Charançon rouge du palmier : l'impasse des solutions alternatives

actualités 17 | 06 | 2013

Charançon rouge du palmier : l’impasse des solutions alternatives

Interpellé par le député du Var Jean-Sébastien Vialatte au sujet du charançon rouge, un ravageur qui provoque depuis plusieurs années une hécatombe des palmiers dans de nombreuses communes du rivage méditerranéen, le ministre de l’Agriculture a expliqué, lors de la séance parlementaire du 14 mai 2013, que l’imidaclopride, et donc l’endothérapie [1], sont « utilisés à titre expérimental à Nice ». « Cette expérimentation donne, semble-t-il, un certain nombre de résultats. En tout cas, le maire de Nice en est satisfait », a poursuivi Stéphane Le Foll. Sauf que si cette méthode a bel et bien été validée par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) dans son avis de juin 2012, le député-maire de Nice, Christian Estrosi, n’est pas connu pour son enthousiasme à son égard. Bien au contraire ! Comme le note le quotidien Nice-Matin dans son édition du 23 février 2012, les membres du comité de pilotage de la stratégie intercommunale de lutte contre le charançon rouge du palmier ont même refusé cette « nouvelle arme chimique », préférant appliquer « le principe de précaution ». Le responsable de la mairie de Nice pour la lutte contre le charançon, Benoît Kandel, s’en est justifié en affirmant que l’imidaclopride « ne traite pas que le charançon : il a des effets sur la flore et la faune, y compris sur l’homme » ! Bref, l’élu UMP et premier adjoint de Christian Estrosi n’a pas hésité à se montrer plus vert que les Verts, et plus savant que les experts de l’Anses. Ce que semble ignorer le ministre.

Il est vrai que le domaine du bio propose à l’heure actuelle des solutions certes « politiquement correctes »... mais pas très efficaces pour sauver les palmiers. C’est le cas des pièges à base de phéromones, ou des nématodes, sortes de vers qui s’attaquent aux larves des charançons. D’autres pistes sont régulièrement mises en avant. Notamment la solution développée par la petite société privée varoise Vegetech, qui est dirigée par Olivier Panchaud et s’est spécialisée dans le diagnostic des traitements phytosanitaires et l’entretien de jardins. Cependant, jusqu’à présent, elle n’a pas encore fait toutes ses preuves.

La piste Beauveria bassania

Pourtant, cela fait dix ans qu’Olivier Panchaud, jardinier paysagiste, et sa compagne Karine, biologiste, se sont lancés dans un projet portant sur un autre ravageur du palmier, le papillon palmivore argentin Paysandisia archon, qu’ils souhaitent éliminer par la pulvérisation d’un champignon pathogène. Tâche bien trop grande pour les seules épaules du couple Panchaud, assisté par un ouvrier paysagiste et un apprenti ! Vegetech a donc dû s’allier avec le groupe japonais Arysta Life Science, spécialisé dans le développement et la production de pesticides biologiques. Arysta possède de nombreuses souches entomopathogènes, dont une souche de champignons baptisée Beauveria bassiana, qui est déjà homologuée dans le cadre d’un usage contre la pyrale du maïs sous le nom commercial Ostrinil. S’appuyant sur cette souche, Vegetech a réalisé des expérimentations en laboratoire, puis en conditions extérieures. « L’ensemble des résultats montre que la souche B. bassiana Bb147 présente une efficacité à deux niveaux : effet direct sur la mortalité des larves et effet indirect en induisant un retard de croissance », note Karine Panchaud dans la revue Phytoma de mai 2007. La biologiste conclut : « Nous avons montré au travers de ces essais une très bonne efficacité de la souche Bb147 de Beauveria bassiana à la fois sur les œufs et sur les larves, jeunes ou âgées, du ravageur des palmiers Paysandisia archon. Ces résultats laissent augurer la possibilité de réaliser un traitement préventif sur les végétaux pouvant être les hôtes du papillon, mais aussi un traitement curatif sur des arbres de grande valeur afin de décimer les larves se développant en leurs stipes ». Très optimiste, Karine Panchaud indique à la même époque que les résultats de Vegetech-Arysta « laissent entrevoir le bout du tunnel pour tous les amoureux des palmiers ». Malheureusement, six ans plus tard, les propriétaires de palmiers sont toujours plongés dans l’obscurité...

Or, sur la base de ces résultats, Arysta, le propriétaire d’Ostrinil, a obtenu le 10 avril 2009 une extension d’usage de son produit pour la gamme jardin et espaces verts, précisément afin de pouvoir traiter les palmiers. L’heure étant alors aux objectifs du Grenelle de l’environnement, le ministère de l’Agriculture accordait des homologations aux solutions alternatives sur la base de dossiers techniques très sommaires. Celui qui concerne cette extension en fait incontestablement partie. Pour valider la demande, Pascale Briand, alors directrice de l’Anses, s’est contentée d’un seul essai, qui n’a fait l’objet d’aucun commentaire, ainsi que de « quelques données sur un essai en cours de réalisation ». On a vu plus sévère...

