Le varroa, réservoir, transmetteur et aussi sélectionneur de virus

apiculture 25 | 01 | 2013

Le varroa, réservoir, transmetteur et aussi sélectionneur de virus

Chaque année, de nouvelles découvertes viennent témoigner de la complexité du mystérieux monde des abeilles. Ainsi, une équipe de chercheurs constituée du biologiste Stephen J. Martin (Université de Sheffield, Grande-Bretagne), du virologue Declan C. Schroeder (Marine Biological Association, Grande- Bretagne) et de l’entomologiste Ethel M. Villalobos (Université de Hawaï), a récemment apporté un nouvel éclairage sur l’association triangulaire abeille-varroa-virus. Notamment en ce qui concerne le virus des ailes déformées (DWV), qui est l’un des virus les plus fréquemment détectés chez Apis mellifera [1].

Présent dans la plupart des colonies d’abeilles du monde entier depuis une cinquantaine d’années, le varroa est incontestablement la principale cause directe de la mortalité des abeilles. Découvert en France en 1982, cet acarien vit aux dépens de son hôte, générant au mieux des malformations, au pire l’effondrement de la colonie. Son rôle dans la transmission de certains virus est décrit depuis plusieurs années dans la littérature scientifique. En particulier en ce qui concerne le DWV, dont la présence chez l’abeille domestique a longtemps été considérée comme quasiment anodine. Comme le notent Elke Genersch, microbiologiste et professeur à l’Institute for Bee Research (Allemagne), et Michel Aubert, ancien directeur du laboratoire des pathologies de l’abeille de Sophia-Antipolis (Anses), « en l’absence de Varroa destructor, le virus des ailes déformées est plutôt bénin : il n’induit que des infections silencieuses sans symptômes visibles. La mort de colonies n’a pu lui être imputée que de manière occasionnelle en Grande-Bretagne et en République sud-africaine, alors que ces pays étaient encore indemnes de varroa. Fait à signaler : lors de ces mortalités, on n’a observé aucune abeille présentant des ailes déformées ou d’autres symptômes. Ce qui suggère que ce virus ne se multiplie activement en provoquant des infections symptomatiques qu’en présence de ce parasite [2]. »

En revanche, la combinaison du DWV et du varroa déclenche une avalanche de mauvaises surprises. « Avec l’installation de Varroa destructor dans les populations d’abeilles domestiques en Europe, les infections symptomatiques sont devenues de plus en plus fréquentes. Ces infections se caractérisent désormais par l’émergence d’abeilles présentant des ailes déformées, un abdomen taché et rétréci et des décolorations. Ces abeilles ne sont pas viables : elles meurent moins de 67 heures après émergence, et la colonie finit par mourir », poursuivent Elke Genersch et Michel Aubert.

Le varroa ne serait pas un simple « réservoir multiplicateur » du virus, mais contribuerait à la sélection d’un seul génotype spécialement létal du virus.

L’exemple hawaïen

Pour en savoir davantage, l’équipe de Stephen Martin a su tirer parti de l’introduction récente du varroa à Hawaï (en 2007). « L’arrivée récente et la propagation de Varroa dans certaines portions de l’archipel hawaiien ont fourni l’occasion d’étudier la phase initiale de l’évolution de l’association abeille domestique/varroa/virus des ailes déformées », indiquent les auteurs. Sans surprise, des mortalités considérables sont apparues dès 2007 sur l’archipel (274 colonies sur 419 en 2007-2008). Seules les îles de Kauai et Maui, toujours indemnes de varroa, échappent au syndrome de surmortalité. « Dans les zones encore indemnes de varroa, le virus des ailes déformées a été détecté dans 6 à 13 % des colonies, mais ce pourcentage a atteint 75 à 100 % là où le varroa s’est installé. Cette augmentation s’est accompagnée d’une multiplication par 1 million de la charge virale dans les abeilles infectées : dans les zones indemnes de varroa, une abeille infectée possède moins de 1 000 copies virales, contre plus de 1 000 000 000 par abeille dans les zones infestées de varroa », poursuivent Stephen Martin et ses collègues, qui apportent ainsi une nouvelle preuve irréfutable de la nocivité de la relation triangulaire abeilles-varroa-DWV.

