viande de cheval : tromperie commerciale sur les lasagnes : une multiplicité de filière

agro-alimentaire 28 | 03 | 2013

viande de cheval : tromperie commerciale sur les lasagnes : une multiplicité de filière

La découverte de viande de cheval dans des préparations de lasagnes « pur bœuf » a engendré stupeur et consternation. Décryptage d’un scandale médiatique.

Plusieurs millions de consommateurs européens ont mangé pendant plus de six mois des lasagnes à la viande chevaline. C’est en tout cas ce qu’estiment les services des fraudes européens. Or, aucune plainte n’a été formulée par ces adeptes des plats surgelés, qui n’ont visiblement pas constaté la moindre différence avec leur recette habituelle. À la base des fameuses barquettes de Findus : un « minerai de viande » astucieusement concocté selon un énigmatique pourcentage de viande chevaline. Bien entendu, cette recette iconoclaste n’a provoqué ni maladie, ni – encore moins – décès. D’un point de vue purement nutritionnel, les consommateurs de la nouvelle variante de lasagnes ont même plutôt été gagnants. En effet, la viande chevaline est connue pour sa richesse en protéines (en moyenne 20g/100g), en acides aminés (leucine, histidine), en glucides, en vitamines hydrosolubles (B12), en vitamines B3 et B61, ainsi qu’en fer (environ 4 mg/100 g), ce dernier étant parfaitement assimilable par l’organisme en raison de son origine héminique.

Alors, pourquoi avoir mobilisé non moins de trois ministres, occasionnant une série de mini-sommets et de conférences de presse, accompagnés comme il se doit d’une rafale d’articles et de commentaires dans les médias ? Comment expliquer que cette affaire soit considérée comme « l’un des plus grands scandales alimentaires de ces dernières années », pour reprendre l’expression de l’hebdomadaire Marianne ?

Retour sur les OCNI

La réponse est évidente. Hormis le fait qu’il s’agit d’une fraude tout aussi inacceptable que manifeste, cette tromperie commerciale s’inscrit dans le cadre de ce que le sociologue Claude Fischler appelle les OCNI, ces mystérieux « objets comestibles non identifiés » qui composent désormais notre alimentation. Bien entendu, les premiers responsables sont les acteurs de l’agro-industrie, dont la ligne commerciale consiste à renforcer une image nostalgique de la nourriture, bien éloignée de la réalité des process industriels qu’ils utilisent. Après les « farines animales », le consommateur découvre ainsi le « minerai de viande ». Un terme technique qui ne désigne rien d’autre que les « bas morceaux » – des morceaux de viande produits exclusivement lors de la découpe –, parfaitement propres à la consommation mais qui finissaient il y a encore quarante ans à l’équarrissage ! Cet usage rationnel de ce qu’on considérait jadis comme des déchets devrait ravir les écologistes et autres adeptes du recyclage en tout genre. Sur les étiquettes de Findus, ce « minerai de viande » est qualifié de « 100 % pur bœuf », ce qui laisse entendre qu’il s’agit de produits « nobles ». On y ajoutera désormais la provenance géographique de l’animal. Et pourquoi pas sa photo ? Quoi qu’il en soit, l’ignorance de la fabrication de notre alimentation se mesure toujours au nombre des lignes explicatives figurant sur les étiquettes... Comme si cela servait à quelque chose ! En réalité, à force de demi-vérités et de manque d’explications réelles concernant la chaîne de production alimentaire, on ne fait qu’entretenir fantasmes et délires en tout genre. La chronologie du « lasagne-gate » en constitue un parfait exemple.

