La guérilla judiciaire du lobby vert

à la une 20 | 03 | 2015

La guérilla judiciaire du lobby vert

Révéler le rôle de l’Union internationale pour la conservation de la nature(UICN) dans la genèse d’une méta-analyse contre les pesticides de la famille des néonicotinoïdes, alors que celle-ci avait été présentée comme émanant d’un « petit groupe de chercheurs devenu un consortium international », n’a pas vraiment été du goût de son vice-président français, Jean-Marc Bonmatin. L’auteur de ce scoop, le blogueur belge David Zaruk, a en effet reçu de ce dernier l’injonction de retirer « immédiatement son article » au motif qu’il serait « diffamatoire et portant atteinte à la réputation et à l’honneur des scientifiques objets de l’article ». Selon Bonmatin, l’article porterait « également atteinte à l’honneur et à la considération du Centre national de la recherche scientifique [son organisme employeur] », ainsi qu’à « l’honneur et à la réputation de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES), pour laquelle [il est] expert ».

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crichard / la nouvelle charte du journaliste bobo

Plutôt que de se plier à cette extravagante exigence, David Zaruk a repris la plume. Quelques jours plus tard, il a dévoilé le parcours militant de certains chercheurs de ce groupe, ainsi que leurs curieuses sources de financement (notamment la Triodos Bank, une banque néerlandaise créée et dirigée par des responsables du mouvement ésotérique des anthroposophes de Rudolf Steiner, le père de l’agriculture biodynamique).

Dans un troisième et dernier article, le blogueur belge a mis en lumière les méthodes de ces chercheurs, qu’il qualifie d’« infiltration [dans divers organismes du gouvernement et de l’Union européenne] ». Ensuite, il a mis en cause la légitimité de « quatre des cinq experts du Groupe de travail de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) sur l’évaluation des risques Abeilles (dont les conseils ont conduit à l’interdiction des néonicotinoïdes) », au motif qu’ils auraient été impliqués dans des campagnes d’ONG hostiles aux pesticides. Enfin, il a révélé comment ces militants s’efforcent de modifier les règles d’évaluation des risques afin de rendre impossibles toutes les futures approbations de produits de protection des plantes. Hormis quelques sites internet, aucun média français – y compris dans la presse agricole – n’a repris ces informations d’autant plus appréciables qu’une initiative du groupe écologiste visant à bannir tous les usages de tous les produits issus de cette famille chimique au niveau européen, actuellement débattue au Parlement, reprend à son compte les conclusions de ce groupe de travail de l’UICN.

Il est vrai que David Zaruk n’a pas été le seul destinataire de mails de mise en garde signés par Jean-Marc Bonmatin. « Je vous informe que je considère que les deux articles que vous avez publiés sont diffamatoires », a ainsi écrit le vice-président français de l’UICN aux responsables du site ForumPhyto, exigeant aussitôt le retrait des deux textes. Dans un souci d’apaisement, ForumPhyto s’est exécuté, tout en demandant à M. Bonmatin « de bien vouloir préciser les points exacts, dans les articles, qu’[il estime] diffamatoires et/ou mensongers ». Des précisions que ForumPhyto attend toujours...

Le site Imposteurs.org a lui aussi reçu une mise en demeure afin de retirer « sans délai » un article traitant du même sujet. Tout comme A&E, qui n’a pas été épargné par la riposte épistolaire du chercheur d’Orléans. Or, dans aucun des cas cités, Jean-Marc Bonmatin n’a souhaité utiliser un droit de réponse afin d’apporter des informations complémentaires, voire contradictoires. On peut donc s’interroger sur les motivations qui poussent ce chercheur du CNRS à déployer autant d’énergie pour faire disparaître du Net des articles qui ne lui sont pas favorables. Il n’est d’ailleurs pas le seul dans ce cas. Le militant anti-OGM Christian Vélot, membre du CRIIGEN, a de son côté déposé une plainte pour diffamation publique contre le responsable du site Imposteurs. org, concernant un article publié le 4 juin 2014 sous le titre « Faucheurs de porte-vigne transgéniques de Colmar : Christian Vélot, porte-parole de l’obscurantisme »

Comme Jean-Marc Bonmatin, Christian Vélot n’a demandé aucun droit de réponse, pas plus qu’il n’a rédigé de commentaire sur les pages de commentaires du site. Une erreur, selon le journaliste du Monde Stéphane Foucart.

