Stephane Foucart ou l'art de faire parler les courbes

agronomie 16 | 12 | 2014

Stephane Foucart ou l’art de faire parler les courbes

Cette année, le Prix du livre francophone attribué par la Fondation de l’écologie politique (le think tank d’Europe Écologie-Les Verts) a été attribué à l’ouvrage de Philippe Bihouix L’âge des low-techPour une civilisation techniquement soutenable, paru aux éditions du Seuil en avril dernier.

« Injustement négligé depuis sa parution », pour reprendre les propos du journaliste du Monde Stéphane Foucart [1], ce livre tente de démontrer que « l’inflation technique » n’est pas nécessairement la solution à tous les problèmes. « Les limites du monde physique étant sur le point d’être tutoyées par les aspirations de 9 milliards d’humains, les règles du jeu ont changé, nous dit-il. Les lois anciennes –qui ont permis d’améliorer considérablement nos conditions de vie– deviennent caduques ; tout n’aura pas de solution technologique », commente Stéphane Foucart.

Cette idée étant parfaitement conforme à ses propres théories, développées dans son livre La fabrique du mensonge, le journaliste y consacre donc sa chronique hebdomadaire du 28 octobre 2014. Sans surprise, il prend pour exemple les plantes génétiquement modifiées. « Le sentiment que l’Europe a perdu gros avec son refus obstiné de ces cultures est si puissant que les apôtres de la transgénèse ne trouvent pas de mots assez durs », ironise le journaliste, qui s’interroge sur les pertes réelles que subit l’Europe depuis ses nombreux moratoires et ses interdictions diverses.

Des résultats « stupéfiants »

La réponse à cette question lui est fournie par un certain chercheur de Nouvelle-Zélande, le Pr Jack Heinemann. Son équipe a comparé les données nord-américaines et européennes de la production de maïs. « Ses résultats, publiés début 2014 dans l’International Journal of Agricultural Sustainability, sont stupéfiants », se réjouit Stéphane Foucart. En effet, selon le chercheur, « l’introduction, au milieu des années 1990, de variétés transgéniques aux États-Unis (insecticides et/ou tolérantes à un herbicide) n’a pas eu d’impact positif sur les quantités de pesticides utilisées, pas plus que sur les rendements – ceux-ci augmentent d’ailleurs plus vite en Europe de l’Ouest qu’en Amérique du Nord ! », poursuit le journaliste, qui enfonce le clou : « C’est parce que ce genre de constat nous sidère que la lecture de Philippe Bihouix est nécessaire ». Le chroniqueur apporte néanmoins un avertissement bien utile en guise de conclusion : « Un écueil est toutefois à éviter : penser que la technique ne serait qu’un instrument d’aliénation. L’exemple du maïs ne doit ainsi pas faire oublier qu’ailleurs – en Inde, par exemple –, l’introduction du coton Bt s’est soldée par une hausse des rendements, une baisse de l’usage des pesticides et une augmentation des revenus des paysans ».
 
On ne peut que féliciter Stéphane Foucart de reconnaître enfin les bénéfices réels du coton Bt, de surcroît sans véhiculer la sombre légende des suicides de paysans indiens qui résulteraient de l’adoption de variétés transgéniques. En revanche, on peut déplorer que l’investigateur du Monde n’ait pas enquêté sur le fameux chercheur de Nouvelle-Zélande, dont il reprend pourtant les principales conclusions. En effet, il aurait ainsi découvert que ce militant anti-OGM n’est pas une source d’information très fiable, comme le démontre son argumentation, illustrée par une courbe reproduite dans les colonnes du Monde (figure1). Cette courbe est censée montrer que les rendements américains du maïs, en dépit de l’introduction progressive des OGM à partir de 1996, augmentent moins vite qu’en Europe de l’Ouest, qui cultive du maïs conventionnel. Or, elle n’est rien d’autre qu’une grossière manipulation statistique.

Analyse d’une courbe de tendance

En effet, si la tendance calculée sur la période allant de 1960 à 2010 montre bien une croissance légèrement supérieure des rendements ouest-européens par rapport à ceux des États-Unis, c’est simplement parce que l’auteur a délibérément noyé les quinze dernières années de données postérieures à l’introduction des OGM (1996-2010) dans une série de cinquante observations.
 
La seule façon de vérifier les allégations du Pr Heineman consiste à diviser la série en deux périodes : avant et après l’introduction des OGM. C’est-à-dire avant et après 1996 (figure 2). Et là, les résultats sont effectivement « stupéfiants », pour reprendre les termes chers à Stéphane Foucart ! Obtenus par la même méthode de « régression linéaire », ils donnent pour la période 1960 à 1995 une progression de 1,4 q/ha par an pour l’Europe de l’Ouest, contre 1,1 q/ha pour les États-Unis. Incontestablement, l’Europe faisait mieux que les États-Unis. Or, la tendance s’inverse depuis 1996 ! La progression des rendements chute en effet en Europe de l’Ouest, avec seulement + 0,7q/ha par an en moyenne, contre +1,6 q/ha par an aux États-Unis. En clair, les gains de rendements sont divisés par deux en Europe, tandis qu’ils augmentent nettement aux États-Unis, dépassant les 1,4 q/ha que connaissait l’Europe avant 1996.

Les gains de rendements sont divisés par deux en Europe, tandis qu’ils augmentent nettement aux États-Unis, dépassant les 1,4 q/ha que connaissait l’Europe avant 1996

Une variabilité annuelle en baisse

Et ce n’est pas tout. Une analyse approfondie des données montre également que la variabilité annuelle des rendements (résultats observés par rapport à ceux attendus en appliquant la tendance annuelle) diminue de 40% aux États-Unis après l’introduction des OGM, reflétant probablement la meilleure protection des récoltes fournie par les maïs Bt en cas d’attaques de ravageurs. En Europe de l’Ouest, cette variabilité diminue seulement de 3%, alors que l’ensemble du territoire européen est encore peu attaqué par la pyrale.

Le Pr Heineman a donc tout faux ! Aux États-Unis, les gains de rendements sont bel et bien au rendez-vous, alors même que les maïs génétiquement modifiés actuellement cultivés (pour l’essentiel résistants à des insectes ou tolérants à un herbicide) n’ont pas pour vocation première cette augmentation. Certes, il serait tout aussi abusif d’imputer cette tendance aux seuls caractères génétiquement modi- fiés du maïs cultivé. La réalité est bien entendu plus complexe. Néanmoins, les chiffres bruts correctement traités donnent des résultats exactement opposés aux conclusions qu’en tire le Pr Heineman. Analysées correctement, les données historiques sur les rendements auraient dû conduire Stéphane Foucart à conclure que l’introduction des OGM aux États-Unis s’est soldée –comme en Inde– par une hausse des rendements et des revenus des agriculteurs. Bref, que du bénéfice...

[1Technologie n’est pas magie, Chronique de Stéphane Foucart, Le Monde, 28 octobre 2014.

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