Haro sur les Roumains

Premiers accusés, à tort : les Roumains. Dès le 11 février, le journaliste-
écologiste Fabrice Nicolino
lance très imprudemment la première salve : « On sait qu’il y a dans cette région des mafias qui ont infiltré les administrations publiques ». « Il est facile de tamponner un produit quelconque, de l’estampiller origine bœuf garantie, avant de l’envoyer dans l’Union européenne », poursuit-il. Le terme de mafia figure lui aussi en couverture de Marianne, qui surenchérit en affirmant que « la demande continuant à se faire pressante, des chevaux seraient introduits frauduleusement [en Roumanie] par la Pologne depuis l’Ukraine ». En réalité, la viande sortie des abattoirs Doly-Com et Carmolimp, situés à Roma et Brasov (Roumanie), avait bien été étiquetée « cheval origine Roumanie » et était effectivement roumaine. À ce stade, aucune mafia ni aucune tromperie n’ont donc été découvertes. Les accusations contre la Roumanie ne reposent sur rien, sinon sur quelques malheureux préjugés... « Vous aurez remarqué qu’on a commencé par pointer du doigt ces vilains Roumains, qui ne pouvaient guère se défendre », écrit Fabrice Nicolino quelques jours plus tard sur son blog, utilisant un « on » bien commode. Sans commentaire.

La Commission coupable

Les charges se sont ensuite portées sur la Commission européenne, accusée d’avoir interdit la circulation, sur les routes de Roumanie, de carrioles tirées par des chevaux, que les Roumains n’ont eu d’autre choix que d’envoyer à l’abattoir. « L’affaire des lasagnes au cheval, c’est de la faute à l’Union européenne ! Bon, d’accord, ce ne sont pas les eurocrates qui se sont directement rendus coupables de cette fraude à l’étiquetage. Mais vous devez le savoir, ils sont quand même à l’origine de ce scandale en ayant contribué par leurs décisions imbéciles à envoyer à l’abattoir des centaines de milliers de chevaux devenus inutiles, chevaux qui ont fini par se retrouver dans vos lasagnes Findus », ironise le correspondant bruxellois du journal Libération, Jean Quatremer. Ce scoop aurait été révélé par Périco Légasse lors de l’émission Mots Croisés sur France 2, consacrée au scandale. Le journaliste de Marianne aurait lui-même puisé cette information chez... José Bové. Toutefois, ce dernier nuance ces propos en affirmant qu’une « loi roumaine de 2008 explique l’afflux de viande de cheval sur le marché local ». En effet, il n’y a jamais eu de circulaire européenne concernant le trafic routier en Roumanie ! « S’il y a un peu moins de carrioles en Roumanie, c’est à cause de la modernisation du pays, pas en raison d’une loi », a confirmé le correspondant de Libération à Bucarest, Luca Niculescu. Autrement dit, les Roumains préfèrent rouler en voiture plutôt qu’en carrioles tirées par des chevaux. On les comprend !

La faute aux traders

La recherche indispensable d’un bouc émissaire ne s’est pas arrêtée là. Après la Roumanie et la Commission, les doigts accusateurs se sont pointés vers les « intermédiaires », forcément malhonnêtes. « Jan Fasen est le suspect idéal », écrit ainsi Tristan Vey dans Le Figaro du 14 février. « Ce dirigeant de Draap Trading Ltd. a reconnu dans The Guardian avoir acheté, via cette société, de la viande de cheval aux deux abattoirs roumains impliqués dans l’affaire, et en avoir revendu une partie à Spanghero », poursuit le journaliste, qui souligne au passage que le courtier en viande a « mauvaise réputation ». Ce trader a en effet déjà été condamné en janvier 2012 pour avoir acheté des centaines de tonnes de viande de cheval en Amérique du Sud et les avoir vendues à deux acheteurs français sous l’étiquette « bœuf ». On apprend ensuite que Draap – dont le nom lu à l’envers signifie cheval en néerlandais – serait « une société opaque, qui intéresse fortement le ministre délégué à la Consommation, Benoît Hamon ». « D’après The Guardian, le seul actionnaire en est une société offshore basée aux Iles Vierges britanniques, Hermes Guardian Ltd., qui détient des parts dans une douzaine d’autres entreprises chypriotes, russes et panaméennes », relate Tristan Vey. Bref, Jan Fasen est le symbole parfait de la mondialisation, de l’opacité et de la finance. En quelque sorte un Picsou moderne. Mais la culpabilité présumée du trader néerlandais s’évapore en moins d’une journée. Car si Jan Fasen ne cache pas avoir acheté du cheval en Roumanie, il soutient l’avoir vendu en France à la société Spanghero en tant que viande de cheval, ce que confirme l’enquête. Encore une accusation sans preuve. À ce stade, cette pratique ressemble vraiment à un sport national !

