La « part d'ombre » du professeur Séralini

à la une 07 | 01 | 2013

La « part d’ombre » du professeur Séralini

Parmi les nombreuses relations du Pr Gilles-Éric Séralini figurent ses amis de Sevene Pharma, une discrète société détenue par les responsables d’un étrange mouvement.

L’étude controversée de Gilles-Éric Séralini sur le maïs transgénique NK603 a fait couler beaucoup d’encre. Tout comme le million d’euros qu’il a obtenu de la Fondation pour le progrès de l’homme (FPH), connue pour sa générosité envers une ribambelle de groupuscules anti-OGM. De même, le financement de 2,2 millions d’euros apporté par l’association Ceres, dont le président d’honneur, Gérard Mulliez, est également président du comité stratégique du groupe Auchan, a été largement commenté.

Dans son livre Tous cobayes !, sorti à l’occasion de la publication de son étude, G.-E. Séralini revient sur les circonstances de cette collaboration financière : « Nous ne pouvions nous exposer à apparaître aux yeux de nos détracteurs comme des scientifiques financés directement par le lobby de la grande distribution –d’une façon symétrique aux experts influencés par celui de l’agroalimentaire. [...] Le CRIIGEN [...] a joué un rôle capital dans le montage de l’expérience car il a assuré l’interface entre les associations donatrices [Ceres et la FPH] et le comité directeur de l’expérience. »

On l’aura compris, G.-E. Séralini joue la carte de la transparence. Enfin presque ! Car il est inutile de chercher dans son livre, ou ailleurs, des explications sur les liens d’intérêt qu’il entretient, à travers une petite société de produits homéopathiques baptisée Sevene Pharma, avec une nébuleuse d’un tout autre genre : le mouvement Invitation à la Vie (IVI), classé en 1995 et 1999 par la Commission d’enquête parlementaire sur les sectes dans la catégorie « secte guérisseuse pseudo-catholique ».

Autour d’Invitation à la Vie

Consultant pour Sevene Pharma, une société basée dans les Cévennes, Gilles- Éric Séralini en assure l’essentiel de la recherche « expérimentale ». Par ailleurs, il consacre une partie non négligeable de son temps à promouvoir ses produits dits de détoxification, que ce soit lors d’un séminaire de formation organisé par le CRIIGEN de Corinne Lepage, de conférences organisées par Sevene Pharma ou de colloques sur les médecines alternatives, dans lesquels interviennent également des responsables ivistes.

Pour réaliser ses études, commanditées par la petite société cévenole,
G.-E. Séralini a intégré à son équipe de recherche de Caen la directrice du personnel de Sevene Pharma, Cécile Decroix-Laporte, ainsi que sa « collaboratrice scientifique et coordinatrice des données cliniques », Claire Laurant-Berthoud, sympathisante d’Invitation à la Vie depuis plus de 20 ans [1]. D’autres fidèles d’IVI ont apporté au chercheur de considérables financements, qui lui ont permis de réaliser huit de ses études. Comme Anne de Constantin, l’animatrice de la Fondation Denis Guichard, qui a préfacé en 2010 un livre d’Yvonne Trubert, la fondatrice d’Invitation à la Vie. Anne de Constantin possède des actions de Sevene Pharma, tout comme d’autres responsables notoires d’IVI, dont son président actuel, Daniel Chauvin, son actuelle vice-présidente, Maud André-Vilgrain, et son ancien président, Georges Dulaurans. Et ce n’est pas tout. La direction commerciale et marketing de Sevene Pharma se situe au siège d’IVI, à Boulogne-Billancourt. Son centre de production et son siège social se trouvent quant à eux au Domaine de Mazet, la propriété de Marie d’Hennezel, une sympathisante historique d’IVI, qui a livré son témoignage dans le livre Invités à Vivre publié en 2003.

« Faire reculer le royaume de Satan »

Fondée en 1983 par une certaine Yvonne Trubert (1932-2009), l’association Invitation à la Vie attire très rapidement des milliers d’adeptes, qui proviennent le plus souvent de la haute bourgeoisie et/ou exercent les professions de médecin, vedette du showbiz, dirigeant ou cadre d’entreprise, diplomate, etc.

