Les millions d'hectares virtuels importés par l'Union européenne

agronomie 28 | 10 | 2010

Les millions d’hectares virtuels importés par l’Union européenne

Production et commerce agricole de l’Union Européenne : quelles pistes pour éviter la poursuite de la course aux terres agricoles hors d’Europe ? : c’est la question que pose l’étude du Pr Harald von Witzke, présentée le 7 juillet 2010 dans les locaux de la Société des agriculteurs de France (SAF). Chercheur à l’Université Humboldt de Berlin, l’auteur a analysé l’impact du commerce agricole. Il a présenté ses résultats de manière originale, non pas sous la forme de quantités ou de valeurs économiques, mais sous celle de « terres arables virtuelles ».

Les 27 pays constituant l’Union européenne restent « la première zone importatrice nette de produits agricoles, juste avant la Chine (35,5 milliards de dollars pour l’UE, contre 34,5 milliards pour la Chine) », rappelle le Pr von Witzke. Tirés des données Eurostat pour l’année 2008, ces chiffres ne reflètent pas une situation exceptionnelle, mais une tendance lourde, amorcée dès les années 1990. Entre 1998 et 2008, les exportations agricoles ont en effet légèrement diminué (– 3 millions de tonnes), alors que les importations ont cons idéalement augmenté (+ 25 millions de tonnes). Cette évolution négative des échanges agricoles nets de l’UE affecte les principales matières premières, comme le blé (– 2,56 millions de tonnes), le maïs (– 7,66 millions de tonnes), les huiles végétales (– 6,49 millions de tonnes) et même le sucre (– 4,79 millions de tonnes).

« Ces chiffres ne sont pas surprenants », commente Jean-Claude Guillon, directeur développement durable et communication chez Limagrain. « Dans le cadre des travaux de l’Institut Montaigne en 2005, nous avions déjà indiqué que le discours sur la ”surproduction” agricole en Europe n’avait plus aucun fondement réel. Et ceci depuis plus de dix ans. Ainsi, déjà en 2001, l’UE avait importé près de 50 millions de tonnes de graines et de tourteaux d’oléoprotéagineux, car nous n’étions capables d’assurer qu’à peine 31 % de nos besoins. Traduit en termes d’hectares, ce déficit représentait alors un manque de 12 millions sur la base des rendements européens », rappelle M. Guillon, qui ajoute : « Au vu du décrochage de la productivité européenne depuis dix ans, plombée par l’excès de contraintes (notamment pour le blé), la situation ne fera qu’empirer ».

Des hectares virtuels

S’inspirant des travaux sur l’eau effectués en 1993 par le Pr John Anthony Allan, du King’s College of London, le Pr von Witzke a mis en évidence le fait qu’en 2008, l’Union européenne a importé 34,9 millions d’hectares
virtuels. Soit une surface comparable à la superficie totale de l’Allemagne (35,7 millions d’hectares) ! « Nous avons converti les données du commerce agricole concernant l’Union européenne en terres virtuelles nécessaires à chaque production, selon les zones de production. Par exemple, si on a besoin de X hectares pour produire une tonne de blé, alors X représente le nombre d’hectares de terres virtuelles contenus dans cette tonne de blé. L’exporter correspond donc à exporter X hectares de terres », explique le chercheur.

Trois scénarios mis à l’épreuve

Le Pr von Witzke a ensuite appliqué ses données à trois scénarios différents. « Nous avons analysé les conséquences de différentes stratégies agricoles possibles pour l’UE. Dans notre première hypothèse, nous nous sommes basés sur une augmentation de la productivité d’environ 0,3 % par an, donc sur une utilisation plus efficace des terres. Dans le deuxième cas, nous avons mesuré les effets d’une expansion de l’agriculture biologique, qui recouvrirait environ 20 % des terres agricoles, et dont les rendements sont inférieurs à ceux des cultures conventionnelles. Enfin, dans le troisième scénario, nous avons calculé les effets d’une production des biocarburants permettant de produire
10 % des énergies renouvelables, comme l’exige l’Union »
, explique-t-il.

Sans surprise, les trois scénarios aboutissent à des résultats divergents : dans le premier cas, on obtient une diminution de 5,3 millions d’hectares des importations de terres virtuelles ; dans les deuxième et troisième cas, on arrive à une augmentation respective de 10,3 millions et de 3 millions d’hectares de terres virtuelles. En clair, une augmentation à 20 % des surfaces agricoles biologiques entraînerait une augmentation significative de l’usage des terres arables situées hors de l’Europe pour nourrir la population européenne !

L’étude du professeur berlinois met également un terme à une idée très répandue, qui consiste à faire croire que l’Europe peut faire cavalier seul en matière de politique agricole, et notamment de biotechnologies. En réalité, l’Union européenne reste le plus important espace d’échanges de produits agricoles. « En 2008, nous avons exporté hors de l’UE pour 127,6 milliards de dollars et importé pour 173,1 milliards de dollars », indique l’étude. Le Pr von Witzke rappelle qu’en valeurs absolues, non seulement l’UE est la deuxième zone exportatrice du monde, juste après les États-Unis et bien avant le Brésil, mais qu’elle est également la première zone importatrice, suivie de très loin par les États-Unis et la Chine.

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