Des chercheurs au service de l'UICN ?

à la une 11 | 12 | 2014

Des chercheurs au service de l’UICN ?

L’affaire révélée sur le blog de David Zaruk le 2 décembre dernier est tout simplement explosive [1] ! Ce spécialiste des questions de lobbying à Bruxelles s’est procuré des documents qui attestent que la méta-étude réalisée par la Task Force on Systemic Pesticides (TFSP) a été conçue comme un outil de propagande contre les pesticides de la famille des néonicotinoïdes, dans le cadre d’une vaste opération coordonnée par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). C’est-à-dire la plus importante organisation environnementaliste au monde !

Discrètement à l’œuvre

Officiellement, la TFSP aurait été mise en place en mars 2011 à Bath (Royaume—Uni), suite à un séminaire organisé le 28 juin 2010 à l’Université de Paris-Sud Orsay. À ce « workshop » parisien participaient une vingtaine de personnalités, dont le Français Jean-Marc Bonmatin (CNRS Orléans), le biologiste néerlandais Maarten Bijleveld van Lexmond et le botaniste suisse Pierre Goeldlin de Tiefenau. « Ce groupe s’est ensuite organisé, au niveau mondial, discrètement, pour réaliser en quatre ans une expertise collective exhaustive de la littérature mondiale disponible sur cette classe d’insecticides, son usage, ses effets », relate sur son blog le journaliste de Libération Sylvestre Huet [2]

La réalité s’avère être bien différente ! En effet, Pierre Goeldlin de Tiefenau et Maarten Bijleveld van Lexmond sont deux militants écologistes notoires. Le premier a été conservateur du Musée de zoologie de Lausanne, membre honoraire de l’UICN et vice-président de la Ligue suisse de protection de la nature. Depuis 2001, il est membre du conseil de la Fondation MAVA, présidée par André Hoffmann, qui est par ailleurs vice-président du WWF International et de la multinationale pharmaceutique Roche. Pierre Goeldlin se définit lui-même comme « un scientifique engagé, mais aussi un scientifique enragé ». Le second, qui préside la TFSP, est cofondateur du WWF pour les Pays-Bas, dont il a assuré le secrétariat général pendant dix ans.

Or, ces militants écologistes se sont retrouvés le 14 juin 2010, soit deux semaines avant la réunion de Paris, dans les bureaux suisses de l’UICN afin de définir avec Simon Stuart et Piet Wit, deux hauts responsables de l’association environnementaliste, la stratégie à faire adopter par les participants au « Workshop » de Paris.

Planification du Workshop

« En fonction des résultats de la réunion à Paris, il a été convenu que quatre des documents de recherche les plus significatifs seraient proposés pour publication dans des revues à comité de lecture. Sur la base de ces quatre écrits, un document de recherche sera alors soumis à la revue Science (premier choix) ou Nature (deuxième choix) afin d’introduire de nouvelles données pour démontrer de façon aussi convaincante que possible l’impact des néonicotinoïdes sur les insectes, les oiseaux et les autres espèces, ainsi que sur les écosystèmes et la santé humaine [3] », écrivent Pierre Goeldlin et Maarten Bijleveld dans le document qui a fuité et sur lequel se base David Zaruk.
 
« Nous aimerions essayer de rassembler quelques grands noms du monde scientifique. [...] Si nous réussissons à obtenir la publication de ces études, l’impact sera énorme, et permettra au WWF de lancer immédiatement une campagne de sensibilisation », déclarent les deux généraux en charge de l’opération et de son service après-vente. Ce texte démontre à l’évidence que leur objectif n’est pas d’évaluer la toxicité réelle des néonicotinoïdes, mais bien d’obtenir les éléments scientifiques indispensables pour favoriser leur suppression. Et ils ne s’en cachent pas : « La chose la plus urgente est de provoquer le changement de politique nécessaire afin d’obtenir l’interdiction de ces pesticides ».

Comme le souligne David Zaruk sur son blog, « la démarche d’un scientifique consiste à faire ses recherches, recueillir des preuves et ensuite d’en tirer des conclusions. En revanche, le scientifique militant connaît d’avance sa conclusion et cherche des preuves pour la conforter. » Un peu comme la Reine d’Alice au pays des merveilles, qui déclare : « La sentence d’abord, le verdict ensuite ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit : réunir des éléments à charge ayant pour seul objectif d’interdire les néonicotinoïdes. Interrogé par la revue Forbes, le DrStuart réfute l’analyse de Zaruk, affirmant « n’avoir rien dit concernant un appel à un moratoire [4] » lors de sa rencontre avec Bijleveld et Goeldlin. C’est pourtant le contraire que prouve le document désormais rendu public.

