L'agriculture Bio : un secteur en panne de croissance

L’agriculture Bio : un secteur en panne de croissance

L’agriculture biologique donne l’image d’un secteur en pleine expansion, qui répond à une demande grandissante des consommateurs. Pourtant, elle reste marginale et peine à se développer, tant en ce qui concerne les grandes cultures que les productions animales.

Chaque année, le rituel est le même. Il incombe aux services communication de l’Agence Bio de positiviser les résultats de l’agriculture biologique. Une tâche d’autant plus ingrate que les chiffres de ce mode de production – pourtant plébiscité par la population – ne sont toujours pas glorieux (cf. Les drôles de chiffres de l’Agence Bio, A&E N° 50, septembre 2007). L’agence a beau se féliciter cette année de la « progression des surfaces en conversion (+ 12,4 %) », clamer que « les vignes bio sont en forte progression (+ 20 %) », applaudir la hausse de 32 % des surfaces consacrées à la production de légumes frais bio et se réjouir du fait que « le nombre [des distributeurs certifiés] a considérablement augmenté en deux ans, passant de 161 en 2005 à 1371 en 2007 », la réalité n’est pas aussi brillante que ne le laissent accroire de telles envolées.

Pour la sixième année consécutive, la part de la surface agricole utile (SAU) consacrée aux cultures bio ne décolle en effet toujours pas. Et si elle dépasse pour la première fois la barre symbolique des 2 %, ce n’est qu’au prix d’une petite [1]. astuce statistique . Pourtant, d’un point de vue purement environnemental, les superficies consacrées à l’agriculture bio constituent le curseur pertinent, surtout en ce qui concerne les surfaces des gran- des cultures (céréales, protéagineux et oléagineux), qui sont largement majoritaires après les surfaces en herbes fourragères (deux-tiers du total). Or, les grandes cultures accusent un recul de plus de 12 % entre 2005 et 2007 (110.000 ha en 2007 contre 126.000 ha en 2005), soit une perte de 16.000 ha. Ce chiffre relativise l’importance de l’augmentation de 32 % des surfaces consacrées aux légumes frais (moins de 2.000 ha), d’ailleurs largement compensée par la baisse de 42 % des surfaces consacrées aux légumes secs ou par la bonne tenue des surfaces de plantes à parfum, aromatiques et médicinales (3.000 ha).

Deuxième année consécutive de recul des grandes cultures bio

Avec un recul de 18,4 % des oléagineux et de 14,4 % des protéagineux par rapport à 2006, les grandes cultures poursuivent leur tendance baissière, amorcée en 2004. Certes, la « légère reprise des céréales », dont fait état l’Agence Bio, apporte une note différente. Cependant, cette augmentation par rapport à 2006 (+ 1.732 ha) ne doit pas masquer le fait que les 85.593 ha de céréales cultivés en 2007 restent largement en dessous du record historique de 2005 (95.417 ha).

« Sans une volonté politique forte, qui se tradui- rait par des aides à la production, ainsi qu’un véritable encadrement technique, on voit difficilement comment on pourrait inverser cette tendance », estime d’ailleurs Yves Chabanel, de l’Institut du végétal-Arvalis. D’autant plus que la hausse du prix du blé dur conventionnel a lourdement réduit le différentiel avec celui du blé dur bio. Il se situait à 3,5 en 2005 ; il atteint à peine 2 aujourd’hui. Ce qui amplifie le risque financier de l’agriculteur bio, rendu encore plus dépendant du rendement de ses cultu- res. Or, quoi qu’en disent les partisans de l’agriculture biologique,lefaibleniveaudesrendements de ce type de production pose un réel problème. C’est ce qu’ont pu constater un bon nombre d’agriculteurs du Sud-ouest, qui ont subi une très mau- vaise récolte en 2007. Selon les chiffres d’Agribio Union, la plus grande union coopérative bio du Sud- ouest, située à Salvagnac (Tarn), le rendement moyen de ses 800 adhérents pour le blé tendre bio se situait en 2007 à 19 quintaux l’hectare, contre 30 l’année précédente, soit une chute de 36 % ! Dans ces conditions, il est difficile de rentabiliser une production, sauf à demander des aides compensatoires aux régions (l’Etat et Bruxelles ayant décidé de ne plus alourdir le budget agricole). Mis en place dans le cadre du nouveau programme de développement rural 2007-2013, ce nouveau dispositif d’aides ouvre aux régions qui le souhaitent la possibilité de verser des aides complémentaires. Cependant, de nombreux agriculteurs ont choisi de revenir à un parcours conventionnel, une fois passée la période d’enga- gement de cinq ans à laquelle sont tenus les béné- ficiaires des aides à la conversion à l’agriculture bio.

