La longue saga du riz doré

biotechnologie 17 | 10 | 2013

La longue saga du riz doré

Imaginé en 1984, le riz doré devait être commercialisé en 2014. Une opération de sabotage conduite aux Philippines vient de retarder cette échéance. Retour sur trente ans d’histoire mouvementée.

Le 8 août dernier, un groupe d’activistes anti-OGM dirigé par deux militants radicaux d’extrême-gauche, Wilfredo Marbella et Bert Auter, a saccagé l’une des cinq parcelles expérimentales d’un riz génétiquement modifié cultivé aux Philippines dans le cadre de recherches menées par l’Institut international de recherche sur le riz (IRRI). « Cet acte de vandalisme n’était pas tout à fait inattendu, car des menaces avaient été proférées », a expliqué le Dr Bruce Tolentino, responsable du projet. En outre, ce n’est pas la première attaque que subit ce fabuleux projet, mondialement connu sous le nom de « riz doré ».

Un enjeu de santé planétaire

L’histoire du riz doré débute il y a presque trente ans, en 1984, dans la petite ville de Los Baños, située précisément dans l’archipel philippin. Lors d’une discussion sur les potentiels du riz, un groupe de chercheurs réuni par la Rockefeller Foundation émet le souhait d’obtenir un riz capable de synthétiser du bêta-carotène, un précurseur de la vitamine A, dans sa partie comestible. L’idée répond à un constat simple : selon l’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), de 500 000 à 1 million d’enfants développent chaque année une xérophtalmie active (sécheresse des yeux) avec un certain degré de lésions cornéennes, en raison de carences en vitamine A. « Parmi eux, près de la moitié deviendra aveugle ou aura une vue très médiocre, et une grande proportion mourra. En plus de ces enfants, des millions d’autres ont une carence en vitamine A sans xérophtalmie, mais qui se traduit par des stocks hépatiques bas et un taux sérique faible », note l’agence. Le riz étant l’aliment de base en Asie et dans de nombreux pays d’Afrique, un riz enrichi en vitamine A permettrait de résoudre partiellement ce grave problème de carences. A priori, rien de révolutionnaire dans cette démarche, puisque de très nombreuses plantes ont déjà été modifiées –certes grâce à la sélection variétale classique– afin de posséder des propriétés nutritionnelles utiles. Et personne ne s’y est jamais opposé. Pas même Greenpeace, qui a d’ailleurs apporté sa bénédiction au projet Harvest-Plus, doté d’un budget de 14 millions de dollars annuels, et qui consiste à augmenter, dans une douzaine de céréales différentes, le niveau de trois nutriments clés : le fer, le zinc et... la vitamine A.

Malheureusement, l’affaire est plus compliquée avec le riz. En effet, aucune variété de cette céréale ne possède les propriétés recherchées. Le riz contient bien un précurseur du bêta-carotène, le Geranyl Geranyl diPhosphate (GGPP), mais les enzymes responsables de la transformation du GGPP en bêta-carotène sont absentes de l’endosperme (sa partie comestible). Après plusieurs études exploratoires réalisées sans succès au cours des années 1980, la Rockefeller Foundation est donc près de jeter l’éponge. Mais la rencontre avec Ingo Potrykus, professeur à l’Institut fédéral de technologie de Zürich, change la donne. Ce pionnier des biotechnologies végétales propose de s’investir dans le projet en mettant à contribution ses compétences. « Au début des années 1990, une réunion a été organisée pour estimer la viabilité d’un tel projet. Il a été conclu qu’il avait une très faible probabilité de réussite, mais que cela valait la peine d’essayer en raison du bénéfice potentiel », explique le chercheur suisse. Alors qu’il est presque à la retraite, Ingo Potrykus est mis en relation avec Peter Beyer, un spécialiste de la biochimie moléculaire de l’Université de Freiburg, expert dans la chimie des carotènes. Les deux hommes s’attellent ensemble à une tâche considérée par la plupart des experts comme impossible. Pourtant, huit années plus tard, le succès est au rendez-vous. « Lorsqu’en 1999, nous avons confirmé que l’introduction des gènes impliqués dans la synthèse du bêta-carotène permettait d’obtenir une variété de riz contenant des taux significatifs de bêta-carotène dans l’endosperme, j’ai appris que le conseil scientifique de la Rockefeller Foundation n’avait pas cru au projet, et que même Peter Beyer était au départ très sceptique ! », ironise aujourd’hui Ingo Potrykus. Optimiste de nature, le scientifique a en revanche toujours cru à son « bébé ». Mais loin d’être naïf, il a également toujours su que les enjeux de sa découverte dépassaient largement la simple question d’une banale variété de riz génétiquement modifié.

Greenpeace s’en va-t-en guerre

Le 14 janvier 2000, la publication de ces résultats dans la prestigieuse revue Science fait l’effet d’une bombe dans le milieu anti-OGM. Le riz doré pose un dilemme à tous ceux qui s’opposent aux cultures OGM, admet volontiers Benedikt Haerlin, à l’époque coordinateur de la campagne de Greenpeace contre le riz doré. Contrairement à l’immense majorité des plantes génétiquement modifiées cultivées de par le monde, dont l’intérêt agronomique consiste principalement à apporter aux plantes une tolérance aux herbicides ou une résistance à certains ravageurs, le riz doré peut en effet sauver des vies humaines !

