Le combat solitaire du Professeur Séralini

à la une 30 | 06 | 2009

Le combat solitaire du Professeur Séralini

Le Roundup, produit-phare de la multinationale américaine Monsanto, serait « l’un des polluants les plus problématiques de l’environnement », selon un reportage diffusé au journal de 20 heures de TF1, le 26 décembre 2008. Cette déclaration s’appuie sur la publication d’une étude du Pr Gilles-Éric Séralini [1]. Le « génie » du chercheur de l’Université de Caen – et membre du CRII-GEN de Corinne Lepage – consisterait à avoir « pour la première fois élucidé le mécanisme de la toxicité de quatre différents Roundup sur les cellules humaines » [2]. « Une première mondiale », annonçait même la présentatrice de TF1.

Les travaux de M. Séralini – effectués en collaboration avec Nora Benachour, une doctorante dont il était directeur de thèse [3] – auraient permis au professeur de comprendre comment « les Roundup programment la mort [cellulaire] en quelques heures de manière cumulative, mais aussi les dommages des membranes et de l’ADN, et empêchent la respiration cellulaire ». Cette « révélation » lui a immédiatement ouvert les portes des médias audiovisuels, publics comme privés. « Ça peut donner à l’âge adulte ou à la puberté des maladies telles que des cancers, des maladies nerveuses ou des maladies du système endocrinien, de la reproduction ou de la fertilité », affirmait-il sur TF1. Le même jour, il déclarait au 19/20 de Basse Normandie sur FR3 : « Nous sommes en pleine épidémie d’un certain nombre de maladies chroniques, maladies nerveuses, maladies immunitaires, maladies de la reproduction. C’est ce que nous étudions au laboratoire. »

La parution de son étude a été largement relayée dans les médias écrits, y compris dans la presse agricole. Le 12 janvier 2009, Agrapresse a ainsi publié quelques lignes opposant l’avis de M. Séralini à celui de Monsanto, sans toutefois présenter celui, plus crédible, de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa). Pourtant, l’agence avait déjà officieusement réagi par la voix de son directeur-adjoint, Thierry Mercier, qui avait appelé à la retenue. « Il faut être prudent quant à l’extrapolation possible à l’homme d’études in vitro », avait-il averti dans Le Monde du 8 janvier 2009.

Mais pour Gilles-Éric Séralini, « le laxisme n’est plus de mise ». Selon le Saint-Georges des temps modernes terrassant le dragon Monsanto, la réglementation actuelle sous-estime les effets toxiques et « fixe des seuils trop arbitraires ». Curieusement, démontrer la toxicité du Roundup – ce qu’aucun expert du monde entier n’avait encore prétendu faire – n’a pas nécessité un effort financier important. Comme l’a précisé M. Séralini à A&E, les frais (essentiellement 25 000 euros pour le salaire – charges comprises – de la doctorante) ont été couverts pour moitié par le conseil régional de Basse Normandie, le reste ayant été fourni par deux dons de la Fondation Denis Guichard [4] et de la Fondation pour une Terre Humaine (FTH) [5]. Le patron de la FTH, Jean-Louis Gueydon de Dives, n’hésite pas à afficher son engagement pour une écologie radicale. Dans l’éditorial du dernier rapport annuel de la FTH, il déplore que la « récupération de l’écologie par les industriels [...] se soit poursuivie en 2007-2008, particulièrement en France, avec les réunions dites du Grenelle de l’environnement, dans lesquelles se sont fait piéger les associations écologistes avec une déconcertante naïveté ». Il n’est donc pas surprenant que la FTH – dont le siège se situe à Fribourg, en Suisse – finance une multitude d’associations impliquées dans l’offensive contre les OGM, comme Inf’OGM, Kokopelli, OGM Dangers et les Semeurs volontaires. Pour M. Gueydon de Dives, les travaux de l’équipe de M. Séralini s’inscrivent clairement dans ce cadre.

Recalé par l’Afssa

Hélas, cinq mois après son envolée médiatique, la belle histoire de M. Séralini a pris fin. Saisis le 28 janvier 2009 par la Direction générale de la santé et la Direction générale de l’alimentation pour avis sur les travaux de l’équipe de Caen, les experts de l’Afssa ont remis leur copie le 26 mars dernier. Et il a fallu encore deux mois pour que le texte soit rendu public, le 15 mai. Cependant, ni TF1, ni FR3 ne s’en sont fait l’écho. Pire, l’avis de l’Afssa n’a fait l’objet d’aucune mention dans la presse agricole, alors qu’il concerne un produit très utilisé par les agriculteurs. La nouvelle ne semble donc intéresser que quelques initiés... à moins qu’elle ne dérange, car elle est riche d’enseignements, tant en ce qui concerne la méthode de l’équipe de Caen que son interprétation des résultats !

