Y aura-t-il encore des cerises françaises cet été ?

à la une 17 | 06 | 2016

Y aura-t-il encore des cerises françaises cet été ?

Vécue comme un véritable psychodrame dans le monde de la cerise, l’interdiction du diméthoate signe la stratégie de « pyromane-pompier » du ministre de l’Agriculture.

Dans un récent ouvrage, le maire de Bordeaux Alain Juppé formulait son souhait de ne plus manger de cerises en hiver. Une façon très personnelle de faire « un clin d’œil au purisme terrien d’un papa bourru », comme l’ironise Le Point. L’hebdomadaire aurait pu ajouter qu’aujourd’hui, le prétendant à la fonction suprême de l’État risque bien de ne même plus pouvoir en manger en été !

Un redoutable diptère venu d’Asie

En cause : un redoutable diptère venu d’Asie, et répondant au nom barbare de Drosophila suzukii. Présent sur le continent européen (depuis 2008 en Italie et en Espagne, et depuis 2010 en France), Drosophila suzukii est devenu l’ennemi numéro un des producteurs de cerises. Mais pas seulement ! Car il s’attaque également à une très grande diversité de fruits rouges et d’arbres fruitiers (fraises, framboises, mûres, abricotiers, pêchers, etc.). Originaire d’Asie du Sud-Est, cette petite mouche capable de se reproduire très rapidement (une génération toutes les deux semaines) a envahi l’Europe à une vitesse éclair. « Aujourd’hui, on trouve la mouche suzukii jusqu’à l’Est de l’Europe, comme en Hongrie, et dans le Nord, aux Pays-Bas. On a même commencé à l’observer au Royaume-Uni », précise Jean-Luc Gatti, chercheur à l’INRA.

L’expansion de Drosophila suzukii est favorisée par une adaptation extraordinaire aux conditions climatiques, et surtout par le fait que cette mouche n’a pas de prédateurs en Europe. Difficile par conséquent de limiter ses conquêtes territoriales et de se prémunir contre les dégâts qu’elle provoque (perforations, présence d’un asticot et pourriture accélérée, rendant les fruits impropres à la commercialisation), sans l’usage de solutions adaptées ! La plus efficace d’entre elles est incontestablement le diméthoate, un insecticide de la famille des organophosphorés, commercialisé par la société Cheminova. Sauf que ce produit, interdit depuis le 1er février 2016, n’est plus disponible aux producteurs.

Interdiction de l’Anses

Le retrait d’autorisation de mise sur le marché (AMM) des produits contenant du diméthoate, décrété par l’Anses, n’est toutefois pas une surprise. Faute d’avoir obtenu en temps et en heure toutes les informations requises de la part de Cheminova, les experts de l’agence française ont en effet émis un avis défavorable le 27 mai 2015 « au motif que le risque pour le consommateur ne pouvait pas être finalisé ». Si l’agence sanitaire ne l’a pas exclu, elle ne l’a pas davantage confirmé !

Le dossier a ensuite traîné sur le bureau du directeur de l’agence, Marc Mortureux, avant que sa remplaçante, Françoise Weber, directrice-générale-adjointe de l’Anses, signe son retrait définitif neuf mois plus tard. Un délai particulièrement long, et qui interpelle. Consciente que la molécule était désormais condamnée en France, Cheminova a misé sur l’Italie, le pays rapporteur à l’échelle communautaire du dossier de réhomologation de la matière active. Elle a donc concentré son effort en répondant aux exigences des expertsitaliens.« Nous avons apporté toutes les données à la France en 2011, au dépôt du dossier. Or, depuis, de nouvelles exigences nous sont venues, notamment au sujet des métabolites. Ensuite, nous avons suivi la procédure européenne classique dans le cadre de la réhomologation communautaire de la matière active. C’est-à-dire soumis l’intégralité des données, y compris les plus récentes, à l’Italie, qui est l’État rapporteur en charge du renouvellement de l’autorisation », se justifie Éric Nectoux, directeur des affaires réglementaires pour Cheminova. Il rappelle que l’autorisation d’usage de sa matière active a été confirmée au Canada en décembre 2015. Certes, quelques réserves ont bien été formulées, puisque l’agence canadienne a proposé un abandon progressif de certains de ses usages (comme l’application sur les structures, le badigeonnage des bouleaux, des rosiers et des lilas, ou le bassinage du sol pour la culture d’œillets). Mais cette dernière a jugé que les utilisations du diméthoate ayant « de la valeur pour le secteur alimentaire et le secteur agricole ne présentent aucun risque inacceptable pour la santé humaine ou l’environnement ».