Il est regrettable que le chiffre de ces « recalés » de l’agriculture bio ne figure pas dans les statistiques de l’Agence Bio. En effet, il pourrait expliquer pourquoi le nombre d’exploitations biologiques stagne durablement depuis 2002, en dépit de la progression des surfaces en conversion, et pourquoi l’on assiste depuis 2006 au déclin des surfaces des grandes cultures certifiées bio (113.604 ha en 2005, 101.909 ha en 2006 et 99.095 ha en 2007).

La vigne bio sauvée par les conversions

Cette tendance se manifeste également dans le secteur viticole. Les surfaces certifiées bio y sont enlégèrebaisse(14.751haen2005contre 14.632 ha en 2007). Cependant, l’agence préfère souligner le fait que « l’année 2007 a été marquée par une forte augmentation des surfaces en vi- gnes ». Une augmentation très relative puisque ces surfaces ne représentent que 2,1 % des 820.000 ha de vignes que compte la France. Cette évolution à la hausse résulte de la seule accélération du rythme des conversions en 2007. Aujourd’hui, plus du tiers des surfa- ces viticoles déclarées bio sont en effet en cours de conversion. Il faut donc attendre pour voir si l’essai sera transformé, ce qui est loin d’être acquis avec une année 2007 particulièrement touchée par le mildiou...

Pour les vignes et les grandes cultures, principales utilisatrices de l’espace agricole, la baisse de 0,98 % des superficies certifiées bio, entamée en 2006, s’est poursuivie en 2007 (– 0,5 %). La grande inconnue – désespérément absente des statistiques de l’agence – demeure toutefois les chiffres officiels de la production bio. Combien d’hectolitres de vin bio a-t-on extrait des vignes ? Combien de tonnes de fruits et légumes bio ont-elles été pro- duites ? Obtenir ces données relève du parcours du combattant. A croire qu’il s’agit d’un secret d’Etat. Pourtant, l’agriculture répertorie le moindre mouvement d’animal ou de marchandise. C’est partiellement afin de pallier cette carence que l’Office national interprofessionnel des grandes cultures (ONIGC) a mis en place depuis plusieurs années un observatoire permettant d’évaluer la production des céréales bio. Ses données figurent dans le rapport de l’Agence Bio, qui note ainsi que « pour la campagne 2006/2007, la collecte de céréales issues de l’agriculture biologique, y compris les grains d’exploitations en 2e année de conversion, s’est élevée à 141.890 tonnes, soit une diminution de 13 % par rapport à 2005/2006 ». Pour les trois premières céréales collectées en mode biologique en 2007, cela donne : 71.000 tonnes pour le blé tendre (81.000 tonnes en 2006), 13.100 ton- nes pour le triticale (13.600 tonnes en 2006) et 30.000 tonnes pour le maïs (36.000 tonnes en 2006). Des quantités qui restent très marginales par rap- port aux 30 millions de tonnes de blé tendre, au 1,5 million de tonnes de triticale et aux 14,4 millions de tonnes de maïs issus des cultures conventionnelles.

