Des coccinelles au service du lobby anti-OGM

biotechnologie 21 | 05 | 2012

Des coccinelles au service du lobby anti-OGM

À peine rendue publique, l’étude d’Angelika Hilbeck concernant les effets délétères possibles de la toxine Cry1Ab sur les larves de coccinelle Adalia bipunctata a aussitôt été reprise par le ministère de l’Agriculture pour justifier l’interdiction en France de la culture du maïs transgénique MON 810. Publié le 18 mars 2012 au Journal Officiel, l’arrêté ne mentionne que cette seule étude récente pour exiger une « réévaluation spécifique et complète » du dossier d’homologation du MON810.

Ce n’est pas la première fois qu’une étude de la chercheuse du Centre de biologie intégrative de l’Institut fédéral suisse de technologie de Zurich (ETHZ) est ainsi instrumentalisée par des gouvernements hostiles aux OGM. « Ses travaux ont servi d’arguments pour suspendre le MON 810 en Allemagne, tout comme ils ont été utilisés par le gouvernement français pour activer la clause de sauvegarde sur le même maïs de Monsanto », rappelle le journaliste de Marianne Jean-Claude Jaillette, auteur du livre Sauvez les OGM.

L’affaire Glöckner

Il est vrai qu’Angelika Hilbeck, docteur en biologie agraire et membre de la Commission fédérale d’experts pour la sécurité biologique depuis 2001, reste une référence incontournable pour les militants anti-OGM. Membre du conseil scientifique du Criigen et présidente du Réseau européen de scientifiques pour une responsabilité sociale et environnementale (dont la vice-présidence est assurée par l’enseignant-chercheur Christian Vélot), Angelika Hilbeck s’est déjà illustrée en 2002 dans une bien malheureuse affaire : celle des vaches de l’agriculteur allemand Gottfried Glöckner.

Personnage peu fréquentable –M.Glöckner a purgé une peine de trente mois de prison pour coups et blessures sur son épouse et ses enfants (voir revue A&E N°48 de mai 2007)–, l’agriculteur avait tenté d’imputer les conséquences de ses mauvaises pratiques agricoles (notamment de la qualité défectueuse de l’alimentation donnée à ses vaches) à un maïs transgénique de Syngenta. Afin d’apporter des éléments à charge contre cet OGM, il avait eu recours aux bons et loyaux services de MmeHilbeck. La chercheuse suisse avait alors affirmé que la présence d’une forte concentration de toxines Bt dans les intestins des bovins autop- siés était la cause de leur mort. « Il a fallu attendre cinq ans et un jugement du tribunal de Giessen pour s’aper- cevoir que la réalité n’était pas du tout celle décrite par la biologiste », relate Jean-Claude Jaillette. En fait, M.Glöckner avait tout simplement suralimenté ses animaux, de surcroît avec du maïs infesté de moisissures, entraînant une surcharge pondérale et une attaque de botulisme...

Pourtant, pendant plus de cinq ans, l’information selon laquelle le maïs OGM tue les vaches a été distillée dans toute l’Europe. Certains journalistes peu rigoureux –notamment Marie-Monique Robin– continuent d’ailleurs à propager ce mensonge.

Après le papillon, la coccinelle

Certes, l’affaire des coccinelles semble plus sérieuse. Mais surtout, elle rappelle l’histoire du fameux papillon américain Monarque, qui avait défrayé la chronique à la fin des années 1990. À l’époque, une étude suggérait que des larves de ce papillon, nourries en laboratoire avec des feuilles d’asclépiade imprégnées de pollen de maïs Bt, souffraient d’une surmortalité élevée par rapport aux larves témoins. Suffisamment préoccupants pour justifier une vérification de l’impact des cultures Bt sur les papillons, ces résultats avaient fait l’objet d’une vérification méthodique en plein champ. « Deux ans plus tard, dans une indifférence médiatique quasi générale, plusieurs études au champ démontraient sans le moindre doute que les chenilles de monarque n’étaient jamais en contact avec le pollen de maïs transgénique. Et que la raréfaction de ce lépidoptère était essentiellement due à la disparition de son milieu naturel », rappelle Marc Mennessier, journaliste scientifique au Figaro. C’est le régime forcé, utilisé en laboratoire pour alimenter les larves, qui avait provoqué les troubles de ce petit lépidoptère.

L’expérience récente d’Angelika Hilbeck confirme d’ailleurs le rôle essentiel de l’exposition. Ainsi, des larves nourries de manière continue montrent des effets plus significatifs que des larves dont les épisodes d’exposition sont espacés ne serait-ce que de quelques heures. « Lorsque nous mettons en œuvre un tel protocole, nous ne trouvons pas, nous non plus, d’effets significatifs sur les larves de coccinelle », admet la chercheuse suisse. D’où l’importance des expérimentations en conditions naturelles. « Les résultats de laboratoire doivent au final être complétés par des études en plein champ. Il est notoire, notamment à travers le développement des plantes génétiquement modifiées, que les organismes peuvent se comporter différemment en laboratoire et en serre, et en conditions naturelles », concède Angelika Hilbeck.

Conclure à partir d’expérimentations en laboratoire – de surcroît avec un forçage alimentaire – n’a donc aucun sens. Hormis peut-être de comprendre le mécanisme précis d’une protéine de type Cry1Ab, censée être toxique uniquement pour certains lépidoptères, et non pas pour des coléoptères.

L’étude d’Angelika Hilbeck n’apporte rien de très pertinent au dossier du maïs OGM MON810. D’une part, la coccinelle Adalia bipunctata n’est pas très présente dans les cultures de maïs. D’autre part, elle se nourrit essentiellement de pucerons (qui ne contiennent pas de toxines Bt). Enfin, les quantités de protéine Cry1Ab que les larves pourraient ingurgiter occasionnellement à travers le pollen du MON810 sont de toute manière trop faibles pour avoir un impact. On peut donc résolument penser que dans les conditions naturelles, la survie de cette bête à bon Dieu n’est pas mise en péril par le maïs transgénique de la firme américaine Monsanto.

« En fait, on prend le problème à l’envers », explique Denis Bourguet, biologiste à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra). « Il vaudrait mieux inventorier précisément les espèces d’insectes présentes dans les champs de maïs, et identifier ensuite en laboratoire celles qui sont sensibles à la toxine », poursuit-il. À moins que l’objet des travaux de recherche ne soit de trouver le moindre indice pouvant justifier l’interdiction des plantes transgéniques... Ce qui est incontestablement le cas des travaux de Mme Hilbeck. Le 11 novembre 2011, la chercheuse a participé à une conférence organisée par Les Amis de la Terre et Greenpeace à Madrid. « La culture de plantes génétiquement modifiées pose en extérieur une menace sérieuse pour la santé et l’environnement », peut-on lire dans les conclusions du colloque, également animé par... les chercheurs-militants Gilles-Éric Séralini et Christian Vélot !

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