Ce succès fulgurant attise la curiosité des médias. En 1987, la journaliste Chantal de Rudder, du Nouvel Observateur, se penche sur « le système christico-maristo-hinduisto-naturopathico-bioénergétique » d’IVI et relate comment « mamie Yvonne, l’ancienne remailleuse, fait reculer le royaume de Satan et le cancer ». « Avec tout ce qui s’est passé », explique une adepte, « la Terre a été asphyxiée par les forces négatives. C’est une orange aux pores bouchés. Le travail d’Yvonne, c’est de rouvrir les pores de l’orange afin que la lumière puisse descendre sur la terre ». Comment s’y prend-elle ? Outre la prière, Yvonne Trubert manie deux outils spirituels essentiels : l’harmonisation et les vibrations. Explications dans les manuels d’IVI : « Obéissant à une gestuelle précise, l’harmonisation se concentre sur des zones particulières du corps correspondant à des centres énergétiques, appelés chakras, en rapport avec un certain nombre d’organes et de fonctions physiologiques. [...] L’harmonisation a permis de soulager des symptômes physiques comme la douleur, dont on connaît la participation subjective. Les résultats sur des brûlures de premier et deuxième degrés sont intéressants car objectifs, systématiques et indiscutables : en observant les plaies des brûlés, on peut vérifier concrètement l’efficacité d’une harmonisation ». Quant aux vibrations, elles consistent « à émettre des sons en chœur à la manière des chants de mantras et permettent sur un plan énergétique de libérer l’homme de ses tensions intérieures et de le relier à la terre ». En faisant « appel au souffle et au son », on crée « une ouverture sur une fréquence vibratoire qui touche à la fois les énergies telluriques et cosmiques ».

La face obscure d’IVI

En 1988, une équipe d’Antenne 2 suit Yvonne lors d’un séminaire à Cros, dans les Cévennes, où elle initie ses adeptes à l’harmonisation. Pendant le reportage, diffusé sur Antenne 2 au cours du journal télévisé du 8 juillet 1988, dans le cadre d’une information sur les médecines douces, on entend les recommandations qu’elle dispense au cours d’un précédent séminaire : « Pour le cancer des os, là vous ne donnez presque rien. Simplement du magnésium en oligos, une ampoule, et toujours le fixateur de calcium. Et le miracle se poursuit : les trous qui sont en général dans les fémurs ou dans les bras ou à la colonne vertébrale disparaissent, se recalcifient d’eux-mêmes dans un temps souvent record. Donc, vous n’avez pas à vous soucier comment l’os va se refaire. Ne vous souciez pas. Dieu y pourvoit et il sait très bien comment faire. »

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Maladie de Parkinson, sclérose en plaques, zona... rien ne résiste à Mamie Yvonne. « La leucémie ? Par les soins que vous saurez faire, on arrive totalement à irriguer et à détruire la maladie. Les métastases s’envoleront sous vos doigts ». L’enseignement thérapeutique d’Yvonne Trubert est repris dans un livret intitulé Homme nouveau – Nouvelle médecine, rédigé en 1985 par le docteur Maud André-Vilgrain et Claire Laurant. Elles y annoncent une ère nouvelle : « Maintenant, de cette époque branchée sur la chimie, la biochimie et la physique qu’a été le XXe siècle, nous passons au siècle l’alchimie, c’est-à-dire de la transformation possible de toute matière par la seule énergie de l’amour. »

Les activités d’IVI suscitent de plus en plus d’inquiétudes. Comme le relate L’Express, la Journée nationale pour la prévention du suicide prévue pour février 1997 « a failli être récupérée par une secte ». « Elle l’aurait été sans les révélations du Canard enchaîné : Agnès et Bernard Loiseau, hauts responsables d’IVI [...], se sont infiltrés parmi les organisateurs en tant que collaborateurs de la revue Psychologies », précise l’hebdomadaire. « Étant donné le scandale, le magazine Psychologies, qui refuse tout amalgame avec la secte IVI, et les époux Loiseau, se sont retirés de l’opération », poursuit L’Express.