Or, en France, l’affaire est bien différente. À l’aspect purement réglementaire –etscientifique – s’ajoute en effet le volet politique, avec un ministre de l’Agriculture engagé dans un tout autre combat, dont le diméthoate fait aujourd’hui clairement les frais. Pris d’un soudain souci de la santé du consommateur (le diméthoate ayant été utilisé pendant les trois années de sa présence rue de Varenne sans que cela n’entraîne la moindre réaction...), Stéphane Le Foll veut désormais apparaître aux yeux du grand public comme étant à l’avant-garde de la guerre contre les pesticides, tout en laissant croire aux producteurs qu’il les soutient dans leurs difficultés.

Des remèdes pires que le mal

L’opération de type « pyromane-pompier » –un grand classique de la méthode Hollande– s’est donc déroulée en deux temps. Volet pyromane : on interdit l’usage du diméthoate en début de saison, alors que les services du ministère avaient officieusement laissé entendre aux producteurs qu’une dérogation leur serait accordée, au moins pour la saison 2016. Malaise et incompréhension garantis pour les arboriculteurs, qui n’ont rien anticipé.« Cette interdiction prend tout le monde de court, car aucun produit de substitution n’est encore au point », regrette Mathieu Lemouzy, co-président du Syndicat interprofessionnel de la cerise région Moissac (Sicrem), qui regroupe près de 280 producteurs et une douzaine de metteurs en marché.

Volet pompier : on convoque en urgence les producteurs pour leur notifier la volonté d’accorder une dérogation, non pas pour le diméthoate, mais pour deux autres matières actives, le cyantraniliprole de DuPont et le spinetoram de Dow AgroScience. Autrement dit, les cerises françaises ne seront plus traitées à l’insecticide banni, mais notamment par deux matières actives pourtant classées... « très toxiques chez les abeilles ».

Sauf que ces solutions ne satisfont pas vraiment la profession. « Les spinosines ou le cyantraniliprole sont 8 à 10 fois plus chers que le diméthoate, et peu efficaces étant donné la rapidité de reproduction du moucheron », souligne Emmanuel Aze, le porte-parole de la Conf’. De son côté, Jean-Christophe Neyron, président de l’AOP Cerise, déclare « n’avoir aucun recul avec ces deux solutions ». En revanche, il constate « une météo très douce pendant les premiers mois de l’année, et donc un potentiel d’infestation par Drosophila suzukii qui n’a jamais été aussi fort ». Dans une note interne, le Centre technique inter-professionnel des fruits et légumes (CTIFL) conclut sans ambiguïté qu’« il n’est pas possible, dans l’état actuel des connaissances, de proposer des stratégies de protection des cerises avec une garantie d’efficacité, quelle que soit la pression de D. suz kii ». Conscient des limites de ces solutions dites alternatives, le ministre s’est engagé à libérer des fonds suite « aux pertes économiques liées aux attaques de la Drosophile suzukii ».

Bilan final : on interdit un produit que l’on remplace par d’autres, plus onéreux, moins efficaces et bien plus toxiques pour les abeilles (DL50 par contact de 0,16 μg/ abeille pour le diméthoate, contre 0,024 μg/abeille pour le spinetoram et 0,093 μg/abeille pour le cyantraniliprole). Ce qui fait au passage le bonheur des deux multinationales américaines DuPont et Dow. Et le tout est payé par l’argent du contribuable, avec au final un risque très élevé d’avoir moins de cerises sur les étals cet été, de surcroît à un coût nettement supérieur pour le consommateur. « C’est facile d’être joueur quand il ne s’agit pas de sa propre tirelire », note avec raison FLH Hebdo, la revue de la filière fruits et légumes...

Pris d’un soudain souci de la santé du consommateur, Stéphane Le Foll veut désormais apparaître aux yeux du grand public comme étant à l’avant-garde de la guerre contre les pesticides.