Sur les trois lignées cellulaires utilisées par le chercheur, deux sont en effet des lignées de cellules cancéreuses présentant des anomalies génomiques (JEG3 et rein 293). Ce qui veut dire qu’à l’origine, elles sont déjà malades ! La dernière lignée, appelée HUVEC (pour Human Umbilical Vein Endothelial Cells), n’est quant à elle pas référencée à l’ATCC [6]. Elle est commercialisée par un industriel, ce qui signifie qu’on ne dispose pas d’information à son sujet. Ces éléments font dire aux experts de l’Afssa que les lignées cellulaires choisies par l’équipe de Caen « peuvent être à l’origine d’un biais important dans l’interprétation des résultats ». Or, c’est bien en toute connaissance de cause que Gilles-Éric Séralini a utilisé des lignées problématiques ! En effet, les mêmes reproches lui avaient déjà été formulés lors de sa précédente publication sur le Roundup. Qu’importe ! Le chercheur est imperméable aux critiques de ses pairs. « Cet avis est honteux. Vous pouvez dire que je le souligne », a-t-il écrit à A&E, n’hésitant pas à traiter les experts de l’agence française de « menteurs ».

Le professeur a également commis l’erreur de maintenir ses cellules en culture durant 24 heures dans un milieu sans sérum, c’est-à-dire sans apport nutritif, estiment les experts de l’agence française. Or, M. Séralini n’est pas censé ignorer que cela « peut conduire à perturber l’état physiologique des cellules », comme le rappelle l’avis de l’Afssa. Là encore, le professeur persiste et signe : « Les effets du pH, du sérum et sans sérum, du temps possible de mes cultures, de la synergie nécessaire glyphosate + tensioactifs, sont bien détaillés dans mes précédentes publications, dont [les experts de l’Afssa] n’ont donc pas tenu compte, contrairement à ce qu’ils laissent croire ». Plus curieux, l’étude ne mentionne nulle part la présence de témoin positif, c’est-à dire qu’il n’y a rien qui permette de valider le protocole utilisé. Une erreur qui témoigne de la légèreté de la méthodologie.

Des résultats « sur-interprétés »

Enfin – et c’est l’essentiel –, l’équipe de M. Séralini « sur-interprète ses résultats en matière de conséquences sanitaires potentielles pour l’homme, notamment fondées sur une extrapolation in vitro-in vivo non étayée », poursuit l’Afssa. En clair, ce que l’on observe en administrant une préparation particulière directement dans une cellule (in vitro) n’est pas nécessairement ce qui se produit dans le monde réel (in vivo). Pourtant, M. Séralini continue d’affirmer que « les JEG3 sont, dans la littérature scientifique, un très bon modèle pour l’étude de la toxicité placentaire (Letcher et al., 1999) » et que « toutes les lignées de laboratoire sont plus résistantes que les cellules normales ». Si cette affirmation était véridique, il faudrait immédiatement
cesser de boire du café !

Toutes les lignées cellulaires choisies par l’équipe de Caen « peuvent être à l’origine d’un biais important dans l’interprétation des résultats », estime l’Afssa.

En effet, l’équipe japonaise de Shozo Matsuoka a mis en évidence, avec de la caféine, exactement les mêmes effets d’apoptose sur des cellules HUVEC que ceux observés par M. Séralini sur ces mêmes cellules avec le glyphosate ! De plus, le café étant une boisson, des doses importantes de caféine sont réellement ingérées, ce qui n’est pas le cas avec le Roundup.

Autre exemple cité dans l’avis de l’Afssa, celui du chlorure de benzalkonium, un désinfectant en usage clinique depuis 1935, qui a été retrouvé dans un grand nombre de produits dont des solutions aqueuses nasales, ophtalmologiques et auriculaires. En 2001, l’équipe de Caroline Debbasch a démontré que de très nombreux agents tensioactifs (comme le chlorure de benzalkonium ou le POAE, présent dans le Roundup) produisent in vitro des effets inducteurs d’apoptose, alors qu’ils sont par ailleurs utilisés couramment sans problème. Cette donnée est d’ailleurs connue de tout chercheur maîtrisant les bases de la toxicologie. En effet, les tensioactifs agissent sur la membrane des cellules, alors que Gilles-Éric Séralini conclut, lui, à une action sur l’ADN de la cellule. Dans le monde réel, cette action sur l’ADN de la cellule n’a bien entendu lieu ni avec l’usage commun du Roundup, ni avec celui du savon de Marseille, un autre redoutable tensioactif !