Deux ans après cet article, l’hebdomadaire relève que « malgré ses prières ”miraculeuses”, IVI a sa face obscure ». Dans un dossier intitulé « Ces sectes qui prétendent guérir », il met en garde ses lecteurs : « Surréalistes, les délires guérisseurs ? Non, tragiques. Les sectes tuent. » Et de relater l’histoire de Nadine Schuster, « adepte de la première heure d’IVI, [qui] a été radiée de l’Ordre des médecins pour faute grave et pour des pratiques charlatanesques dont ont été victimes un malade du sida et deux
femmes souffrant de cancer »
. Ces trois cas ne sont pas les seuls mentionnés par L’Express, qui cite également celui d’une patiente de deux médecins ivistes « qui souffrait d’une tumeur à la main ». « On lui avait imposé les mains au-dessus des chakras, dont l’ouverture provoque la libération d’énergie : mais ni ces nombreuses ”harmonisations” ni le traitement homéopathique préparé spécialement par le laboratoire Theophane n’en sont évidemment venus à bout. Jamais, de mémoire de cancérologue, on n’avait vu de tumeur si volumineuse – plus d’un kilo ! –, une monstruosité digne du Moyen Âge. Et [la patiente] souffrait. Atrocement. Avant de mourir, elle racontera comment elle a connu IVI, dans une lettre pathétique adressée à Yvonne Trubert, qui anime son groupe de prières », relate L’Express.

La défense d’IVI s’organise

Face à ces critiques, le gynécologue Georges Dulaurans, président d’IVI de 1995 à 2000, rétorque que ses « détracteurs ont cru qu’[ils voulaient] substituer des traitements médicaux par l’harmonisation ou une approche spirituelle, bien que ce ne fût jamais [leur] but. Pour [eux], les éléments spirituels servent à l’amélioration d’un état ; en aucun cas ils ne sont une garantie de guérison ». « Entre 1995 et 2000, à la tête d’Invitation à la Vie sur le plan administratif, j’ai tout fait pour que les autorités sachent qui nous étions, dans quel état d’esprit nous travaillions », poursuit-il.

Son successeur, Daniel Chauvin – encore aujourd’hui à la tête du mouvement, qu’il présente désormais comme une « association laïque d’inspiration chrétienne » et non plus comme un « mouvement religieux » –, tient le même discours : « Nous répétons et confirmons qu’IVI ne prétend absolument pas avoir un axe thérapeutique et n’en a pas ». Un discours peu convaincant lorsqu’on sait qu’au même moment, les deux responsables d’IVI témoignent de leur guérison – le premier de calculs rénaux, le second de spasmophilie – grâce à l’harmonisation. « IVI entend guérir les maladies les plus graves par imposition des mains : cancer, sida, sclérose en plaques », confirme un rapport de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), paru en 2005.

Aujourd’hui, trois ans après le décès d’Yvonne Trubert, IVI revendique environ 900 adhérents, compte 18 centres en France et affirme être présente dans 35 pays. Contactée par A&E, la Miviludes assure qu’elle continue de suivre les activités d’IVI avec une « grande vigilance », en particulier « les activités thérapeutiques porteuses de risques pour des personnes fragilisées qui seraient amenées à abandonner les soins classiques ». La Miviludes affirme également avoir reçu des « signalements de rupture familiale ». Bref, loin des caméras, IVI n’a donc jamais cessé ses pratiques « guérisseuses ». Bien au contraire, elle a développé certaines de ses activités dans une opacité totale, grâce une « enseigne » a priori moins sulfureuse.

Dans les coulisses de Sevene Pharma

Le président d’IVI, Daniel Chauvin, consacre en effet une partie de son énergie à la petite société pharmaceutique Sevene Pharma, dont il préside le directoire. Ami de longue date d’une iviste de la première heure, Marie d’Hennezel, il a bien entendu répondu à l’appel de cette ancienne journaliste reconvertie en productrice agricole de plantes médicinales. « Sevene Pharma est née de cette culture de plantes », relate Marie d’Hennezel, qui cache moins son « enfance malheureuse d’une bourgeoisie bien pensante » que son appartenance à IVI. « Beaucoup de gens nous ont rejoints depuis », ajoute-elle. Comme Maud André-Vilgrain, Georges Dulaurans ou encore Hedwige Gendebien, d’IVI Belgique.