Recul de la production animale bio

Si le cas de la production animale est un peu plus transparent, il n’est pas pour autant plus brillant. Le nombre de vaches allaitantes et laitières continue à diminuer (respectivement de 2 % et 1 %), de même que le nombre d’exploitations (– 2,6 % et – 4,8 % par rapport à l’année dernière). Contrairement à ce qu’indiquait l’Agence Bio dans son rapport 2006, la baisse observée à cette époque n’était donc pas aussi « conjoncturelle » qu’elle n’en avait l’air. Avec 61.000 vaches allaitantes et 59.000 vaches laitières, on est bien loin du record des 68.000 allaitantes et 66.000 laitières de 2005. Certes, on peut noter une progression de 3,4 % de la collecte de lait bio entre 2006 et 2007 (estimée à 234,7 millions de litres – soit 1,05 % de la collecte totale –, contre 227 millions en 2006). Cependant, 35 % de ce lait est déclassé, c’est-à-dire reconverti en lait classique ! Un chiffre légèrement plus faible qu’en 2006 (40 %) et qu’en 2005 (44 %), et qui permet à l’Agence Bio de noter que « la production laitière a mieux été valorisée en 2007 ». Alors que « les produits laitiers figurent pourtant avec les fruits et légumes et le pain parmi les aliments bio les plus consommés, [...] le marché du lait bio peine à se développer », note Jeanne Gabrysiak dans le numéro d’Agreste Primeur de janvier 2008. Et ce n’est pas faute d’investissements, puisque de gros opérateurs laitiers – comme Danone, avec son nouveau site de production de Molay-Littry (Calvados) – s’y sont mis. De son côté, la filière laitière biologique a entamé un processus de concentration en réduisant le nombre de ses producteurs à moins de 1.200. Ceux-ci sont situés principalement dans le Grand Ouest, la Franche-Comté et la région Rhône-Alpes. Elle a également diminué le nombre de ses entreprises collectrices à moins de 120. Ces mesures semblent toutefois ne pas suffire pour obtenir une production de lait bio qui soit assez attractive pour le consommateur. Le principal handicap de la filière reste le prix élevé (jusqu’à 60 % plus cher qu’un lait conventionnel). En outre, la très bonne image du lait et des produits laitiers français (bonne qualité, absence d’accidents sanitaires et de résidus de produits chimiques) n’incite pas les consommateurs à modifier leurs achats. D’autant plus
qu’il n’y a pas de différence sensible de goût entre un produit laitier conventionnel et un produit laitier issu de l’agriculture biologique. Faudra-t-il attendre l’introduction du lait bio dans les magasins de hard discount, comme c’est déjà le cas en Allemagne, pour voir ce marché se développer ?

La volaille bio en quête de producteurs

Le secteur de la volaille bio n’est pas mieux loti. Pour les volailles en chair, le nombre de têtes s’est stabilisé autour de 4,5 millions depuis 2004, après avoir accusé une très forte baisse en 2002. En revanche, le nombre d’exploitants est tombé à 424, contre 542 l’année dernière, soit une baisse de 22 %. Les éleveurs de volailles bio sont organisés autour de huit opérateurs (Bodin, Fermiers de Challans, Fermiers de Loué, Force centre, Freslon, Maïsadour, Terres du Sud, Volailles de l’Ardèche), qui représentent à eux seuls 85 % de la production, ce qui en fait un secteur monopolis- tique. « Les freins à l’expansion de la filière proviennent surtout d’un problème d’offre, car la demande est bien là », assure Agnès Laszczyk, directrice du Syndicat national des labels avicoles de France (Synalaf). Approvisionner la restauration collective à hauteur de 20 %, comme le propose le Grenelle de l’environnement, implique d’augmenter la production d’environ 20 millions de poulets bio. « Le cahier des charges bio français, plus restrictif que l’européen, conjugué avec le manque de disponibilité de matière première biologique, en particulier des céréales et des protéines bio produites en France, rend cependant un tel objectif impossible aujourd’hui. A moins d’aller se fournir à l’étranger », ajoute-t-elle. Et l’augmentation considérable du prix des matières premières bio de l’alimentation animale n’est pas pour rassurer les professionnels. « Le marché des volailles bio aura du mal à se développer sans une baisse de la ten- sion liée aux prix et sans une relance des conver- sions », souligne le rapport économique 2007 du Synalaf. De plus, la filière bio subit la forte concurrence des produits labels, bien ancrés dans le paysage national, et dont la réputation gustative n’est plus à faire, en tout cas en ce qui concerne les volailles à chair. En 2007, la filière labellisée a en effet conquis un marché de 106,5 millions de vo- lailles fermières, soit 23 fois plus que la filière bio !