In vitro n’est pas in vivo

L’Afssa rejette donc en bloc le discours alarmiste du militant du CRIIGEN. « [Ses] conclusions ne reposent que sur des expérimentations in vitro portant sur des modèles cellulaires non validés, non représentatifs (en particulier des lignées tumorales ou transformées), exposés directement à des concentrations de produits extrêmement élevées dans des conditions de culture ne respectant pas les conditions physiologiques cellulaires normales », indique l’avis. Les experts rappellent que contrairement à ce qu’affirme le CRII-GEN, « ces travaux ne mettent en lumière aucun nouveau mécanisme d’action du glyphosate et des préparations contenant du glyphosate ». En d’autres termes, l’étude de l’équipe de M. Séralini n’a pas démontré que le glyphosate présentait un risque potentiel ignoré jusque-là, mais de plus, elle n’a découvert du tout ! Le chercheur de Caen a beau mettre en cause l’honnêteté des experts de l’Afssa, qui « ne [l’ont] jamais consulté » et dont « certains membres sont ceux qui ont homologué le Roundup », son étude n’a pas retenu l’attention de la communauté scientifique. Pire, les rares fois où celle-ci s’est exprimée, comme l’ont fait les experts de l’agence de sécurité sanitaire de l’Autriche (AGES) – un pays connu pour ses positions peu amènes à l’égard de Monsanto –, cela a été pour récuser ses conclusions. En dehors du cercle très restreint des sympathisants anti-OGM, Gilles-Éric Séralini reste
donc un chercheur bien isolé.

[1Glyphosate formulations indice apoptosis and necrosis in human umbilical, embryonic and placental cells, N. Benachour et G-É. Séralini, Chemical Research in Toxicology, déc. 2008.

[2Communiqué du CRII-GEN, janvier 2009.

[3Le 17 juillet 2008, Nora Benachour a soutenu sa thèse intitulée Effets du Roundup et de divers xénobiotiques sur des cellules du cordon ombilical, en présence notamment du Pr Charles Sultan, autre membre du CRII-GEN. À cette occasion, elle a déclaré : « M. Séralini m’a permis l’ouverture d’esprit sur notre responsabilité non seulement en tant que scientifiques mais d’autant plus comme citoyens ”humains” qui voulons préserver une terre fertile et saine à nos descendants. En effet, en modifiant l’environnement naturel à sa convenance, surtout depuis les débuts de l’ère industrielle, l’Homme a radicalement modifié ses modes de vie, et ainsi notre belle planète bleue vue du ciel, la Terre, n’est plus tout à fait bleue depuis longtemps. Elle est très malade. Malade de la pollution, à cause de l’inconscience, de la cupidité, de l’égoïsme et également de la bêtise des hommes. Notre civilisation industrielle et notre société de (sur)consommation, en même temps qu’elles nous assurent un certain bien-être matériel, sont responsables du processus, déjà bien entamé, de dégradation de notre environnement par les substances chimiques, de détérioration de notre santé par ces mêmes substances, de destruction des écosystèmes, de changement climatique par réchauffement de l’atmosphère, d’où tempêtes, inondations ou sécheresses. »

[4Selon Anne de Constantin, la soeur de Denis Guichard, la Fondation Denis Guichard – dont la présidence a été confiée pendant plus de vingt ans à un autre membre du CRII-GEN, le célèbre botaniste Jean-Marie Pelt – dispose de peu de moyens. Elle privilégie donc l’organisation de colloques sur des thèmes comme « la plénitude du vivant ou l’alliance de l’âme et du corps »...

[5La FTH a accordé une subvention de 15 000 euros par an pendant trois ans au CRII-GEN, qui a ensuite reversé la somme au laboratoire du Pr Séralini.

[6La FTH a accordé une subvention de 15 000 euros par an pendant trois ans au CRII-GEN, qui a ensuite reversé la somme au laboratoire du Pr Séralini.

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