viticulteur bio : decryptage d'une affaire

à la une 07 | 04 | 2014

viticulteur bio : decryptage d’une affaire

À sa sortie du tribunal correctionnel de Dijon, le 24 février 2014, Emmanuel Giboulot (viticulteur bio) crie victoire. Alors qu’un arrêté préfectoral l’obligeait à traiter ses 11 hectares de chardonnay et de pinot noir contre la cicadelle, l’insecte vecteur de la flavescence dorée, ce viticulteur bourguignon de 52 ans a réussi un coup médiatique digne de José Bové.

« Je suis jugé pour avoir refusé d’empoisonner mes propres terres ! », s’est-il écrié, acclamé par une foule de militants altermondialistes. Venue lui apporter son soutien, l’eurodéputée EELV Sandrine Bélier confirme : « Cette affaire nous questionne sur la liberté de choix dont nous disposons pour produire autrement. Notre modèle agricole a montré ses limites et doit entamer sa mutation vers des pratiques plus vertueuses sans utilisation de pesticides ». Elle ajoute : « L’intérêt des citoyens européens doit passer avant celui des lobbies de l’industrie chimique, pour une agriculture respectueuse de notre santé et de l’environnement ». Parmi les soutiens au viticulteur figurent également l’association Générations Futures, Greenpeace, et même le NPA !

Sauf que les 147 producteurs de vin certifié bio de la Côte d’Or sont loin de partager le combat d’Emmanuel Giboulot –même si certains d’entre eux ont fait la démarche de venir soutenir « un ami ». En effet, l’immense majorité d’entre eux ont traité leurs vignes contre la cicadelle, suivant en cela les recommandations du Service d’écodéveloppement agrobiologique et rural de Bourgogne (Sedarb), principal organisme pour la promotion et le développement de l’agriculture biologique en Bourgogne. Pour autant, ils ne s’estiment pas être à la solde « des lobbies de l’industrie chimique », ni ne jugent « empoisonner » leur terre. Comme le reste de la profession, le Sedarb est d’ailleurs à l’origine de l’arrêté du préfet, que conteste Emmanuel Giboulot. Agnès Buisson, responsable du bureau de Beaune, déplore la tournure qu’a prise cette affaire. Elle digère mal l’argumentaire technique du viticulteur, qui critique l’usage du Pyrevert, une formulation à base de pyréthrine autorisée en agriculture biologique, notamment dans le cadre de la lutte contre la cicadelle.

Un produit bio dangereux

Selon M.Giboulot, ce produit, utilisé par ses collègues bio, serait « un dangereux pesticide qui détruit entre autres les abeilles et la faune auxiliaire. Il détruit toutes sortes d’insectes nécessaires à la régulation de la vigne pour éviter les parasites ». C’est en tout cas le message qu’il a largement fait passer grâce à une vidéo réalisée et mise en ligne par Augustin de Livois. À peine quinze jours avant l’audience, cet ancien consultant de FairValue Corporate and Public Affairs, un cabinet bruxellois spécialisé en lobbying auprès des institutions européennes, a pris contact avec le viticulteur bourguignon. C’est que le cas Giboulot présente toutes les caractéristiques recherchées par le jeune avocat pour faire connaître son Institut pour la protection de la santé naturelle (IPSN) ! Augustin de Livois lui soumet donc un projet de vidéo associé à une pétition, qu’il promet d’adresser à son fichier de gens « passionnés par les médecines naturelles et le bio », dont il a récolté les adresses grâce à d’autres opérations de pétition –notamment une campagne sur les adjuvants dans les vaccins et une pétition dénonçant l’application en France d’une directive européenne censée rendre illégal l’usage des plantes médicinales. Le buzz est au rendez-vous, et en moins de 15 jours, la pétition de soutien au viticulteur recueille plus de 500000 signatures [1].
 
Difficile en effet de ne pas être touché par l’histoire d’Emmanuel Giboulot, dont tout laisse à penser qu’il serait la cible d’une administration zélée et aveuglée par « des réglementations qui marchent à l’envers et qui nuisent autant à l’environnement qu’au bon sens ». « Si je suis condamné, les agriculteurs bio et non bio comprendront qu’ils doivent obéir aveuglément aux injonctions des autorités, y compris si cela implique d’empoisonner leur propre terre et décimer encore plus les abeilles et autres insectes pollinisateurs », s’insurge Emmanuel Giboulot. Pour lutter contre la propagation de la flavescence dorée, le viticulteur propose l’emploi « d’alternatives naturelles », comme les fougères, l’argile calcinée ou les pièges à cicadelle de couleur orange. « Dire qu’il suffit de mettre un peu de couleur orange et d’argile, ce n’est pas vrai. Si c’était aussi simple, ça se saurait », rétorque Pascal Lambert, le directeur du Sedarb. « Nous avons conduit une expérience avec trois produits alternatifs, de l’argile (Argibio), un engrais foliaire (Silical) et de l’huile de neem [2]. Résultat : zéro efficacité pour les deux premiers. Seule l’huile de neem montrait une efficacité, mais très insuffisante pour lutter contre la cicadelle. En outre, ce produit est interdit en France », confirme Agnès Buisson.