Le vrai bouc émissaire

« Spanghero savait qu’elle revendait de la viande de cheval pour de la viande de bœuf, elle s’est rendue coupable de “tromperie économique” et sera poursuivie », annonce finalement Benoît Hamon lors d’une très médiatique conférence de presse le 14 février. Le ministre délégué à la Consommation sait alors que la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) dispose de près de 1500 pages de factures de l’usine de la société située à Castelnaudary, sur lesquelles figure le code « 02050080 », utilisé pour la viande de cheval, et non les codes « 0201 » ou « 0202 », qui concernent le bœuf. Difficile de croire qu’un professionnel puisse ignorer la signification de ces codes ! C’est pourtant la ligne de défense utilisée par Barthélémy Aguerre, le président de Spanghero, qui admet avoir commis... « une négligence » ! Le jour même, Spanghero et son client Comigel sont lâchés par les professionnels de la filière, qui publient, à travers l’Association nationale inter- professionnelle du bétail et des viandes (Interbev), un dévastateur communiqué de presse dénonçant « l’irresponsabilité des entreprises Comigel et Spanghero ». Le coupable est tout désigné, et les 300 employés de Spanghero se retrouvent au chômage technique dès le lendemain.

Au final, tout le monde se félicite de « la rapidité avec laquelle les services officiels, et en particulier la DGCCRF et la DGAL [Direction générale de l’alimentation], ont pu remonter un circuit complexe et mettre à jour l’origine de la tromperie », comme le note Interbev. Le coupable sera, sinon pendu, du moins définitivement écarté. Et l’affaire sera classée. Reste à rassurer le consommateur. Car comme l’admet Guillaume Garot, ministre délégué à l’Agroalimentaire, « il est urgent de retisser des liens de confiance entre professionnels et consommateurs ». On lui promet la mise en place d’un étiquetage plus rigoureux pour les produits transformés. Ce qui tombe bien pour le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, mobilisé depuis plusieurs mois pour sauver une filière en crise, dont il ne fait pourtant que vanter les mérites et l’excellence. Le « label viande française » devrait ainsi garantir aux consommateurs une qualité irréprochable. Y compris dans les lasagnes et autres plats préparés, certes pratiques mais dont la qualité nutritionnelle et gustative pourrait largement être améliorée... Fin de l’histoire ? Pas tout à fait.

Des alertes multiples

Imputer toute la responsabilité du scandale à Spanghero est certes bien commode, mais pas très sérieux. En effet, sans tomber dans l’excès inverse, qui consiste à accuser « l’Europe libérale » ou encore « des organisations constituées pour tromper les consommateurs », comme les qualifie Marianne, on peut décemment conclure que cette affaire témoigne avant tout de la crise d’un secteur, celui de la viande en général, mis sous pression par la grande distribution mais aussi par des consommateurs toujours à l’affût de bonnes affaires. Car Spanghero n’est pas le seul intermédiaire dont les pratiques ont été au minimum peu regardantes...

La première alerte est venue d’Irlande, suite à un contrôle de routine effectué le 17 septembre 2012 dans le comté de Newry (Irlande du Nord), non pas sur des plats transformés mais sur un stock de viande de bœuf surgelée, contenant effectivement du cheval. Une nouvelle alerte a suivi en octobre, en Angleterre, cette fois-ci à propos des fameuses lasagnes Findus. Or, l’affaire n’a pas fait alors la une des médias ! Mi-janvier, ce sont des steaks hachés censés être au bœuf et vendus dans des supermarchés Tesco, Iceland et Lidl situés au Royaume-Uni qui ont révélé après analyse une présence – allant jusqu’à 29 % – de viande chevaline d’origine non pas roumaine, mais polonaise.

Alertées, plusieurs usines agroalimentaires européennes commencent à effectuer des tests de contrôle. Fin janvier, le Français Comigel prévient Findus : ses lasagnes contiennent effectivement du cheval. Et à hauteur de 100% dans certains cas ! Procédant à leurs propres analyses, les autorités britanniques découvrent de leur côté que 29 échantillons sur 2501 analysés présentent des traces de viande de cheval. Soit 1,1%. Certes, l’écrasante majorité des produits ne contient pas de cheval. Mais un tel taux témoigne d’une fraude difficilement explicable par le seul Spanghero. On a donc déjà deux filières distinctes : l’une avec de la viande de cheval d’origine polonaise, l’autre avec de la viande roumaine ayant transité par la France.

