conviés les Parisiens. L’ambiance était plutôt sympathique, les visiteurs étant invités à venir traire les vaches et à remplir leur panier sur le marché des producteurs. Même le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, a fait le déplacement. Naturellement présent à ces « deux jours de marché paysan, de rencontres, de débats, d’animaux, de musique et de documentaires pour s’informer sur l’agriculture paysanne et la PAC et pour réclamer ensemble de nouvelles poli- tiques agricoles », José Bové a souligné le message de la campagne : « en finir avec l’agro-business », notamment en réorientant les politiques publiques vers « l’agriculture paysanne ».

Côté face donc, une « ferme » conviviale, qui attire les familles parisiennes venues caresser veaux et agneaux. Côté pile en revanche, Envie de Paysans ! s’est livrée à des actions beaucoup plus radicales. Comme le démontage – certes symbolique – de la Ferme des mille vaches, ou l’occupation durant une journée du siège social de la société Ramery, initiatrice du projet. « On pensait les actions spectaculaires contre les plus grands pollueurs une spécialité de Greenpeace. Eh bien cette nuit, c’est la Confédération paysanne qui a réalisé un coup d’éclat pour tourner le projecteur vers ce qui est sans doute le projet agro-industriel le plus choquant du moment : le chantier de construction de la “Ferme des mille vaches“ », note sur son blog Reporterre l’ancien journaliste du Monde Hervé Kempf.

Cette réussite médiatique –comme celle de la ferme de la place Stalingrad – porte la marque d’un certain Pierre-Alain Prévost. Responsable des Campagnes et Actions à la Conf’ depuis août 2012, ce dernier est un habitué des évènements-spectacles. Le rapprochement entre la Conf’ et l’association Novissen, qui milite contre la Ferme des mille vaches, a d’ailleurs germé à l’occasion de la marche européenne « Good Food March », qui s’est déroulée durant l’été 2012 et a été coordonnée par ses soins en France. Cet évènement, avec la Conf’ aux manœuvres côté français, a bénéficié du soutien d’une multitude d’associations, notamment Attac, la FNAB, Bio consomm’acteurs, le WWF, Chrétiens en monde rural et le Réseau Cohérence. Ces associations ont fourni la logistique et les militants pour remplir les caravanes parties du Pays Basque, d’Alsace et de Calais. En dépit de la présence de José Bové à Bruxelles et de l’accueil des marcheurs par Dacian Ciolos, le commissaire européen à l’agriculture, le succès de l’opération n’a pas été au rendez-vous. Les organisateurs ont beau clamer haut et fort qu’ils représentent la société civile, à peine 200 personnes ont répondu à leur appel de toute l’Europe.

L’appel d’ARC 2020

On aurait pu s’attendre à mieux. D’autant plus qu’à l’échelle européenne, la coordination de la marche a été confiée à une structure baptisée « Convention Agricole et Rurale 2020 » (ARC2020). Or, cette plateforme multipartite créée en 2010 et parfaitement inconnue du grand public regroupe plus de 150 organisations de l’Union européenne, principalement écologistes et bio. Elle aussi, prétend porter la voix de la société civile, mais à l’échelle européenne. En réalité, ARC2020 n’est rien d’autre qu’un organisme européen de lobbying écolo-alternatif qui appelle à « un changement de paradigme dans l’agriculture et l’alimentation ».

Depuis octobre 2012, Pierre-Alain Prévost en est le « campaign Manager ». C’est donc tout naturellement qu’on le retrouve comme coordinateur d’une autre opération de lobbying d’ARC 2020 : Go M.A.D (Go Meet A Deputy – Rencontrez votre député). Lancée le 24 janvier 2013, cette campagne invitait « les citoyens européens à interagir directement avec leurs parlementaires européens et à leur demander comment ils [voteraient] lors de la plénière sur la réforme de la PAC à Strasbourg en mars 2013 ». L’opération s’est terminée par un rassemblement au Parlement à Strasbourg, la veille du vote sur la réforme de la PAC, et en présence de José Bové. Cependant, la mobilisation a elle aussi été très faible, touchant à peine quelques centaines de personnes.

