pesticides / des « coûts cachés » curieusement calculés

actualités 23 | 05 | 2016

pesticides / des « coûts cachés » curieusement calculés

La toute dernière offensive contre les pesticides ne provient pas de François Veillerette et de son association Générations futures (GF). Elle n’est pas non plus le fruit d’une savante campagne orchestrée par une quelconque organisation de la galaxie écologiste. Cette fois-ci, l’assaut a été lancé par deux chercheurs de l’INRA, Denis Bourguet (du centre de biologie pour la gestion des populations – Montpellier) et Thomas Guillemaud (spécialiste en dynamique des populations envahissantes – Université de Nice-Sophia-Antipolis).

Auteurs d’un document de près de 90 pages [1] publié dans la revue Sustainable Agriculture Reviews, les deux chercheurs tentent de démontrer qu’en raison des coûts cachés qu’ils entraînent, « les pesticides pourraient nous coûter bien plus cher qu’ils nous rapportent » – pour reprendre les propos du Journal de l’Environnement (JDE).

Se basant sur des données américaines datant de plus de 25 ans, le duo Bourguet-Guillemaud conclut qu’au début des années 1990, les « externalités négatives » liées à l’utilisation des produits phytosanitaires étaient de l’ordre de 38,3 milliards de dollars, contre seulement 26,9 milliards de dollars de bénéfices. « Voilà qui ne devrait pas plaire aux tenants de l’agriculture conventionnelle », se réjouit le JDE. Le journaliste au Monde Stéphane Foucart salue pour sa part un « travail de longue haleine », profitant de l’occasion pour donner la parole à son ami François Veillerette. « Ces travaux montrent que le discours sur la soi-disant rationalité économique d’une agriculture dépendant de l’utilisation massive des pesticides est largement basé sur des études incomplètes », assène le patron de GF.

Certes, Stéphane Foucart admet que ces résultats ne sont pas transposables à la France, voire à la période actuelle. Toutefois, il propose à ses lecteurs une analyse très sommaire des travaux des deux chercheurs français.

Des chiffres à interroger

« Parmi les grands postes de dépense, les auteurs mentionnent les pertes de rendements dues aux résistances aux pesticides développées par les mauvaises herbes ou les ravageurs (soit 2,3 milliards de dollars aux États-Unis en 1992), la surveillance des points de captage d’eau (3 milliards de dollars aux États-Unis en 1992), la mortalité des oiseaux (6 milliards de dollars aux États-Unis en 1992) », écrit Stéphane Foucart. Prudent, le journaliste se garde bien de mentionner le montant du principal poste de dépense, à savoir le coût humain, alors qu’il représente à lui seul plus de la moitié du total, soit 18,4 milliards de dollars. Or, l’ampleur de ce chiffre ne peut
qu’intriguer. On aurait donc attendu quelques précisions supplémentaires de la part d’un journaliste scientifique d’investigation. Simple oubli ? À moins que...

Dès que l’on interroge les données utilisées par Bourguet et al., les conclusions de l’étude française semblent en effet beaucoup moins évidentes. C’est d’ailleurs ce qu’estime l’économiste Jean Gadrey, que l’on peut difficilement accuser de faire le jeu du « lobby des pesticides ». « Lorsqu’on examine de près ce qui pousse vers le haut les coûts des pesticides dans cette étude, on réalise que les deux coûts les plus élevés, et de loin, sont ceux des pertes de vies humaines (18,4 milliards de dollars) ou animales (les oiseaux : 5,9 milliards) », souligne l’économiste. Or, « sans ces deux composantes, les coûts des pesticides pour la société seraient bien moindres que leurs bénéfices économiques », met-il en garde.

Stéphane Foucart admet que ces résultats ne sont pas transposables à la France, voire à la période actuelle. Toutefois, il propose à ses lecteurs une analyse très sommaire des travaux des deux chercheurs français.

Les cas de cancers de Pimentel

Il apparaît donc indispensable de connaître l’origine de ces deux chiffres. « Le gros des travaux a été réalisé aux États-Unis par l’équipe de David Pimentel (Université de Cornell) », explique Denis Bourguet. Or, entre 2004 et 2012, ce chercheur en entomologie a été membre du conseil scientifique de The Organic Center, le puissant lobby de l’agriculture bio, qui a un intérêt évident à mettre en cause l’usage des pesticides. Un petit détail qui a visiblement échappé à Stéphane Foucart, pourtant champion de la chasse aux conflits d’intérêts...