Marie d’Hennezel est en outre gérante de la SARL Plantes de Marie Sevene, qui commercialise, sous la marque Marie de Mazet, divers miels, infusions, confitures et boissons de « détoxification ». Le tout certifié bio, bien entendu...

Enfin, elle gère une autre SARL, Les jardins de Mary, créée en 2009 avec Fabienne Trubert, la fille d’Yvonne. Bref, on reste en famille, que ce soit pour assurer le service harmonisation et vibrations avec IVI, ou pour obtenir les « remèdes bio pour la santé de l’Homme et de la terre ».

L’argent de Mister Wise...

Cette intense activité n’empêche pas Sevene Pharma de perdre des sommes considérables chaque année. Sur un chiffre d’affaires d’environ 300 000 euros (pour l’exercice 2011), la société cévenole affiche un résultat en perte de 2,4 millions d’euros. Suite à dix années de déficits constants, elle a été recapitalisée à plusieurs reprises grâce à divers emprunts et montages financiers élaborés par un homme d’affaires britannique chevronné, Christopher Wise. Ce dernier préside son conseil de surveillance et se trouve être son plus important pour- voyeur de fonds.

Bien que son nom n’apparaisse pas dans les structures dirigeantes d’IVI (seul son fils David y figure, en tant qu’ad- ministrateur), sa sympathie envers le mouvement d’Yvonne Trubert ne fait aucun doute. Il a d’ailleurs lui-même fondé l’ASBL Le Vivant, une association belge proche d’IVI, dont l’essentiel des administrateurs ont été recrutés au sein de l’association d’Yvonne Trubert.

Si Sevene Pharma perd de l’argent, nul doute en revanche que Mister Wise possède une excellente expérience du management. Il a été directeur-adjoint de Burberry à New York, puis directeur pour l’Europe des magasins Burberry à Paris. Par ailleurs, il a été directeur général des filiales européennes de Rémy-Cointreau pendant sept ans, et directeur de Rémy Cointreau SA pour un mandat de trois ans. Marié à la fille de Robert Cointreau, l’homme des spiritueux Rémy-Cointreau, Christopher Wise a créé avec son beau-père une société civile, Cowis Finance. Ce holding familial –qui a bénéficié d’un apport de 350000 actions Rémy-Cointreau en 1995– détient aujourd’hui un tiers des actions de Sevene Pharma.

Et Christopher Wise n’est pas venu qu’avec des capitaux ! Son ami Ari Zaphiriou-Zarifi, un financier britannique, fait lui aussi partie de l’aventure. Ensemble, les deux hommes ont créé deux sociétés, The Living Finance Company et The Living Trust Company. Président de Kestrel Investment Partners, Ari Zaphiriou-Zarifi s’est par ailleurs impliqué dans plusieurs autres importantes sociétés d’investissement internationales. Trésorier de l’ASBL Le Vivant, il est également actionnaire de Sevene Pharma.

... et de Wagram

Enfin, le tableau ne serait pas complet sans la mention d’une mystérieuse société d’investissement luxembourgeoise, Wagram Investment SA, créée en 2001. Comme Cowis Finance, Wagram détient un tiers du capital de Sevene Pharma. Ses trois principaux administrateurs résident à Monaco ; deux d’entre eux dirigent la société Landmark Management SAM, qui possède des bureaux notamment aux Bermudes et à Hong Kong. Bien qu’aucun sympathisant d’IVI n’apparaisse dans les structures de Wagram, la quasi totalité de ses 3,1millions d’euros d’avoirs (chiffres de 2010) concerne la nébuleuse IVI : 2,4millions d’euros dans Sevene Pharma et 525000 euros dans deux SCI, l’une gérant l’immeuble où se trouve le siège d’IVI, l’autre gérant l’immeuble d’un centre médical où exercent plusieurs médecins ivistes. Bref, Sevene Pharma et ses sociétés connexes peuvent dormir tranquilles ! Si les plantes qu’elles utilisent sont toutes « locales », tout laisse à penser que tel n’est pas le cas de l’ensemble des capitaux qui les alimentent... Des capitaux qui ont servi à financer certains travaux du professeur de Caen. « Je connais Gilles-Éric Séralini depuis très longtemps », nous a confirmé Marie d’Hennezel. « Il apporte la caution scientifique à ce que nous faisons », a-t-elle ajouté. Renvoi d’ascenseur oblige, le professeur ne manque jamais une occasion de promouvoir les activités de ses « amis de la Compagnie Sevene Pharma ». Une « amitié » qui ne se résume pas à une simple collaboration scientifique...