Et l’intérêt de cette étude ne s’arrête pas là. En effet, l’équipe a mis en lumière le mécanisme qui expliquerait comment cette nocivité virale est exacerbée : le varroa ne serait pas un simple « réservoir multiplicateur » du virus, mais contribuerait à la sélection d’un seul génotype particulièrement létal du virus.« Par analyse de mélange haute résolution et RT-PCR, on a montré qu’en 2009, les 20 colonies analysées issues de 5 ruchers gérés par des apiculteurs différents sur Oahu étaient majoritairement infectées par le même type de groupe génotypique », peut-on lire dans l’étude. Grâce au séquençage de cette souche, les chercheurs ont également établi qu’il s’agit d’une souche identique à celle détectée précédemment en Grande-Bretagne, en Italie, au Danemark, en Espagne et en France.

Ce phénomène a été confirmé à partir de 2010 sur la grande île d’Hawaï. Après analyse des différentes variantes du DWV et de leur constitution exacte, les auteurs de l’étude ont suggéré que le varroa facilite la dominance de certaines souches du virus, plus adaptées à une transmission par l’acarien. Autrement dit, d’une part le varroa a provoqué une augmentation d’un million du nombre de « particules » du virus infectant les abeilles, d’autre part il a conduit à une diminution significative de la diversité virale, conduisant à l’émergence d’une seule souche très virulente.

« Les études conduites au Royaume-Uni et en Nouvelle-Zélande ont révélé que les infections par le virus des ailes déformées et les effondrements de colonies n’ont pas coïncidé avec l’arrivée du varroa, mais sont apparues seulement après un délai d’un à trois ans, ce qui a aussi été observé à Hawaï. Ce délai semble être le temps requis pour la sélection de variants viraux adaptés à la transmission par l’acarien », indiquent les auteurs, qui concluent que l’association varroa-DWV « pourrait bien être responsable de la mort de millions de colonies partout dans le monde, là où le varroa et le virus DWV co-existent ». Bien entendu, le DWV n’est pas le seul virus de l’abeille. Stephen Martin insiste ainsi sur l’urgence d’élucider « l’importance du rôle du varroa dans la prévalence d’un ensemble de virus qui infectent l’abeille et leur responsabilité dans la mortalité des colonies ».

L’association varroa-DWV « pourrait bien être responsable de la mort de millions de colonies partout dans le monde, là où le varroa et le virus DWV co-existent ».

Or, dès 2010, Elke Genersch et Michel Aubert soulignaient que « sur la base de nombreux projets de recherches visant à identifier tous les facteurs pouvant être suspectés d’affecter les colonies, les preuves démontrant que l’une des causes majeures, pour ne pas dire la cause majeure, réside dans l’association de virus qui jusque-là se maintenaient dans les populations d’abeilles sous forme inapparente, avec le parasite Varroa destructor, se sont accumulées ». « Cette combinaison Varroa destructor et virus a provoqué l’émergence d’infections apparentes accompagnées de symptômes graves, parfois mortels, pour les abeilles infectées mais aussi pour la colonie. Il ne fait aujourd’hui aucun doute que l’impact des syndromes impliquant Varroa destructor et les virus d’abeilles constitue une menace pour l’apiculture, et ce à l’échelle mondiale », concluaient-ils.

L’association varroa-DWV « pourrait bien être responsable de la mort de millions de colonies partout dans le monde, là où le varroa et le virus DWV co-existent ».

Sachant que l’on trouve différents virus dans la quasi totalité des colonies d’abeilles partout dans le monde, et que dans certaines régions d’Europe, 100% des colonies sont infectées par le DWV [3], il devient évident que l’apiculture ne s’en sortira pas tant qu’elle ne prendra pas les mesures adéquates pour faire la guerre aux virus.