L’assaut à Bruxelles

Deuxième volet de l’assaut à Bruxelles. Là, l’affaire se complique pour le ministre français. Dans un ultimatum formulé le 29 mars dernier, il demande à la Commission européenne l’interdiction immédiate de l’usage du diméthoate dans toute l’Union européenne, ainsi que la mise en place de « mesures d’interdiction d’importations de cerises provenant de pays dans lesquels l’utilisation du diméthoate est autorisée ». Dans le viseur : la Turquie, principal exportateur européen de cerises, privé aujourd’hui de son marché russe. Faute d’une réponse positive, Stéphane Le Foll menace de déclencher l’arme ultime, en l’occurrence une sorte de clause de sauvegarde pour interdire les importations de cerises provenant des pays qui ne se sont pas alignés sur la position française. La Commission suit la procédure classique et saisit l’Efsa, qui rétorque sans surprise ne pas pouvoir trancher la question, puisque le processus de réhomologation est toujours en cours. Autrement dit, ce n’est certainement pas cette soudaine agitation parisienne de Stéphane Le Foll qui va modifier l’agenda de l’agence européenne. D’autant plus qu’il apparaît très nettement que la France n’apporte aucun élément scientifique nouveau au dossier. Juste quelques inquiétudes, pas très motivées scientifiquement.

Le sujet est ensuite évoqué lors de la réunion du Comité permanent de la chaîne alimentaire et de la santé animale, le 15 avril. À l’instar d’une majorité d’États- membres, la Commission confirme que la France n’est pas en mesure de démontrer un « risque sérieux pour la santé humaine » en ce qui concerne cette matière active, comme l’exige le Règlement N° 178/2002 du 28 janvier 2002. Par conséquent, le comité exclut la proposition française, estimant qu’aucune mesure d’urgence n’est « appropriée ». En clair, contrairement à ce que suggèrent les multiples communiqués de presse du ministère, Stéphane Le Foll revient bredouille de Bruxelles. Pour sauver la face, il proclame urbi et orbi que « l’Espagne, l’Italie, la Pologne, la Grèce et la Slovénie ont également annoncé leur intention de ne pas autoriser le diméthoate sur cerise ». Belle victoire, applaudie par la Conf’, qui a soudainement changé de position. « On constate qu’une volonté politique ferme peut entraîner d’autres volontés dans le sens de l’intérêt général, malgré les pressions exercées par ailleurs, et le poids des dogmes libéraux », commente le syndicat paysan. Sauf qu’hormis l’Espagne, nos trois principaux fournisseurs de cerises de l’EU ne sont ni la Slovénie, ni la Grèce, ni l’Italie, ni la Pologne (qui n’a pas autorisé le diméthoate pour la simple raison que Drosophila suzukii y est absente), mais l’Allemagne (1200 tonnes en 2015), la Belgique (1100 tonnes), et les Pays-Bas (300 tonnes). « La situation belge est différente de la France en ce qui concerne les résidus », indique une porte-parole du ministre fédéral belge de l’Agriculture, Willy Borsus. « Sur les 22 échantillons contrôlés en Belgique en 2014-2015, aucun ne dépassait les limites », rappelle-t-elle.

L’arrêté-missile de la rue de Varenne

De retour en France, se trouvant dans l’impossibilité de faire interdire le diméthoate sur la base d’éléments scientifiques, Stéphane Le Foll passe à l’étape politique de son combat. Comme promis, il prend son fameux arrêté national afin de suspendre les importations de cerises. Encore une fois, le ministre reçoit le soutien total de la Conf’. « Cette mesure devrait permettre un sursaut des prix, qui pourra atténuer les conséquences des pertes de rendements dues aux dégâts de Drosophila Suzukii », note le syndicat, qui prend de facto acte du surcoût pour le consommateur, dû à l’inefficacité des mesures alternatives proposées par le ministre. Il est vrai que le porte-parole du syndicat paysan sur ce dossier –l’un de ses rares producteurs de cerises, Emmanuel Aze – possède une clientèle parisienne qui ne va certainement pas ergoter pour quelques euros de plus au kilo... puisqu’il s’agit ni plus ni moins de la Tour d’Argent, du Fouquet’s, du Ritz ou encore du George V ! Aucune inquiétude donc pour les riches : il y aura toujours les cerises de la Conf’ ! Quant aux foyers modestes, c’est une autre affaire...