Une iviste dans l’équipe de M. Séralini

« Le professeur Séralini n’a rien à voir avec Sevene Pharma », affirme pourtant le directeur général de la société cévénole, Geoffroy Waroqueaux. « Il n’en est pas salarié. C’est un consultant », précise-t-il. Certes. Mais alors, un consultant particulièrement motivé ! Car si le côté strictement réglementaire des produits homéopathiques de Sevene Pharma est confié à un laboratoire de Marseille, c’est principalement celui du professeur de Caen qui effectue la recherche « expérimentale » de la société cévenole. G.-E. Séralini a déjà publié deux études financées par Sevene Pharma, qui concernent certains de ses médicaments (Dig1, Dig2, Sp1 et Uro1) et qui auraient démontré leurs effets protecteurs contre différents polluants, notamment le RoundUp. Pour réaliser ces travaux de recherche, le professeur de Caen a fait appel à la directrice du personnel de Sevene Pharma, Cécile Decroix-Laporte, ainsi qu’à deux autres de ses employés, Frédéric Langlois et Claire Laurant-Berthoud.

Titulaire d’une licence de psychologie et d’un DEA en ethnobotanique, Claire Laurant-Berthoud assure la fonction de « collaboratrice scientifique et coordina- trice des données cliniques » au sein de Sevene Pharma. Or, son CV ne fait état d’aucun diplôme en chimie ni en médecine. Dans son guide pratique Prévenir, soulager et se soigner au naturel (2010), elle se présente comme une « spécialiste des plantes médicinales et des pratiques médicales traditionnelles ». Le terme « traditionnel » mérite quelques explications. Surtout au regard du contenu de son premier livre, Homme nouveau, nouvelle médecine, co-édité avec la responsable d’Invitation à la Vie, Maud André- Vilgrain. Censé « compléter l’enseignement donné par Yvonne [Trubert] au cours de ses séminaires », ce livret, publié dès 1985, permet de comprendre la place des « préparations » de Sevene Pharma et des tisanes de Marie d’Hennezel dans le dispositif thérapeutique vibratoire du mouvement Invitation à la Vie.

« Soigner, c’est induire l’harmonie en l’homme, car la maladie, c’est la dyshar- monie installée dans le corps », expliquent ses auteurs. Or, « notre alimentation est carencée car le cycle naturel du rejet, dans les engrais animaux, des oligo-éléments absorbés par ces mêmes animaux, n’existe plus ». En outre, « l’air que l’on respire est appauvri en particules solaires [sic !] et enrichi en substances toxiques par la pollution ». « Un carburant est donc à prendre dans notre vie de tous les jours », assure Claire Laurant-Berthoud. D’autant plus que ces oligo-éléments « jouent un rôle “d’aimant“ qui retient les courants d’énergie que l’on aura réharmonisés ».

Ces oligo-éléments peuvent être apportés au corps via des compléments, sous forme d’ampoules ou de tisanes. « Chaque tisane possède une action spécifique bien déterminée sur un organe qu’elle draine, donc le dégage de ses toxines et lui redonne ainsi la possibilité de vibrer et de remettre en route ou de faire fonctionner à son plein le chakra dont dépend l’organe », expliquent les auteurs d’Homme nouveau, nouvelle médecine. Et de préciser : « Ces associations seront d’autant meilleures et plus efficaces que l’on aura réharmonisé la personne et retrouvé les principaux chakras touchés ». Reste à introduire une touche de spiritualité pseudo-chrétienne : « Ces associations de tisanes se prennent sur un cycle de 21 jours, avec un arrêt de 3 jours en milieu de cycle ». Pourquoi 21 jours ? Réponse de Claire Laurant-Berthoud : « 21 est constitué de 3 x 7, le 3 représentant la Trinité, 7 est le chiffre de la perfection, le chiffre divin par excellence ». Vibration, harmonisation, détoxification et un peu d’ésotérisme... et le tour est joué ! Tout est déjà parfaitement théorisé dès 1985.

