actualités 25 | 02 | 2013

vous en prendrez bien un autre paquet de farine bio...

En octobre 2012, A&E révélait que 18 personnes avaient été envoyées dans les services d’urgence des hôpitaux de la région Provence-Alpes- Côte d’Azur entre le 21 septembre et le 10 octobre après avoir consommé de la farine de sarrasin bio contaminée au datura. Plus d’une centaine de points de vente bio, dont deux sections de la Confédération paysanne, avaient alors été sommés de retirer divers pains et galettes bio. A&E signalait également la source commune de ces intoxications, à savoir le Moulin Pichard, dernier moulin entièrement bio des Alpes de Haute-Provence. Son patron, Stéphane Pichard, affiche avec fierté son choix de ne travailler qu’avec des producteurs céréaliers régionaux. Néanmoins, il avait alors admis s’être procuré 4 tonnes de sarrasin bio... en Bretagne !

Pire, le bilan s’est révélé beaucoup plus lourd. 32 cas d’intoxication ont été signalés dans les six départements de la région PACA, avec 8 personnes hospitalisées et 3 personnes présentant toujours des séquelles. Pourtant, l’affaire est passée plutôt inaperçue. Il est vrai que la filière bio préfère rester discrète sur ces problèmes. Certes, une intoxication au datura, plante sauvage connue pour sa forte teneur en alcaloïdes toxiques, reste généralement assez banale. Elle se limite à quelques hallucinations passagères, des maux de tête ou de ventre, qui disparaissent dans la journée. Cependant, dans certains cas, elle peut aller jusqu’à la perte de conscience, voire au décès en cas d’intoxication aiguë ! C’est probablement ce qui est arrivé à deux hommes sans domicile fixe, âgés respectivement de 45 ans et 28 ans, retrouvés morts le 4 août 2012 près d’Alès. « Ils auraient bu lors de la soirée une décoction à base de cette plante », suggère le Midi Libre [1].

Suite à la plainte déposée le 6 décembre 2012 au tribunal de grande instance de Bourg-en-Bresse par Sandrine Boult, une habitante de Versonnex (pays de Gex), dont le cas s’ajoute aux 32 signalés en PACA, la presse régionale lyonnaise a relancé l’affaire du sarrasin bio à la fin du mois de décembre 2012.

Après avoir mangé une pizza faite maison à partir de farine de sarrasin achetée dans un magasin bio de Ferney-Voltaire, Sandrine Boult « s’est réveillée avec un mal de tête épouvantable, la vue trouble, une douleur au ventre et, le plus inquiétant, des pupilles dilatées ». La jeune femme décide malgré tout de conduire ses deux filles à l’école avant de se rendre à son travail. « J’étais épuisée, je me sentais à côté de mon corps. J’étais blanche, avec des mains froides, cadavériques. Un vrai zombie », témoigne Sandrine Boult. Elle consulte de toute urgence un médecin, qui lui prescrit un retour immédiat à son domicile. Sandrine Boult ignore encore les rai- sons de son intoxication. Elle ne les découvrira que quelques jours plus tard, en reconsommant sa farine. La réapparition des mêmes symptômes lui permet en effet de supposer que c’est bien la farine bio qui est à l’origine de ses troubles. Une hypo- thèse confirmée par le magasin bio où elle s’était fournie et qui s’avère être client du Moulin Pichard.

« J’avais besoin de savoir comment du datura s’était retrouvé dans de la farine bio », explique la victime. Sandrine Boult doit alors faire face à un mur du silence : l’assurance du Moulin Pichard essaie de gagner du temps en évoquant l’attente des résultats d’une expertise, tandis que le patron du magasin bio, Monsieur Poulet, lui propose pour solde de tout compte... un nouveau paquet de farine ! « Nous disposerons bientôt d’une nouvelle farine dans nos rayons et nous nous ferons un plaisir de vous en offrir un paquet », lui répond-il dans un mail daté du 16 octobre. Sans commentaire.

« Face au refus d’apporter des explications, Sandrine Boult a décidé de porter plainte au pénal pour homicide involontaire par la violation manifestement délibérée d’une obligation de prudence ou de sécurité », nous a indiqué son avocat, Maître Jean-Jacques Rinck.

Enquête à suivre

D’autres plaintes pourraient suivre. Notamment celle d’un couple résidant dans le sud de la France et intoxiqué par le même lot de farine. Toutefois, leur cas semble plus énigmatique. Alors qu’une intoxication au datura ne dure qu’au maximum 12 heures, ce couple témoigne de malaises chroniques qui durent depuis plusieurs mois. « Intoxiqués en septembre 2012, nous sommes toujours malades, avec des maux de ventre, de tête, des nausées, et pour mon ami, des sensations vertigineuses », confie Muriel fin décembre. Pire, son conjoint n’a toujours pas pu reprendre le travail. Or, il est impossible d’attribuer ces symptômes au datura.

« Sur les 32 cas signalés en région PACA, 2 autres personnes présentent en effet des symptômes atypiques au datura, mais ils sont totalement diffé- rents », reconnaît le Dr Élisabeth Lafont, en charge du dossier pour l’Agence régionale de santé. Une personne a souffert de dysurie et de problèmes prostatiques et a été opérée de la prostate en décembre. L’autre a eu des séquelles de paralysie faciale et des symptômes neuromusculaires qui se sont certes améliorés au fil du temps, mais n’ont pas permis à la victime de récupérer totalement son état physique antérieur. Curieusement, il n’y a pas eu de suivi systématique des 32 personnes intoxiquées, ce qui ne permet pas d’établir un bilan réel.

En revanche, on peut se demander si la farine bio n’a pas été sujette à une multi-intoxication, notamment par une molécule dont la durée de vie serait plus importante que celle de l’atropine et de la scopolamine, les deux principaux alcaloïdes du datura. La question n’a jamais été posée, et aucune analyse recher- chant d’autres molécules que ces alcaloïdes n’a été demandée.

La clé de l’énigme – qui devrait intéresser la police judiciaire aujourd’hui en charge de l’enquête, suite à l’ouverture d’une instruction – se trouve peut-être dans un coffre-fort, qui contient encore un paquet de la farine bio incriminée...

[1Cocktail de plantes hallucinogènes : les deux SDF décèdent près de la voie ferrée, Midi Libre, 5 août 2012.

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