Le faux porc bio s’invite au menu

En revanche, l’élevage porcin bio marque une « forte augmentation, avec une hausse de 17 % du nombre de truies reproductrices certifiées », comme l’agence ne manque pas de le souligner. Un chiffre qui résonne bien en termes de pourcentage, mais qui ne correspond qu’à une augmentation de 870 truies, sur les 975.500 recensées en France ! Alors que plus de 40% de la production porcine globale bénéficie déjà d’un signe officiel de qualité (certification de conformité ou label), le label bio a, ici aussi, bien du mal à se faire une place, avec toujours moins de 0,5 % de la production totale. Or, avec 36 kg par habi- tant et par an, la viande de porc est la plus consommée en France.

Il est vrai que des affaires comme celle de l’atelier clandestin de fabrication de produits dérivés du porc, démantelé à Saint-Boès (Pyrénées- Atlantiques) par les services vétérinaires en avril dernier, ne sont pas de nature à renforcer la confiance du consommateur. D’autant plus que le label biologique Ecocert figurait sur plusieurs ton- nes de ces faux produits bios, commercialisés pendant plus d’un an dans des dizaines de supermarchés de la Gironde, du Gers, des Landes et des Pyrénées-Atlantiques. Comme l’a révélé Stéphane Moreale dans La Dépêche du 21 avril 2008, c’est au cours d’une inspection fortuite des services vétérinaires que cet atelier clandestin insalubre de découpe et de transformation de viande porcine a été mis au jour. Originaire de Saint-Palais, l’exploitant qui l’avait racheté dix ans plus tôt collectionne les infractions : travail dissimulé, publicité mensongère, détention de produits toxiques, infractions relatives à l’abattage, à l’équarrissage et à l’hygiène des locaux. Il écoulait ses produits sans aucune autorisation. Cet exemple rappelle s’il en est besoin que si l’agriculture biologique fait l’objet d’une bienveillante attention de la part de la presse et d’une grande attente de celle de certains consommateurs, elle reste un secteur non exempt de fraudeurs.

Pour atteindre l’objectif de 20 % de la SAU consacrée à l’agriculture biologique en 2020, proposé lors du Grenelle de l’environnement et approuvé par le gouvernement, il faudra que celui-ci fasse preuve d’une certaine créativité. A moins que cet « objectif ne soit que du marketing politique », comme l’a affirmé Jon Harlouchet, président des Bio d’Aquitaine, lors de l’assemblée générale de l’association le 17 juin 2008. Il est vrai que pour atteindre ce pourcentage, il faudrait multiplier par dix le rythme annuel des conversions au bio, ce qui est loin d’être le cas. Las du manque de réactivité du gouvernement, Jon Harlouchet a d’ailleurs décidé de passer la main, en lançant un ultime avertissement : « On est en train de crever, car il manque à notre association, qui rassemble près de 500 agriculteurs biologiques, 200.000 euros ». Selon lui, « l’Etat ne fait aucune réallocation budgétaire pour développer le bio en France », pas plus qu’il ne fournit les moyens permettant d’inciter à la conversion. Pourtant, « plus de la moitié de nos produits bio consommés en France sont importés », rappelle-t-il. Les transformateurs et distributeurs bio, qui ont bien perçu l’opportunité que représente ce marché – évalué aujourd’hui à quelque 2 milliards d’euros –, s’approvisionnent d’ores et déjà massivement à l’étranger. Une pratique peu conforme à l’éthique bio, qui préfère valoriser les produits de proximité.

Sources :
- L’agriculture biologique française, chiffres 2005, 2006, et 2007, Agence Bio.
- Le marché du lait bio peine à se développer, Jeanne Gabrysiak, Agreste Primeur, janvier 2008.
- Agriculture biologique, Statistiques grandes cultures, Les cahiers de l’ONIGC, avril 2007.

[1Pour obtenir un pourcentage des surfaces bio supérieur à 2 %, l’Agence Bio a utilisé le chiffre de 27.523.029 ha (c’est-à-dire la surface agricole utilisée par les exploitations), plutôt que le chiffre de 29.413.910 ha, correspondant à la SAU telle qu’elle est définie par la statistique agricole européenne et par l’lnsee. La SAU comprend les terres arables (dont les pâturages temporaires, jachères, cultures sous verre, jardins familiaux...), les surfaces toujours en herbe et les cultures permanentes (vignes, vergers...)

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