Un nouveau packaging

Aujourd’hui, le discours a changé. Les termes « études scientifiques » et « contrôle de qualité » ont largement supplanté ceux d’« amour » et d’« harmonie ». Interrogée sur le fonctionnement de Sevene Pharma, Irène Wise, l’épouse du principal actionnaire de la société, explique : « Notre état d’esprit est différent de celui des autres, car nous avons un contrôle de la qualité du début jusqu’à la fin. C’est-à-dire que nos plantes sont entièrement bio, sont cueillies à la main, sont d’une vitalité exceptionnelle ». Pour connaître les origines de cette « vitalité exceptionnelle », il faut revenir à Homme nouveau, nouvelle médecine, qui en livre tous les secrets : « L’esprit dans lequel on fabrique le remède, on le prescrit et on le prend, est aussi important que le remède lui-même. À chaque étape de cette chaîne, la vibra- tion peut être annihilée, détournée ou, au contraire, amplifiée. »

Ne disposant pas de ce savoir, qui prend racine dans « l’amour » – car
« il suffit d’Aimer pour que toutes ces né- gativités soient brisées et que le remède prenne toute sa dimension, et se dépasse même dans l’action »–, les autres producteurs de produits homéopathiques, comme les laboratoires Boiron, font naturellement fausse route. « La plupart des produits homéopathiques sont faits avec des plantes dont on ne connaît pas très bien la qualité, car ce n’est pas la préoccupation première des gens qui les font », poursuit Irène Wise. De son côté, Geoffroy Waroqueaux assure avoir choisi la voie des médicaments car « elle permet d’être beaucoup plus crédible que les compléments alimentaires que tout le monde trouve au magasin bio du coin, mais pour lesquels il n’y a pas d’étude, il n’y a rien ».

Ambassadeur de Sevene Pharma

« Ce qui nous manque, c’est la notoriété », concède Irène Wise. « Il fau- drait que les agriculteurs consomment notre Digeodoren, qui est notre médicament vedette de la détoxification cellulaire. C’est notre métier de les convaincre, mais c’est compliqué. Intellectuellement, ça leur dit quelque chose, mais ils ne passent pas à l’acte », déplore de son côté Geoffroy Waroqueaux. D’où l’utilité des interventions régulières de Gilles-Éric Séralini, véritable ambassadeur de Sevene Pharma.

Lorsque la société cévenole organise le 24 mai 2012 à Paris un « symposium sur la pollution environnementale, son impact sanitaire et les solutions apportées par la dépollution cellulaire », le professeur apporte son indispensable caution scientifique. Il dresse « un bilan des polluants en partant de la qualité de l’air parisien (Airparif). Un triste constat, qui révèle le dépassement du nombre acceptable des résidus dans le corps humain », comme on peut le lire dans le compte rendu de la réunion. Bien entendu, le cas du RoundUp est évoqué : « Il a travaillé sur le pesticide RoundUp, dont la toxicité est maintenant avérée. Pour répondre à cette agression, il a expérimenté des dépolluants, dont Digeodoren [de Sevene Pharma], dont l’action sur le système hépatique permet une possible prévention ».