Or, une troisième filière a été découverte au Royaume-Uni, où les autorités ont procédé à trois arrestations. « Les abattoirs Peter Boddy, dans le Yorkshire (nord de l’Angleterre) sont accusés d’avoir envoyé des carcasses de chevaux à l’usine agroalimentaire galloise Farmbox Meats, qui les transformait en steaks hachés et en kebabs », révèle Le Monde du 15 février, qui souligne qu’« il ne s’agit pas d’une simple fraude isolée, réalisée par un sous-traitant véreux ».

À ces trois filières s’en ajoutent encore d’autres. En effet, les autorités autrichiennes ont décelé des traces de viande de cheval dans des tortellini, dans des kebabs vendus à Vienne ainsi que dans des saucisses et des plats préparés au bœuf écoulés dans un supermarché de Carinthie. Au Danemark, le ministère de l’Alimentation a ouvert une enquête sur un abattoir soupçonné lui aussi d’avoir introduit du cheval dans de la viande présentée comme du bœuf et destinée à des fabricants de pizzas. Par ailleurs, une perquisition a été menée dans une usine du sud de la Hollande. « La société transformait des carcasses de chevaux en provenance des Pays- Bas et d’Irlande en morceaux de viande et les mélangeait à des morceaux de viande de bœuf », explique Le Parisien du 16 février. L’entreprise, dont le nom n’est pas cité, revendait ensuite ces mélanges comme de la viande « pur bœuf ». Enfin, des inspecteurs du contrôle sanitaire tchèque ont retrouvé du cheval dans des boulettes de viande vendues dans des restaurants du groupe Ikea, rapporte l’agence de presse CTK le 25 février. Difficile dans ces conditions de prétendre que le mélange bœuf-cheval est une spécialité de Castelnaudary !

Du cheval, beaucoup trop de cheval...

Cette soudaine « avalanche » viande de cheval dans le circuit agroalimentaire européen s’explique- t-elle par la modernisation des pays d’Europe de l’Est, qui aurait provoqué un surplus de marchandise et donc un effondrement du cours de la viande chevaline ? Les chiffres ne semblent pas conforter cette thèse, médiatisée par Périgo Legasse. En effet, en 2012, la Roumanie a exporté à peine 6 000 tonnes de viande de cheval, un chiffre certes en constante progression depuis le début des années 2000, et qui correspond à peu près à l’abattage de 30000 chevaux. Or, en 2012, en Irlande, 25 000 chevaux ont été envoyés aux abattoirs, contre 822 en 2006 ! Quatre nouveaux abattoirs chevalins y ont de plus été construits depuis 2010. « La plupart des carcasses qui en sortaient ont été exportées vers l’Europe », note le Daily Telegraph. Au Royaume-Uni, le nombre de chevaux abattus a doublé en trois ans, pour atteindre 9000. Explication : la récession des pays d’Europe de l’Ouest a entraîné une hausse considérable du nombre de chevaux entrés dans la chaîne alimentaire, leur propriétaire n’ayant plus les moyens de les garder. « Incinérer un cheval coûte de l’argent. En faire de la viande rapporte quelques centaines d’euro », explique froidement Jessica Stark, porte-parole de World Horse Welfare (WHW). Faute de pouvoir être valorisée correctement –les consommateurs étant de plus en plus réticents à manger du cheval –, cette viande pourtant excellente d’un point de vue nutritionnel s’est retrouvée dans des barquettes de lasagnes... soldées à 3 euros !

La tentation de remplacer de la viande de bœuf, dont la qualité n’était pas vraiment extraordinaire, par un substitut moins onéreux mais de qualité équivalente, voire supérieure, a donc été grande. Assurément, les responsables de Spanghero n’ont pas été les seuls à y succomber. Comme a dû le reconnaître Benoît Hamon, « il pourrait apparaître qu’il n’y ait pas une seule filière »... Pour sa part, le géant Findus, qui clame son innocence et fait mine d’ignorer l’existence même de ce trafic, a attendu début février pour procéder à la première vérification de ses produits. Très surprenant !

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