à la une 07 | 05 | 2008

Marie-Monique Robin : du journalisme au militantisme anti-OGM

A la veille du débat sur les OGM, le reportage Le monde selon Monsanto a été présenté à l’Assemblée nationale devant quelques parlementaires convaincus. Il était jugé bien trop militant par les autres.

« Vous n’avez absolument rien compris au documentaire. J’ai mené une enquête sur Monsanto, pas sur les OGM ! », a réagi Marie-Monique Robin dans le quotidien Libération du 22 mars 2008. Selon la réalisatrice du reportage Le Monde selon Monsanto [1], le semencier américain serait à l’origine « d’un vaste projet hégémonique menaçant la sécurité alimentaire du monde, mais aussi l’équilibre écologique de la planète ». Dans son documentaire, la firme de St Louis apparaît plus puissante que Wall-Mart, ExxonMobil et Boeing réunis, alors que son chiffre d’affaires (moins de 5 milliards d’euros, soit seize fois moins que celui de Carrefour) équivaut à ce que la Société Générale a perdu... en une seule journée ! Le sentiment général qui se dégage du reportage est pourtant que Monsanto aurait manipulé l’essentiel de la communauté scientifique, des grands journaux, des autorités sanitaires américaines, européennes et asiatiques... ainsi que plusieurs présidents américains (démocrates comme républicains) depuis au moins John Kennedy ! Outre-Atlantique, plus « aucun journaliste n’essaie de se mettre sur le chemin de Monsanto », peut-on d’ailleurs lire dans le livre éponyme de Mme Robin, car « le journalisme d’investigation [est] mort ». Bigre !

L’avenir de l’humanité

Dans son enquête, Monsanto est présenté comme une firme dont les dirigeants n’hésitent pas à mélanger subtilement malhonnêteté, mensonge et trafic d’influence pour commercialiser des produits qui mettent en péril la santé humaine. Au cours des années soixante, le chimiste américain aurait ainsi dissimulé à la CIA, au FBI, à l’armée américaine et à la Maison Blanche, la toxicité réelle de l’agent orange, « pour ne pas perdre un marché très juteux », écrit Mme Robin dans son livre. A partir de 1969, « Monsanto a organisé son impunité », poursuit-elle, évoquant une « chasse aux lanceurs d’alerte », une « collusion entre le gouvernement et les industriels » et une « ambiance de KGB » au sein des institutions publiques américaines.

Pourquoi la journaliste ressort-elle ici l’affaire de l’agent orange ? La réponse se trouve dans la conclusion de son livre. « Et si les OGM étaient l’agent orange de demain ? », s’y interroge-t-elle. Nicolas Hulot, qui a rédigé la préface de son ouvrage, partage ses inquiétudes. « Je ne suis pas un adepte de la théorie du complot », écrit-il, tout en se demandant « s’il faut continuer à permettre à une société comme Monsanto de détenir l’avenir de l’humanité dans ses éprouvettes et d’imposer un nouvel ordre agricole mondial ».

Face à une telle menace, il est surprenant de constater que la campagne anti-OGM de Greenpeace Etats-Unis est négligeable au point de ne plus figurer dans ses rapports annuels depuis 2004. Pourquoi les guerriers verts américains restent-ils passifs devant le supposé fléau que représente Monsanto, alors qu’ils consacrent presque trois-quarts de leur budget de campagne à la défense du climat, des océans et des
forêts ? Auraient-ils renoncé à sortir l’humanité des griffes du semencier américain ? Et pourquoi seule la branche européenne de la multinationale verte est-elle mobilisée sur le dossier OGM, empêchant ainsi la création d’un pôle européen concurrent ? Tout cela est bien curieux... à moins d’avoir des « doutes sérieux » quant à l’existence réelle du monde selon Monsanto tel que le décrit Mme Robin.

« Pour interdire les OGM »

Quant aux biotechnologies, son réquisitoire n’apporte rien de neuf. Le documentaire « ne fait pas de révélation sur le dossier OGM », note d’ailleurs le journaliste Hervé Kempf dans Le Monde. Comme le livre dont il est issu, le reportage est construit sur plusieurs grands classiques de la contestation anti-OGM, qui sont recyclés au moment même où la France débat de l’avenir des biotechnologies. Hasard du calendrier ?