Les actions d’ARC2020 sont vastes et variées. Elles vont de la simple intervention dans les débats lors d’évènements européens à l’organisation de conférences ou de tournées d’agriculteurs, en passant par diverses actions contre les pesticides.

Créée à l’initiative du Groupe de Bruges, un think tank travaillant sur les questions agricoles, et du Forum Synergies, la plateforme n’a ni forme juridique, ni conseil d’administration. En revanche, elle possède un « core group » d’une vingtaine de personnes, dont l’ancien député Vert Benny Haerlin, également responsable de la Zukunftsstiftung Landwirtschaft (Fondation sur l’avenir Agricole, sous la houlette des anthroposophes), Hannes Lorenzen, vice-président du Forum Synergies et conseiller pour l’agriculture et le développement auprès du groupe des Verts/ALE au Parlement européen, et Samuel Féret, coordinateur de PAC 2013, une structure de lobbying agricole similaire à ARC 2020, mais qui ne représente que des associations françaises.

PAC 2013 regroupe 25 associations, dont Agir pour l’Environnement, Les Amis de la Terre, la Confédération Paysanne, la FNAB, la Fondation Nicolas Hulot, Générations Futures, la LPO, le Réseau Action Climat France et le WWF France. Il existe donc une certaine cohérence entre les discours et les modes d’action de PAC 2013 et d’ARC2020 – au niveau français pour l’un, européen pour l’autre–, toutes deux s’appuyant sur une multitudes d’associations liées de près ou de loin au mouvement altermondialiste et écologiste.

Une organisation opaque

ARC 2020 prétend représenter la « société civile ». Ce qui est d’autant plus fallacieux que son mode de fonctionnement est totalement opaque ! En effet, il n’y a aucune élection représentative pour nommer son instance dirigeante, ni aucun rapport moral ou financier. De plus, ARC 2020 fonctionne exclusivement grâce à l’apport financier de trois fondations privées. Les deux premières, plutôt éloignées des questions agricoles, ont apporté des aides ponctuelles. Il s’agit de la fondation suisse MAVA, présidée par André Hoffmann, également vice-président du groupe Hoffmann-La Roche et administrateur de plusieurs autres sociétés dépendantes du géant pharmaceutique suisse ; et de la fondation américaine Oak Foundation, basée à Genève et qui a commencé ses activités en aidant les associations de lutte contre la torture et pour la protection des enfants. Depuis, elle s’est dotée d’un programme Environnement, dirigé par un ancien responsable du WWF International.

La troisième et principale source de financement d’ARC2020 est la Fondation pour le Progrès de l’Homme (FPH), également installée en Suisse. Bien connue pour son engagement auprès d’une kyrielle d’associations écologistes (Inf’OGM, Réseau Semences Paysannes, Fondation pour une Science citoyenne, etc.), elle a accordé un soutien d’un million d’euros au CRIIGEN pour la réalisation de l’étude de Gilles-Éric Séralini censée démontrer la toxicité des OGM.

La présence de la FPH dans le dispositif d’ARC 2020 est donc beaucoup moins surprenante que celle des deux autres fondations. Son président, Pierre Calame, et son directeur, Matthieu Calame (fils du précédent), ont toujours rêvé de voir émerger un gouvernement mondial. « La gouvernance mondiale ne peut plus reposer sur la fiction de relations entre États souverains », estiment-ils. Considérant que la « société civile » doit être un nouvel acteur –un contre-pouvoir– au sein de cette nouvelle gouvernance mondiale, les deux responsables soutiennent systématiquement la mise en place de réseaux d’associations.

L’agriculture productiviste enligne de mire

En outre, Pierre et Matthieu Calame s’intéressent à l’agriculture depuis de très nombreuses années. Hostile à la PAC telle qu’elle est pratiquée depuis les années soixante, la FPH milite pour son remplacement par « une politique des campagnes, de l’aménagement du territoire et de l’alimentation ». Ce discours, assez modéré, s’accompagne d’une dénonciation constante de l’« agriculture productiviste », dont les OGM seraient, selon Pierre Calame, l’un des symboles.