L’agriculture ésotérique de Monsieur Giboulot

Qu’importe ces résultats bien réels tirés d’expérimentations conduites par les techniciens de la filière bio ! Emmanuel Giboulot défend en effet une tout autre forme d’agriculture : l’agriculture biodynamique, avec son cortège de remèdes plus ésotériques les uns que les autres, qu’il applique depuis 1985. En France, l’agriculture biodynamique a toujours été ultra-marginale. À peine 231 viticulteurs bénéficient du label Demeter, la marque de certification des produits biodynamiques. Sur les 85000 exploitants que compte le vignoble français, ils représentent donc... 0,3% ! À lire les écrits de Rudolf Steiner, le fondateur de l’agriculture biodynamique, on comprend aisément pourquoi. Dans son traité sur l’agriculture [3] – qui assemble des discours tenus à la fin des années 1920 –, le père de l’anthroposophie traite de tout et n’importe quoi. Ainsi, il décrit la masse cérébrale comme « un tas de fumier à son stade supérieur ». « À en juger d’après les processus auxquels il est soumis, le contenu de l’intestin est de même nature que le contenu du cerveau », avance-t- il. Estimant que « les hommes et les animaux sont devenus matérialistes depuis l’introduction de la pomme de terre en Europe », il en livre une bien singulière explication : « La pomme de terre a un comportement indépendant, indépendant au point de traverser de préférence tout le processus de la digestion sans aucun mal, de pénétrer dans le cerveau et de le rendre indépendant, indépendant même de l’action des autres organes humains ». C’est à partir de ce genre d’élucubrations que Steiner a développé son enseignement à l’origine des préparations biodynamiques, dont se servent aujourd’hui ses adeptes.

L’indispensable prévention

Tant que leur usage ne nuit à personne, pourquoi pas ? Mais la question est différente lorsqu’il s’agit de prévenir collectivement l’expansion d’une maladie aussi grave pour les vignes que la flavescence dorée, qui occasionne des pertes de récolte, affecte la qualité de la vendange et peut entraîner la mort des ceps, voire compromettre la pérennité du vignoble.

Apparue pour la première fois en France en 1955 dans les vignobles gascons, cette maladie est depuis lors en recrudescence. Plusieurs causes expliquent cette progression implacable, notamment l’évaluation inexacte de sa présence réelle sur le terrain, l’existence de réservoirs non identifiés du phytoplasme (bactérie) de la maladie, et l’entrée sournoise de l’agent pathogène par du matériel de plantation infecté dans des vignobles déjà colonisés par Scaphoideus titanus, la fameuse cicadelle.

Prétendre, comme l’a fait Emmanuel Giboulot, qu’il n’y avait aucune urgence à mettre en place un programme préventif de lutte relève d’une analyse bien risquée. Claude Chevalier, président du Bureau interprofessionnel des vins de Bourgogne (BIVB), rappelle l’historique : « Jusqu’à très récemment, les traitements préventifs se résumaient dans la région à l’arrachage des pieds de vignes contaminés. Malheureusement, certains foyers n’ayant pas été détectés, le département de Saône-et-Loire a été atteint. En 2011, un hectare de vigne a donc dû être arraché à 80%, et l’année suivante, 11,4 ha ont subi le même sort tragique. » On peut s’imaginer le vent de panique qui s’est répandu sur le vignoble limitrophe de la Côte d’Or ! Rencontres professionnelles, mise en place d’un plan de combat, coordination avec les élus et les services administratifs, la profession s’est massivement mobilisée pour apporter une réponse appropriée [4]. « Nous avons élargi le programme déjà existant en Saône-et-Loire en prenant en compte d’une part les connaissances actuelles concernant le cycle de vie de la cicadelle, et d’autre part les spécificités de chaque département : trois traitements obligatoires en Saône-et- Loire, un seul dans le département de la Côte d’Or et aucun, pour l’instant, en Yonne. En outre, nous avons apporté aux agriculteurs bio un moyen efficace de lutte », poursuit Claude Chevalier. Le 7 juin 2013, l’arrêté imposant aux viticulteurs le traitement de leurs vignes a été signé par le préfet. D’emblée, Emmanuel Giboulot a refusé de participer à cette action collective, au motif « qu’il n’y [aurait] pas de cas avéré dans le département ». Or, cet argument ne tient pas davantage. En effet, lors du programme de prospection de 2013, des pieds de vignes contaminés par la flavescence dorée ont été détectés à Pommard, Volnay, Saint-Aubin et Meursault. Soit à moins de cinq kilomètres de chez lui...

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