En effet, les auteurs y proposent de réaliser, simultanément à la publication de la méta-étude dans Science ou Nature, un « Policy Forum Paper » [...]appelant à un moratoire sur l’usage et la vente des pesticides néonicotinoïdes ». On ne saurait être plus clair ! Sauf qu’au final, les travaux des scientifiques réunis par Bijleveld et Goeldlin n’ont été publiés ni dans Science ni dans Nature. Le choix s’est porté sur une revue d’une notoriété toute relative, Environmental Science and Pollution Research, certainement en raison du fait que son rédacteur en chef, Philippe Garrigues, est membre du think tank de la Fondation Nicolas Hulot, qui ne cache pas son hostilité envers les néonicotinoïdes.

Les travaux de la TFSP devaient être rendus publics le 24 juin 2014. « Mais des retards dans l’édition des articles ont repoussé cette date au mois de juillet », explique Sylvestre Huet le 27 juin. « Ayant mis en place tout un dispositif de communication autour de la date prévue à l’origine, les chercheurs ont décidé de le maintenir, au risque d’affaiblir leur message », poursuit le journaliste, qui confirme avoir reçu alors l’ensemble des « articles à paraître », sans toutefois pouvoir les citer « tant qu’ils ne sont pas publiés ».

De bien curieux sponsors...

À grand renfort de publicité, et avec la mise en ligne d’un site internet et d’une vidéo, le plan com’ s’est déroulé comme prévu. Stéphane Foucart, journaliste au Monde, a bien repris les conclusions alarmistes dans un article intitulé « Le déclin massif des insectes menace l’agriculture [5] ». Nommé vice-président de la TFSP, Jean-Marc Bonmatin y est amplement cité. De même que son président, Maarten Bijleveld. Enfin, la TFSP est présentée comme un « petit groupe de chercheurs devenu un consortium international ».

Bref, la mise en scène est parfaite pour suggérer le sérieux et l’indépendance de ces travaux. En revanche, pas un mot sur la double casquette de Maarten Bijleveld –président de la TFSP et ancien responsable du WWF. Rien non plus sur le rôle essentiel de l’UICN dans l’architecture et l’organisation de la TFSP.

Rien sur le rôle essentiel de l’UICN dans l’architecture et l’organisation de la TFSP, et silence radio sur ses sponsors.

Et silence radio sur ses sponsors, au premier rang desquels figurent la Triodos Bank NV et la Zukunft Stiftung Landwirtschaft. La première est une banque néerlandaise créée et dirigée par des responsables du mouvement des anthroposophes (un mouvement ésotérique qui prend ses racines dans les théories du philosophe autrichien Rudolf Steiner, le père de l’agriculture biodynamique), tandis que la seconde est une fondation allemande dont le conseil d’administration est nommé par GLS Treuhand, une société fiduciaire également fondée par les anthroposophes, en 1974. Très impliquées dans la défense de l’agriculture dite sans pesticides – notamment grâce à un partenariat privilégié avec la Soil Association–, ces deux institutions financières militent activement contre les néonicotinoïdes. Tout comme Act Beyond Trust, qui figure également parmi les financiers de la TFSP, et qui a été créé par Jun Hoshikawa, responsable de Greenpeace Japan de 2005 à 2010. Ces sponsors n’auraient « joué aucun rôle dans la conception de l’étude, la collecte et l’analyse des données, la décision de publier ou la préparation du manuscrit », précisent Bijleveld et Bonmatin dans l’éditorial de l’étude, qui a finalement été rendue publique le 23 août 2014. On s’en doute.

Il n’en reste pas moins que l’implication de l’UICN et le financement par des fondations clairement hostiles à l’usage des néonicotinoïdes ne sont
pas des éléments anecdotiques. Ils méritent d’autant plus d’être connus que la TFSP affirme urbi et orbi son « indépendance ». La réaction de son vice-président, qui a menacé David Zaruk de représailles juridiques moins de 24 heures après la parution de son article, est donc particulièrement déplacée. « Faire appel à un avocat pour essayer de me faire taire n’est pas vraiment une manière très efficace pour engager un dialogue », lui a rétorqué David Zaruk, qui l’a invité à venir s’entretenir avec lui à Bruxelles. Pour l’instant, sans succés...

[1IUCN’s Anti-Neonic Pesticide Task Force : An exposé into activist science, David Zaruk,

[2Insecticides agricoles : alerte au massacre, Sylvestre Huet, Libération, 27 juin 2014.

[3International Workshop on neonicotinoids, Addendum, Pierre Goeldlin, Maarten Bijleveld, 15 juillet 2010.

[4BeeGate : Science Scandal Or Smear Campaign, Paul Rodgers, Forbes, 4 décembre 2014.

[5Le déclin massif des insectes menace l’agriculture, Stéphane Foucart, Le Monde, 24 juin 2014.

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