Publié au JO le 21 avril, l’arrêté du ministre mérite le détour. Les pays concernés par l’interdiction seraient les « États-membres de l’Union européenne ou de pays tiers où l’utilisation de produits phytopharmaceutiques contenant la substance active diméthoate est autorisée en traitement des cerisiers ». La rédaction de cet arrêté est assez curieuse. A priori, il aurait été plus logique d’interdire toutes les cerises traitées au diméthoate, au lieu de cibler des pays. Cela aurait évité plusieurs cas de figure complexes, comme celui de cerises turques qui transiteraient par un intermédiaire, grec par exemple, ou celui du blocage des cerises d’un producteur d’un pays autorisant le diméthoate, même si lui-même ne l’a pas utilisé. À quel titre ses cerises seraient-elles illégales en France ?

Bref, le décret du ministre est clairement bancal. Qu’importe ! Rue de Varenne, on sait que personne n’osera le mettre en cause. D’une part, le ministre s’est bien gardé d’interdire les importations de cerises pour la transformation, c’est-à-dire
pour les géants comme Danone, qui ne seront donc pas affectés par ces restrictions d’importations. Pouvant toujours obtenir leurs cerises traitées au diméthoate à un coût acceptable, ces derniers ont donc tout intérêt à maintenir le statu quo. Comme le note Jean-Pierre Cuxac, président de Coopfruit Lubéron, « incontestablement, des cerises surgelées ou en saumure, traitées au diméthoate, vont entrer sur le territoire pour subvenir aux besoins de l’industrie ». Ces cerises seraient-elles sans danger pour le consommateur, comme semble le penser Stéphane Le Foll ?

D’autre part, les producteurs ne pourraient comprendre que leurs représentants contestent un arrêté censé les protéger contre une concurrence déloyale. Ils ont même promis de rester très vigilants pour éviter les importations de leurs collègues européens, ajoutant ainsi un grain de sable supplémentaire à la construction européenne. Enfin, il y a Cheminova. Certes, le dossier cerise ne lui est pas indifférent, et le dossier de réhomologation a été finalisé et remis à l’Italie en temps et en heure. Mais l’usage cerise ne concerne que 5000 litres de produit environ, contre 800 000 litres pour la betterave. Inutile donc de se mettre le ministère à dos, alors que ses services doivent traiter d’autres dossiers plus sensibles pour l’entreprise. Stéphane Le Foll peut donc dormir tranquille...

D’autant plus qu’il peut compter sur la lenteur administrative des instances européennes censées valider le fait que son décret –qui traite d’une question d’ordre communautaire– est bien conforme au droit de l’UE. Cette affaire entre en effet dans le cadre de l’article 54 du Règlement N° 178/2002 du 28 janvier 2002. Le texte a donc fait l’objet d’une réunion entre la Commission et des représentants de tous les États-membres, le 28 avril dernier. « Nous avons pris les remarques de la France très au sérieux », note Denis Baupin, le porte-parole de la Commission, qui reconnaît que rien n’a réellement été décidé. La Commission s’est toutefois engagée à traiter le dossier « en urgence », en coordination avec la DG Santé... Une position bien plaisante pour Stéphane Le Foll, qui joue clairement contre la montre.

En effet, à peine notifié à la Commission, son décret a bel et bien provoqué l’effet voulu : face à la menace d’un boycott national de leurs cerises, l’ensemble des pays de l’UE se sont finalement alignés sur la position française, et ont interdit l’usage du diméthoate sur cerise. Ce que Stéphane Le Foll n’a pas pu obtenir faute d’avoir un dossier scientifique suffisamment solide, il l’a finalement arraché grâce à une action politique intelligemment menée. C’est ce qui explique les termes choisis dans son décret, qui vise exclusivement à exercer une pression sur les pays. Pour certains d’entre eux, comme la Pologne, la Belgique ou l’Allemagne, le faible impact de Drosophila suzukii permet de se passer de ce moyen de protection sans trop de souci. Ceci est moins le cas en France, en Italie ou en Espagne. Ainsi, le sort de nos cerises dépend désormais quasi exclusivement des conditions climatiques. Un printemps sec et pas trop chaud limiterait considérablement la prolifération de ce redoutable ravageur. En revanche, si l’humidité et la chaleur sont au rendez-vous, la production française de cerises pourrait totalement s’effondrer, tombant sous la barre des 10000 tonnes. Alain Juppé aurait alors beaucoup de mal à manger des cerises cet été...

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