Après un tel exposé, qui peut douter de l’intérêt des produits de Sevene Pharma ? Intérêt qui constitue d’ailleurs le sujet de la deuxième intervention, assurée par le président de l’Institut homéopathique scientifique, Albert-Claude Quemoun. Le docteur en pharmacie présente le Digeodoren comme un « draineur polyvalent de l’axe foie-rein-peau », et l’Uroden comme un produit « [facilitant] les fonctions d’élimination urinaire en stimulant l’excrétion des toxines ». L’Uroden est excellent contre les crises de goutte, affirme-t-il. Albert-Claude Quemoun recommande également la Spirodrine contre les états congestifs, et assure que la Calmodren a un « effet apaisant sur les états de stress inhérents au mode de vie actuel ». C’est même un très bon remède contre « bon nombre de pathologies chroniques », poursuit-il. Lors de ce symposium, le docteur Sophie Scheffer apporte la touche finale au tableau en témoignant de cas cliniques. « À chaque observation, la prescription seule ou associée de Digeodoren a apporté une amélioration notable », note- t-elle. Selon le site Viesaineetzen.com, Sophie Scheffer « fait partie du Comité médical du laboratoire homéopathique Sevene Pharma ». Coïncidence (?), son adresse –en Belgique– est la même que celle du siège de l’association iviste belge ASBL Le Vivant...

Un mois plus tard, Gilles-Éric Séralini anime un séminaire de formation, organisé cette fois-ci par le CRIIGEN, dont il préside le comité scientifique. Le thème retenu est « Écomédecine et détoxification ». Une occasion supplémentaire de promouvoir Sevene Pharma et ses produits ! « On présentera au cours du sémi- naire les travaux du CRIIGEN et de Sevene Pharma ; de la culture de ses plantes bio et détoxifiantes à Monoblet », annonce le programme. Une visite chez Sevene Pharma, au Domaine de Mazet, fait partie de l’évènement, mais seulement après l’intervention des trois conférenciers : Gilles-Éric Séralini, Joël Spiroux, médecin homéopathe et président du CRIIGEN et, bien entendu, Claire Laurant-Berthoud. Les trois amis se retrouvent d’ailleurs régulièrement pour d’autres interventions, comme celles du Symposium d’Aromathérapie et des Plantes Médicinales qui s’est tenu à Grasse en mars 2012, celles du colloque « Médecine du 3e Millénaire, rôle et enjeux de l’écomédecine » d’octobre 2012, ou encore celles des entretiens organisés par l’ONG Rencontre des médecines, dont la vice-présidence est assurée par Anne de Constantin.

Une amitié logique

L’amitié du chercheur de Caen avec ces fidèles d’Yvonne Trubert paraît somme toute assez logique. Car Gilles-Éric Séralini n’est pas seulement un ardent activiste anti-OGM : comme Invitation à la Vie, il milite ouvertement pour la nouvelle « médecine du XXIe siècle ». « La médecine du XXIe siècle va devoir détoxifier le corps humain des pollutions qui le corrompent, des stress qui l’oxydent et qui dérèglent les mécanismes généraux du métabolisme », écrit-il dans son livre Après nous le déluge ? (2006), corédigé avec son ami Jean-Marie Pelt, membre du CRIIGEN et président pendant 20 ans de la Fondation Denis Guichard. « Qui mettra à jour le processus des actions combinées et trouvera le moyen de diminuer la capacité des polluants de s’agréger au corps sera le Pasteur du XXIe siècle », peut-on lire dans l’ouvrage.

Pour l’instant, Gilles-Éric Séralini n’en est pas encore là.« On me colle sur le paletot des étiquettes de militant ou de lanceur d’alerte. Mais je fais juste mon boulot d’enseignant-chercheur, qui est de dire à la société ce que je trouve », indique-t-il humblement au Monde. « Figure joviale, silhouette bonhomme, tour de taille épanoui, verbe facile. Avec cela, une part d’ombre, les verres fumés qui masquent le regard, la moustache qui voile la lèvre, la voix légèrement nasillarde qui déroule la démonstration dont rien ni personne ne saurait le faire dévier » : ainsi apparaît le chercheur aux yeux du journaliste Pierre Le Hir, visiblement sous le charme. Surtout après l’extrême médiatisation suscitée par son étude sur le maïs transgénique NK603 de Monsanto, dont les résultats ont pourtant été balayés par la communauté scientifique. « Au laboratoire, ça a été la folie. Un défilé de de caméras, de micros », témoigne l’un de ses jeunes thésards de l’université de Caen. Au fond d’un couloir, il y occupe un bureau exigu, « décoré de son diplôme de chevalier de l’ordre national du Mérite et d’une photo de ses enfants : Harmonie et Alexandre (celui ”qui protège les hommes” en grec), un beau résumé de son engagement », relate le journaliste, dont l’enquête s’est manifestement arrêtée à la porte du laboratoire. Dommage qu’il n’ait pas souhaité en savoir davantage sur les origines de cet engagement, ni sur la « part d’ombre » de Gilles-Éric Séralini...