La résistance française

Pourtant, en France, la profession apicole s’est focalisée depuis vingt ans sur le rôle des pesticides, sous-estimant celui des virus, et même celui du varroa. Pire, dès que la « piste virale » est avancée, elle fait l’objet d’articles ironiques. « On a désormais l’impression que la piste virale tient la corde dans la traque aux tueurs d’abeilles. Surtout après l’étude, publiée en octobre dernier par un regroupement de chercheurs américains emmené par une équipe du Montana, et mettant en cause un nouveau virus (une souche du virus irisé des invertébrés, l’IIV), ainsi que le micro-champignon Nosema ceranae », écrit en octobre 2010 le journaliste Vincent Tardieu, auteur du livre L’étrange silence des abeilles, qui fait ici référence à une étude américaine liant la mortalité des abeilles au virus irisé des invertébrés (Invertebrate iridescent virus ou IIV). « [Les auteurs] ne montrent pas dans cette étude que ces mêmes abeilles et autres bourdons, malgré tous leurs virus, sont malades. De même qu’ils ne répondent pas, ce n’est d’ailleurs pas leur sujet, à cette question centrale : quand et comment tous ces virus parviennent-ils à tuer ? La réponse vous paraît évidente ? Elle n’est pourtant pas si simple ! Car si diverses études épidémiologiques, conduites aux USA, en France et en Europe, attestent bien qu’un grand nombre de virus est présent dans la plupart des ruches (en diversité comme en abondance parfois), on les retrouve même à l’intérieur de colonies saines et actives », poursuit-il.

Pour preuve, Vincent Tardieu mentionne les « brillants » travaux de l’équipe de Laurent Gauthier et Marc-Édouard Colin, qui a identifié en 2002 plusieurs virus dans la plupart des colonies échantillonnées au sein de 36 exploitations apicoles. « 90% des ruchers ont au moins une colonie positive pour trois virus distincts ou plus (25% pour cinq virus à la fois !) », indique le journaliste. Les plus fréquents sont le virus des ailes déformées (DWV), présent sur 97% des abeilles analysées (et sur les varroas des mêmes colonies, surtout à l’automne), celui des cellules noires de reine (BQCV), et le virus du couvain sacciforme (SBV), infectant 86% des abeilles adultes collectées. « Impressionnant ! Mais le plus surprenant fut de s’apercevoir qu’au-delà de la forte variabilité des charges virales entre ruchers, et au sein d’un même rucher, il n’y avait pas de lien automatique entre ces fortes prévalences virales et la santé des colonies. Ainsi, l’équipe relevait, par exemple, de fortes charges du virus DWV au sein de colonies parfaitement vigoureuses », commente le journaliste. Surprenant en effet. Surtout à la lumière des récents travaux de l’équipe de Stephen J. Martin...

[1Global Honey Bee Viral Landscape Altered by a Parasitic Mite, Stephen J. Martin, Andrea C. Highfield, Laura Brettell, Ethel M. Villalobos, Giles E. Budge, Michelle Powell, Scott Nikaido, Declan C. Schroeder, Science, 8 juin 2012, Vol. 336. http://sciences.blogs.liberation.fr/files/abeille-varroa-virus.pdf

[2Emerging and re-emerging viruses of the honey bee, Apis mellifera L., Elke Genersch, Michel Aubert, INRA, EDP Sciences, 2010, http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2883145/

[3Berenyi O., Bakonyi T., Derakhshifar I., Köglberger H., Nowotny N., Occurrence of six honeybee viruses in diseased Austrian apiaries, Appl. Environ. Microbiol. (2006), 72:2414– 2420. ; Tentcheva D., Gauthier L., Zappulla N., Dainat B., Cousserans F., Colin M.E., Bergoin M., Prevalence and seasonal variations of six bee viruses in Apis mellifera L. and Varroa des- tructor mite populations in France, Appl. Environ. Microbiol.(2004), 70:7185-7191)

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