Pour les 18,4 milliards, l’origine est assez simple à trouver : l’équipe française a repris le chiffre de 10 000 cas de cancers annuels mentionné par Pimentel. Ensuite, elle a retenu un taux de mortalité de 20% et un coût de 9 millions de dollars pour chaque vie perdue. Au total trouvé s’ajoutent quelques frais supplémentaires, qui conduisent finalement aux 18,4 milliards annoncés.

Choisir une donnée qui date des années 1990 « et qui n’a jamais été revue depuis » pose un réel problème de méthodologie.

Comment David Pimentel a-t-il évalué le nombre de cancers dus aux pesticides ? Mystère ! En revanche, le chercheur américain mentionne régulièrement ce chiffre bien rond de 10000 depuis qu’il l’a cité pour la première fois dans l’une de ses publications en 1992. Interrogé à ce sujet, Denis Bourguet admet volontiers que « ce nombre ne provient pas d’études publiées dans des revues scientifiques à comité de lecture ». Or, il est central dans le calcul des coûts externes. « Le nombre de maladies et de décès dus à l’exposition chronique aux pesticides est la pierre angulaire de toute estimation solide », reconnaît le chercheur de l’INRA. Choisir une donnée qui date des années 1990 « et qui n’a jamais été revue depuis » pose donc un réel problème de méthodologie. D’autant plus qu’il existe aujourd’hui beaucoup mieux : les résultats de la cohorte Agricultural Health Study (AHS), de très loin la plus vaste étude épidémiologique officielle américaine. « Le dernier bilan de mortalité de cette cohorte montre qu’il n’y a aucune surmortalité par cancer chez les applicateurs de pesticides, même pour les cancers dont la prévalence avait été trouvée plus élevée chez eux (prostate, LNH, mélanome, myélome multiple) », note ForumPhyto. Le chiffre à retenir serait-il plus proche de 0 que de 10000 ? La question mérite d’être posée.

Le coût de la vie

L’affaire se corse davantage avec le montant de 9 millions de dollars attribué à chaque vie. Bien que le chiffre provienne d’un spécialiste renommé, Kip Viscusi, et que ce soit « à peu près la valeur utilisée actuellement par l’EPA [l’agence pour l’environnement américaine] », il est sujet à débat, estime Jean Gadrey. « Dans l’étude citée de Viscusi et ses collègues américains, il est très honnêtement reconnu que l’éventail des estimations de cette ”value of statistical life” va de 0 à 30 millions de dollars », note l’économiste, qui enfonce le clou : « Les études européennes qui utilisent cette notion de valeur économique de la vie s’appuient en général sur une estimation de l’OCDE située entre 1,5 et 4,5 millions de dollars (de 2005) selon les pays, 2,4 millions d’euros en moyenne en Europe par vie perdue. » C’est-à-dire près de quatre fois moins qu’aux États-Unis... En se basant sur la méthodologie reconnue de ce côté-ci de l’Atlantique, les fameux 18,4 milliards de dollars tombent à 4,6 milliards.

En réalité, même Pimentel n’a jamais retenu le chiffre de Viscusi. « Pour notre évaluation, nous utilisons la norme de 3,7 millions de dollars par vie humaine », écrit l’auteur en 2005. Il conclut que les maladies dues aux pesticides provoquent un coût estimé à 1,3 milliard de dollars par an. Soit quatorze fois moins que le chiffre retenu par Bourguet, qui n’a pourtant publié que des compilations d’études... de Pimentel !

Cette différence conduit les deux auteurs à des conclusions opposées : alors que le rapport coût/bénéfices est franchement défavorable aux pesticides pour Bourguet, il est favorable pour Pimentel. « À partir d’une approche strictement coût/bénéfices, il semble que l’utilisation des pesticides soit bénéfique », écrit le chercheur américain, qui précise : « 40 milliards pour les bénéfices contre 10 pour les coûts externes ». Difficile pourtant de soupçonner ce malthusien convaincu – qui estime que la planète ne peut pas supporter une population supérieure à 2 milliards d’habitants– d’accointance avec le lobby des pesticides...