Télécharger le dossier complet sur Séralini et la Fondation Denis Guichard à télécharger :

Références :
1. Gilles-Éric Séralini, Tous Cobayes !, Flammarion, 2012.
2. Rapport fait au nom de la Commission d’enquête sur les sectes, 22 décembre 1995.
3. Rapport fait au nom de la Commission d’enquête sur la situation financière, patrimoniale et fiscale des sectes, ainsi que sur leurs activités économiques et leurs relations avec les milieux économiques et financiers, 10 juin 1999.
4. Chantal de Rudder, « Les illuminés d’IVI », Le Nouvel Observateur, 15-21 mai 1987.
5. Invités à vivre, collectif sous la direction littéraire d’Albertine Gentou, L’Harmattan, 2003.
6. Reportage de René Lemaire et Michel Giannoulatos sur Invitation à la vie, Antenne 2, Journal télévisé du 8 juillet 1988.
7. Yvonne Trubert, Séminaire de Cros, « L’enseignement médical » (22-24 juin 1984).
8. Dr Maud André-Vilgrain et Claire Laurant, Homme nouveau – Nouvelle médecine, Invitation à la vie, 1985.
9. François Koch, « Échec à la secte », L’Express, 19décembre 1996.
10. Marion Festraëts, François Koch et Annie Kouchner, « Ces sectes qui prétendent guérir », L’Express, 18 juin 1998.
11. Statuts d’Invitation à la vie du 9 décembre 2001 et du 24 juin 2006.
12. Daniel Chauvin, « Invitation à la Vie répond aux allégations erronées de la Miviludes », 28 avril 2010.
13. Rapport au Premier ministre, Miviludes, 1995. 14. http://www.sevenepharma.com/
14. http://www.sevenepharma.com/
15. Statuts et conseil d’administration de l’ASBL Le Vivant, 30 décembre 2005.
16. Gilles-Éric Séralini, Nous pouvons nous dépolluer !, Ed. J. Lyon, 2009.
17. Pierre Le Hir, « Gilles-Eric Séralini : l’homme aux rats », Le Monde, 20 novembre 2012.
18. Entretiens avec Anne de Constantin, présidente de la Fondation Denis Guichard, décembre 2012.
19. Entretien avec Irène Wise, décembre 2012.
20. Entretien avec Geoffroy Waroqueaux, directeur de Sevene Pharma, décembre 2012. 21. Entretien avec Marie d’Hennezel, actionnaire de Sevene Pharma, décembre 2012.
22. Entretien avec Claire Laurant-Berthoud, consultante de Sevene Pharma, décembre 2012. 23. Alain Sarembaud, « Impact sanitaire de la pollution environnementale et solutions pour la dépollution cellulaire », La Revue d’Homéopathie, 2012.
24. Félix Franck, « La détox par les plantes », Laviesaineetzen,.com, 1er février 2012.
25. Gilles-Éric Séralini, Jean-Marie Pelt, Après nous le déluge ?, Flammarion/Fayard, 2006.
26. Programme-formation CRIIGEN « Écomédecine et détoxification », du 10 au 13 juin 2012. http://www.criigen.org/SiteFr/image... ogammeform%B0medenv_10-13-6-2012.pdf

Article modifié le 18 janvier 2013.

- Droit de réponse de Daniel Chauvin président d’Invitation à la Vie et du directoire de Sevene Pharma
- Droit de réponse à Claire Laurant
- Droite de réponse à Marie D’Hennezel

[1Contactée par A&E, Claire Laurant-Berthoud prétend ne pas connaître l’existence d’Invitation à la Vie, alors que, comme nous l’a confirmé Anne de Constantin, l’ethnobotaniste a rédigé en collaboration avec la vice-présidente d’IVI, Maud André-Vilgrain, le livre Homme nouveau – nouvelle médecine, à usage interne à l’association.

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