Quoi qu’il en soit, Marie-Monique Robin affiche clairement son objectif dans le dossier de presse du documentaire : « J’espère qu’il servira à alimenter un débat enfin sérieux sur les OGM, et qu’en France, il contribuera à en interdire la culture et la consommation. » C’est donc bien dans le cadre d’une campagne contre les OGM qu’il a été réalisé.

Le choix des études

« En ce qui concerne les OGM, aucune étude fiable et indépendante émanant d’un laboratoire au-dessus de tout soupçon n’existe », poursuit la journaliste. Est-ce la raison pour laquelle elle élude toutes les études et articles qui mettent en cause son point de vue ? Dans le cas du papillon monarque, elle passe ainsi sous silence l’article détaillé d’Hervé Morin intitulé Le papillon monarque aurait peu à craindre du maïs transgénique, paru dans Le Monde en septembre 2001. Il est vrai qu’il fait état des résultats des différentes études qui ont finalement disculpé le maïs. Pourtant, on peut difficilement accuser son auteur d’accointance avec Monsanto. Depuis 2001, seize études ont d’ailleurs confirmé la non toxicité du maïs Bt vis-à-vis du monarque. Aucune ne figure dans le livre de Mme Robin ! Dans l’affaire du maïs mexicain, elle ne mentionne aucune des critiques méthodologiques formulées à l’encontre du protocole expérimental du chercheur Ignacio Chapela, à l’origine de la polémique. En ce qui concerne le principe d’équivalence en substance, sur lequel reposent les tests d’acceptabilité des OGM, Mme Robin a-t-elle pris la peine de contacter les chercheurs français qui ont participé à son élaboration ? Pas la peine, répond-elle, puis-qu’« avant l’adoption du moratoire de l’Europe des Quinze du 25 juin 1999, les scientifiques européens ont brillé par leur absence et se sont contentés de reprendre le principe d’équivalence en substance élaboré aux Etats Unis. Prétendre le contraire, c’est tout simplement réécrire l’histoire. » « C’est surtout l’ignorer ! », rétorque le toxicologue Gérard Pascal [2]., qui a travaillé sur ce sujet depuis 1993. « A partir de 1995, j’ai participé à différentes réunions internationales au cours desquelles ce principe était discuté. En 1997, la Commission du génie biomoléculaire a organisé pour l’OCDE, en France, à Aussois, une réunion intitulée “Workshop on the toxicological and nutritional testing of novel foods”, que j’ai co-présidée. Les rapports de tous ces travaux sont disponibles sur Internet. Le principe d’équivalence est tout à fait suffisant pour évaluer les OGM de première génération, qui ne comportent qu’un ou deux gènes modifiés, c’est-à-dire une infime portion du génome de la plante. Bien entendu, pour les OGM à venir, qui seront plus complexes, le protocole devra évoluer, et nous y travaillons », précise le chercheur.

Bref, les exemples d’impartialité ne manquent pas. Pourtant, selon Daniel Cornu, rédacteur en chef de La Tribune de Genève et auteur de Médias, mode d’emploi. Le journaliste face à son public, l’objectivité se juge par « l’équité entre les personnes et l’équilibre dans la restitution des faits ». Peut-on en effet ignorer tous les arguments « dérangeants » au seul motif que Monsanto aurait organisé une « vaste entreprise de désinformation criminelle » sur tous ces sujets ? « La firme a compris qu’il lui fallait contrôler les scientifiques s’exprimant sur la question et faire en sorte qu’ils s’expriment aux bons endroits », écrit la journaliste, qui confirme ses propos dans Le Monde du 10 mars 2008 : « [Monsanto] a manipulé les résultats des études scientifiques ou infiltré les agences de réglementation et les organes de décision ». On se croirait dans X-Files...

« La journaliste s’emporte vite »

Cette impression est d’autant plus forte que « la professionnelle s’emporte vite quand on lui oppose certains arguments de chercheurs pourtant indépendants de Monsanto », comme l’observe Emmanuel Galiero dans Le Journal de la Haute-Marne du 11 mars 2008. Même constat de la part de Jean-Paul Oury, auteur du livre La querelle des OGM n’aura pas lieu : « Marie-Monique Robin ne supporte même pas la contradiction de la part d’experts. Parce que, eux, c’est bien évident, ils ont tous été achetés ! » Ainsi, ayant été contredite par Marcel Kuntz, un chercheur au Centre national de la recherche scientifique et membre de l’Association française pour l’information scientifique (Afis), qui avait osé mettre en cause certains des arguments scientifiques du film [3], la journaliste a rétorqué : « Les auteurs de l’Afis n’ont rien trouvé de mieux que d’avoir recours à la calomnie et à la désinformation ».