Pour sa part, Matthieu Calame critique l’héritage gaulliste qui a permis à la France de devenir une puissance industrielle et agricole, appréciant davantage l’époque de la Troisième République qui, « elle, avait fait le pari que son soutien le plus sûr, c’était les petits paysans propriétaires, et que pour assurer la stabilité et la force de la nation, il fallait maintenir et protéger les petits paysans ». C’est donc cette défense des « petits paysans » contre une agriculture moderne et mécanisée qui conduit la FPH à soutenir depuis de nombreuses années les mouvements alter-mondialistes.

De la FPH au groupe de Bruges

Mais elle ne s’arrête pas là. La FPH est également l’instigatrice d’une des deux associations à l’origine de la création d’ARC2020 : le Groupe de Bruges. Ce think tank européen se consacre aux politiques agricoles et rurales. Aujourd’hui, il est présidé par un agronome néerlandais, Arie Van den Brand, membre du Parti Vert. Samuel Féret, coordinateur d’ARC 2020 et de PAC 2013, fait également partie du bureau du Groupe de Bruges. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il participe à ARC 2020. Créé il y a plus de vingt ans par Edgard Pisani et Bertrand Hervieu –qui l’a présidé de 1995 à 2003 –, le Groupe de Bruges réunit actuellement une trentaine de personnalités. Dès le début, il a pu s’appuyer sur l’aide financière de la FPH. À l’époque, Pierre Calame et Bertrand Hervieu se connaissaient très bien. Le président de la FPH s’était en effet entouré de personnalités françaises issues de l’administration, dont Bertrand Hervieu, qui a été membre de son conseil entre 1999 et 2002.

En réalité, le Groupe de Bruges existe entièrement grâce à la FPH. Au début des années 90, Edgard Pisani et Bertrand Hervieu partagent le même constat et la même inquiétude que Pierre Calame sur l’agriculture. Ensemble, ils lancent un groupe de réflexion afin d’apporter leurs propositions. Après trois années d’échanges et de travail, qui donnent lieu à la publication par la FPH d’une petite brochure intitulée « Agriculture, société et territoires », Bertrand Hervieu et Edgard Pisani se chargent de donner une dimension européenne à leur petit groupe. En février 1995, ils réunissent quelques proches à Bruges, d’où le nom du futur Groupe de Bruges. Bien entendu, Pierre Calame et sa fondation sont de l’aventure. En 1998, leur réunion annuelle se tient d’ailleurs au château de Villarceau, propriété de la FPH. Cette rencontre permet de préciser l’orientation politique du Groupe de Bruges, qui affirme illusoire de vouloir partir à la conquête des marchés mondiaux.

Bien que très discret, le Groupe de Bruges a incontestablement influencé la politique agricole des années 2000. Dacian Ciolos, l’actuel commissaire européen à l’agriculture, en a d’ailleurs fait partie pendant dix ans. Aujourd’hui, le Groupe de Bruges entend lui proposer de faire partie de son conseil d’administration.

Ainsi, le Groupe de Bruges entretient des liens très privilégiés avec des personnalités issues des institutions européennes (Dacian Ciolos) ou nationales (Bertrand Hervieu, l’un des conseillers agricoles préférés de Stéphane Le Foll). Ce qui ne l’empêche pas de participer à la constitution de structures de lobbying comme ARC 2020 ou PAC 2013, qui mobilisent les militants des mouvements radicaux altermondialistes. Un paradoxe parfaitement assumé par Samuel Féret. « Ces actions nous permettent d’accompagner les propositions réformistes du commissaire à l’agriculture », a-t-il reconnu pour A&E. Et selon quelques indiscrétions, une grande manifestation serait envisagée à Paris, à l’occasion du Salon international de l’agriculture de 2015, sur le modèle des manifestations « On en a marre de l’agro-industrie ! » organisées chaque année à Berlin. Initiée par l’association Forum Umwelt und Entwicklung dans le cadre de sa campagne « Meine Landwirts-chaft », l’édition du 18 janvier 2014 a réuni 30 000 personnes. ARC 2020 y était impliquée, notamment par le biais de l’un de ses animateurs, Benny Haerlin. Également présent et déguisé en vache, Pierre-Alain Prévost s’est adressé à la foule pour parler de la Ferme des mille vaches. Une prise de parole qui n’a certainement embarrassé ni le ministre français de l’Agriculture, ni l’actuel commissaire européen.

décryptage lobbying