La valeur récréative des oiseaux

Malheureusement, la lecture de l’étude de Bourguet révèle encore d’autres surprises. Notamment le coût des oiseaux, estimé à 5,9 milliards de dollars (actuels) à partir de leur « valeur récréative » (c’est-à-dire le plaisir de les observer). Celle-ci est évaluée par Pimentel à 30 dollars (de 1992) par oiseau, somme à laquelle Bourguet ajoute 5 dollars pour leur rôle d’« éliminateurs d’insectes ». Le montant est ensuite multiplié par 100 millions, qui serait le nombre d’oiseaux morts chaque année aux États-Unis à cause des pesticides.

Selon Bourguet, ce chiffre de 100 millions provient d’une étude publiée en 2005 par le chercheur canadien Pierre Mineau. « Cet auteur a réalisé ses estimations à partir de données de terrain », a expliqué le chercheur de l’INRA à A&E. Sauf que ce chiffre n’apparaît nulle part dans les travaux de Mineau ! En revanche, ce dernier mentionne une estimation de 67 millions de cas de décès d’oiseaux à partir de travaux de... Pimentel, qui aurait obtenu ce chiffre sur la base d’une mortalité de 10% des oiseaux exposés dans les champs traités par des insecticides. Un calcul contesté par Pierre Mineau. « Ce chiffre est difficilement défendable », déclare le chercheur canadien, qui ajoute qu’« une récente analyse et la modélisation des études sur le terrain de pesticides aviaires (Mineau, 2002) ont conduit à la conclusion que des oiseaux sont régulièrement tués à cause d’insecticides, mais il est beaucoup plus difficile d’arriver à une estimation scientifiquement défendable du nombre réel ». Pierre Mineau avance une fourchette comprise entre 17 et 91 millions de décès en raison de l’usage de carbofuran, un insectide remplacé depuis par le maïs Bt. « En termes d’impact direct sur les oiseaux, les effets des cultures d’OGM avec un insecticide intégré sont plutôt positifs », note-t-il au passage. Ce que confirme d’ailleurs Denis Bourguet : « En l’état des connaissances, il semble en effet préférable pour les oiseaux de planter des maïs Bt (à condition qu’ils ne soient pas traités avec des insecticides par la suite, ce qui arrive parfois), plutôt que de protéger les cultures de maïs par des pulvérisations d’insecticides », a-t-il déclaré à A&E. « L’interdiction d’utiliser ces formulations [à base de carbamate] à partir de 1991 (une interdiction qui a été effective à partir de 1994) a certainement diminué de manière drastique la mortalité des oiseaux dans ce pays à partir du milieu des années 1990 », a poursuivi le chercheur de l’INRA, reconnaissant ainsi l’apport environnemental et économique des plantes génétiquement modifiées.

Débordant d’imagination, le duo Bourguet- Guillemaud a voulu ajouter une « french touch » à son étude. Il a donc inventé un coût externe assez surprenant : le surcoût supporté par les consommateurs de produits bio.

La french touch

Débordant d’imagination, le duo Bourguet-Guillemaud a voulu ajouter une « french touch » à son étude. Il a donc inventé un coût externe assez surprenant : le surcoût supporté par les consommateurs qui achètent des produits bio pour éviter les produits issus de l’agriculture conventionnelle. Ce surcoût a été évalué à 3 milliards de dollars, ce qui représente ainsi le quatrième poste le plus important. « Ainsi, le surcoût des produits bio est un coût caché des pesticides. Celle- là, il fallait vraiment la trouver ! », ironise le blog Imposteurs. En effet, tout économiste sérieux aurait plutôt considéré ce montant comme un bénéfice sociétal, puisqu’il permet de développer la filière bio avec la création d’emplois qualifiés ! Sauf que Denis Bourguet n’est pas économiste... On comprend mieux pourquoi Jean Gadrey écrit dans le mensuel Alternatives Économiques que les résultats de Bourguet et Guillemaud sont « nettement moins évidents que ce que les médias, même les plus sérieux, ont retenu ».

[1The Hidden and External Costs of Pesticides, Bourguet/Guillemaud, Sustainable Agriculture Reviews N°19.

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