On comprend que du côté des écologistes, l’enthousiasme ait été de mise. « Dans le cadre de la lutte contre le charançon rouge du palmier, le laboratoire Vegetech organise une réunion mardi 27 mars 2012. [...] Europe Écologie-Les Verts soutient fortement cette méthode alternative de lutte, en opposition avec le procédé d’endothérapie que certains élus locaux souhaitent mettre en application sans respecter le principe de précaution », peut-on lire sur le site des Verts du Var. Or, l’avis rendu par l’Anses le 22 juin 2012 remet les pendules à l’heure.

Un protocole défectueux

Bien plus sérieux que le précédent, et comme par hasard, beaucoup plus réservé, cet avis relève quelques anomalies dans le protocole même de l’expérimentation réa- lisée par Vegetech : « Deux souches différentes de Beauveria bassiana ont été appliquées sur les palmiers (les souches 147 et 111B005). Il conviendrait de disposer des résultats de ces analyses mycologiques pour vérifier que la souche de champignon isolée des larves mycosées correspond bien à la souche de champignon appliquée sur les palmiers. Et par conséquent d’apporter la garantie que la différence de mortalité observée résulte bien d’une contamination des larves de Rhynchophorus ferrugineus par chacune des souches testées. » En clair,
on ne sait pas vraiment si les résultats affichés sont dus à la souche 147 ou à la souche 111 ! Même critique vis-à-vis du calcul des doses d’emploi, qui nécessite des études de corrélation entre les caractéristiques des arbres. Or, l’Anses considère que « les corrélations linéaires retenues pourraient ne pas être pertinentes ». On comprend pourquoi l’agence estime que ces résultats –issus encore une fois d’un essai unique– « mérite- raient d’être confirmés par d’autres essais ». Et peut-être aussi d’être élaborés et présentés de manière plus professionnelle.

Il serait temps que le ministre prenne conscience de l’ampleur des dégâts occasionnés par les lenteurs et les erreurs de stratégie des pouvoirs publics, face à une catastrophe annoncée depuis juillet 2006.

Tout ceci n’a pas empêché la ville d’Hyères de faire réaliser par Vegetech un « test nature » sur 60 palmiers dès la publication de l’avis de l’Anses. Les résultats sont « encourageants », estime Karine Panchaud dans un entretien accordé à France3. Contactée par A&E, la responsable des espaces verts à la mairie d’Hyères-les-Palmiers, Sylvie Beluet, refuse toutefois d’apporter davantage d’informations. Les résultats ne seraient-ils pas à la hauteur des propos enthousiastes de monsieur le maire ? Une petite balade sur l’avenue principale d’Hyères semble le confirmer : plus de 35 palmiers centenaires y ont déjà été coupés, faute d’avoir été protégés à temps. « Dans notre commune, nous avons sauvé 90% de nos palmiers », se félicite en revanche Gilles Vincent, le président du comité de pilotage de la lutte anti-charançon du Var. Dans son département, entre 300 et 400 personnes ont été formées à l’endothérapie. « Il faut que tout le monde s’y mette rapidement, car le charançon se déplace jusqu’à 9km par jour », poursuit le maire de Saint-Mandrier, qui met beaucoup d’espoir dans une solution encore en attente d’autorisation. Il s’agit toujours d’endothérapie, mais cette fois-ci, à base d’emamectine-benzoate, un insecticide foliaire efficace contre une large gamme de lépidoptères et déjà utilisé dans d’autres pays. « La procédure d’autorisation de mise sur le marché est lancée, et c’est l’Anses qui est saisie. J’espère qu’elle remettra rapidement ses conclusions au ministère », rassure Stéphane Le Foll, qui promet « d’aller le plus vite pos- sible pour que cette molécule puisse, elle aussi, être expérimentée et utili- sée en vue d’éradiquer ce fameux charançon rouge ».

Il serait en effet temps que le ministre prenne conscience de l’ampleur des dégâts occasionnés par les lenteurs et les erreurs de stratégie des pouvoirs publics, face à une catastrophe pourtant annoncée depuis juillet 2006. « Les méthodes de lutte proposées dès 2008 n’ont fait l’objet d’un arrêté ministériel qu’en juillet 2010. Trop tard, et surtout contenant des méthodes dépassées par rapport à la situation sur le terrain, ces mesures, bien qu’obligatoires, n’ont pu être appliquées que de manière marginale », déplore Hervé Pietra, le président de l’association Sauvons nos palmiers. Aujourd’hui, non seulement rien de sérieux n’a été entrepris pour freiner l’expansion du charançon rouge, mais les pouvoirs publics continuent d’autoriser l’importation de palmiers dont certains se sont avérés contaminés. Un comble !

[1L’endothérapie est une technique de lutte contre les ravageurs consistant à injecter un produit phytosanitaire dans le stipe du palmier.

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