Les bons conseils d’un ami

La genèse de cette procédure est particulièrement intéressante. En effet, la publication de l’article en question n’a suscité aucune réaction de la part du militant du CRIIGEN. Comme Jean-Marc Bonmatin, Christian Vélot n’a demandé aucun droit de réponse, pas plus qu’il n’a rédigé de commentaire sur les pages de commentaires du site. Une erreur, selon le journaliste du Monde Stéphane Foucart. Le 9 juin, soit cinq jours après la publication de l’article, ce dernier prend donc l’initiative de contacter son ami Pierre-Henri Gouyon, un militant anti-OGM également membre du conseil scientifique du CRIIGEN. À cette occasion, il lui demande si lui ou Christian Vélot ont déjà envisagé d’entamer des poursuites pour diffamation contre ce site. Pierre-Henri Gouyon admet avoir préféré le mépris. Mauvais calcul, lui répond Stéphane Foucart, qui explique qu’un article sur le web laisse toujours des traces.

Curieuse à première vue, cette intervention du journaliste peut s’expliquer par le fait que lui-même a été mis en cause à plusieurs reprises par le rédacteur du site Imposteurs.org. « Soyons clairs. Nous sommes persuadés que Foucart, responsable de la rubrique Planète du célèbre quotidien vespéral, n’écrit pas ses papiers pour vendre du papier, mais en fonction de ses convictions. Ce qui est certes beaucoup plus respectable, mais cela se fait régulièrement au détriment de la qualité et de la neutralité que requiert la (bonne) tenue d’une rubrique scientifique », peut-on ainsi lire sous la plume d’Anton Suwalki. Si Stéphane Foucart n’a jamais réagi aux propos du rédacteur du site, on comprend qu’une condamnation de ce dernier pour diffamation ne saurait le gêner... Bien au contraire !

Pierre-Henri Gouyon transmet immédiatement l’avis de Stéphane Foucart aux membres du CRIIGEN, dont fait partie Christian Vélot. Précisant que le journaliste du Monde l’a fait réfléchir, il dit préférer opter pour une stratégie plus offensive. Non pas en raison de l’article en tant que tel, mais par la nature même du site, qu’il estime être malfaisant.

Renvoi d’ascenseur oblige, la décision de participer financièrement à l’opération Vélot est validée lors de l’AG des Faucheurs. À la date du 18 septembre, ces derniers lui ont transmis plus de 5000 euros.

Des sous, des sous, des sous !

L’idée de lancer une procédure est adoptée dans la foulée. Reste à trouver des sponsors pour couvrir les frais, estimés entre 15 et 20000 euros . Christian Vélot prend alors le relais. Ne souhaitant pas assurer à lui seul le coût d’une telle procédure, il s’adresse tout naturellement aux Faucheurs Volontaires, avec qui il entretient une étroite collaboration (témoin lors de différents procès, participation à des conférences, etc.). Le 11 juin, trois jours avant l’assemblée générale des Faucheurs qui doit se tenir à Livinhac, il leur exprime sa demande en reprenant l’argument de Stéphane Foucart. Il explique pourquoi lui-même et Pierre-Henri Gouyon ont décidé de poursuivre le site Imposteurs.org pour diffamation, plutôt que de rester sur une stratégie qui consiste à l’ignorer. Seul handicap, il faut trouver des sponsors, le CRIIGEN ne pouvant pas à lui seul assurer une telle opération ! D’où son appel aux Faucheurs, et notamment à l’association Sans-Gène, qui récolte de l’argent précisément pour aider les Faucheurs dans leurs opérations juridiques.

Renvoi d’ascenseur oblige, la décision de participer financièrement à l’opération Vélot est validée lors de l’AG des Faucheurs. Christian Vélot peut donc déposer sa plainte. À la date du 18 septembre, les Faucheurs lui ont en effet transmis plus de 5 000 euros. Dont 3000 euros du Collectif des Faucheurs d’Ile-de-France, 1 500 du collectif du Nord-Pas-de-Calais et 1 000 euros du Comité gascon de soutien aux Faucheurs Volontaires, selon un responsable d’Europe-Écologie-Les Verts. Convaincue du succès de la plainte, une coordinatrice nationale des Faucheurs se demande même si les donateurs ne pourraient pas être remboursés en cas de victoire juridique...

Délivrée le 16 décembre 2014 par le juge d’instruction au Tribunal de grande instance de Paris, Madame Maia Escrive, une commission rogatoire est depuis en cours d’instruction. Le responsable du site Imposteurs.org en a été avisé le 5 janvier 2015. Pendant ce temps, Stéphane Foucart poursuit en toute tranquillité ses tirades contre les conflits d’intérêts et les petits arrangements entre amis de l’industrie...

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