Le cas de Marcel Kuntz n’est pas isolé. Christopher Chriv, un étudiant « en histoire-géo et anthropologie », s’est interrogé dans Libération sur le « catastrophisme exagéré, préjudiciable à des propos par ailleurs plus que pertinents [4]. Il soulignait le fait que le documentaire « aligne des images fortes, choque, joue sur le pathos et convainc par l’émotion, par une suite de syllogismes, finissant par amalgamer OGM et Monsanto ». Le malheureux s’est fait traiter en retour d’« apprenti journaliste », qui n’a pas assez travaillé « pour éviter de tomber dans des simplifications ou manipulations »

Or, ce n’est pas la première fois que la journaliste se voit reprocher de s’être « laissée emporter par l’émotion ». Son reportage Voleurs d’yeux, qui lui avait valu le prix Albert Londres, avait déjà soulevé une forte polémique après sa diffusion en 1995
 [5] . La journaliste y avait pris fait et cause pour une mère colombienne qui était convaincue qu’on avait volé les yeux de son enfant afin d’alimenter un trafic de cornées. Après avoir examiné attentivement l’enfant à Paris et consulté son dossier médical, les professeurs Gentilini, Fischer et Renard avaient apporté un démenti formel à la thèse de la journaliste, notant « qu’il [leur paraissait] aberrant que l’on puisse envisager le prélèvement de globes oculaires dans le cas de cet enfant, qui réunissait toutes les contre-indications médicales à ce type de prélèvement [6]. Après enquête, la commission du prix Albert Londres avait donc pris acte du fait que le « reportage n’apporte pas les preuves irréfutables de ce que [Mme Robin] avance dans le cas précis de l’enfant Jaison Cruz Vargas [7]. Toutefois, elle avait décidé de maintenir son prix à la journaliste, mais en émettant les réserves suivantes : « Marie-Monique Robin nous semble s’être laissée emporter par l’émotion, [qui] a contribué à influencer son regard et son langage. Son reportage est ainsi devenu une démonstration, l’illustration d’une thèse. » La commission avait rappelé aux journalistes l’importance de « gérer avec prudence et lucidité leur enthousiasme » et de ne jamais avoir « un recours forcé à l’émotion ».

Comme Voleurs d’yeux, le reportage Le monde selon Monsanto apparaît in fine être « l’illustration d’une thèse », celle d’un militantisme anti-OGM radical qui fait de Monsanto le cœur d’une menace planétaire. C’est sûrement ce qui explique pourquoi sa diffusion auprès des parlementaires, le 31 mars 2008, n’a suscité qu’un faible intérêt. Comme le soulignait en son temps Talleyrand, « tout ce qui est excessif devient insignifiant »...

[1Le Monde selon Monsanto, Arte, 11 mars 2008

[2. Cf. l’entretien avec Gérard Pascal en page 7 de ce numéro

[3Le monde selon Monsanto, Un film de Marie-Monique Robin (2007), Marcel Kuntz, www.pseudo-sciences.org.

[4« Le Monde selon Monsanto » : oui, mais…, Libération, 22 mars 2008 »

[5Marie-Monique Robin a intenté un procès contre le correspondant à Paris du journal El Espectador, Eduardo Mackenzie, qui avait mis en doute l’authenticité des faits évoqués dans son documentaire Voleurs d’yeux, ainsi que contre Me Pernet, avocat de l’ambassade de Colombie. Brillamment défendue par Me William Bourdon, elle a gagné tous ses procès.

[6Comme aujourd’hui Marie-Monique Robin affirme qu’ « il n’y eut jamais d’ “examen” mais la seule interprétation d’un dossier médical fourni par la clinique Barraquer », nous publions l’intégralité du rapport afin que le lecteur puisse se faire sa propre opinion : Rapport d’examen de l’enfant Wenis Yeison Cruz Vargas, 10 août 1995. »

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