Avant de lancer l’association écologiste dans une campagne contre ce futur OGM, Benedikt Haerlin décide d’une part de consulter des experts de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur le problème de la vitamine A, et d’autre part de contacter Ingo Potrykus. Il se rend à Zürich et passe une journée entière dans le laboratoire du chercheur. Impressionné par l’intelligence de Haerlin, Potrykus espère le convaincre. En vain ! Il obtient toutefois du dirigeant de Greenpeace la promesse selon laquelle l’association ne participera jamais à des sabotages d’expérimentations sur le terrain. De son côté, Haerlin engage Greenpeace dès son retour dans une campagne très agressive contre le riz doré.

On peut aisément comprendre pourquoi ! Laisser le feu vert à cet OGM, c’est en effet prendre le risque que les biotechnologies végétales soient considérées comme un outil potentiellement utile dans la lutte contre certaines maladies. Ce que le lobby anti-OGM ne peut accepter. « Dès le départ, Greenpeace et les autres opposants aux OGM ont considéré que le riz doré représentait un “cheval de Troie“, qui pourrait ouvrir la route à d’autres plantes génétiquement modifiées. C’est pourquoi le succès de ce projet devait être empêché à tout prix. Cette stratégie est simple et elle a montré son efficacité, en tout cas en Europe », déplore Ingo Potrykus.

Financée par la Fondation pour le Progrès de l’Homme, l’association Inf’OGM se fait le relais de la campagne de Greenpeace en France. « À grand renfort de publicité, le riz transgénique doré est présenté comme l’OGM utile, qui sera donné dans les pays en voie de développement, et cherche à discréditer l’opposition aux OGM dans les pays riches, si égoïste et indifférente à la misère du monde », ironise Robert Brac de la Perrière, militant anti-OGM en charge du dossier pour la petite association Inf’OGM. « Les données sont en effet loin d’être suffisantes pour justifier les commentaires élogieux et l’engouement scientifique. Ceux-ci semblent refléter davantage un objectif à peine caché : re-« dorer » le blason, non pas du riz, mais des OGM. Les OGM perdraient ainsi leur statut d’émanation de multinationales recherchant le profit pour gagner une respectabilité exemplaire : la lutte contre la malnutrition », ajoute-t-il.

Ces propos ne sont d’ailleurs pas faux ! Car le riz doré n’a pas été développé par ou pour l’industrie, mais dans des laboratoires publics. La question des brevets qui lui sont associés a été réglée afin de permettre sa libre utilisation aux paysans qui réalisent avec ce riz un chiffre d’affaires annuel inférieur à 10 000 dollars. Précisément les premiers concernés par la pauvreté ! Le riz doré ne présente par ailleurs aucun risque environnemental, ni aucun risque de perte de biodiversité. Et du point de vue de la santé, il apporte un incontestable bénéfice. Il est donc une sorte d’« OGM idéal ». Il a fallu toute l’imagination des dirigeants de Greenpeace pour trouver des arguments justifiant une opposition à son utilisation.

Des calculs « orientés »

L’association réagit d’abord en affirmant qu’il suffit de combattre la pauvreté pour résoudre le problème des carences en vitamine A. Un argument repris encore aujourd’hui par le militant anti-OGM Marc Dufumier, qui propose « d’ajouter des tomates ou des carottes dans son assiette pour avoir de la vitamine ». Comme le remarque l’agronome allemand Alexander Stein, spécialiste du riz doré, « tout le monde dans le domaine s’entend pour dire que la solution idéale serait que [les habitants des pays en voie de développement] diversifient leur alimentation et se nourrissent mieux. Toutefois, c’est exactement le cœur du problème : les gens sont simplement trop pauvres et, dans certains cas, n’en connaissent pas assez sur la nutrition. Cela veut dire que la recommandation ressemble un peu au “conseil« attribué à Marie-Antoinette , “qu’ils mangent de la brioche ! », adressé au peuple qui n’avait plus de pain. S’ils le pouvaient, ils seraient probablement plus qu’heureux de le faire. » En attendant que les populations aient accès à ce supplément dans leur alimentation quotidienne, il est difficile de comprendre pourquoi il faudrait se priver de moyens permettant d’améliorer les régimes alimentaires et de soigner les gens lorsque c’est possible...

Conscient des limites de ces arguments, difficilement recevables, Greenpeace lance une offensive qui aura de bien meilleurs résultats. Un an à peine après la publication des travaux du Pr Potrykus dans Science, l’association prétend avoir calculé qu’« il faudrait plus de 2 kilos de riz doré sec par jour et jusqu’à 9 kilos de riz cuit pour avoir l’apport en vitamine A suffisant ». Dans un communiqué daté du 9 février 2001, elle dénonce une véritable « tromperie intentionnelle », qu’elle illustre d’une photo d’un militant anti-OGM philippin assis derrière un monticule géant de riz, sur lequel figure la légende : « L’or des fous ». L’image fait le tour du monde, et le régal de la presse mondiale. Et le « scoop » est repris en boucle sur tous les sites anti-OGM.

Or, Greenpeace a tout faux. Haerlin se justifie en indiquant que ces calculs ont été basés sur les meilleures données de l’époque. En réalité, l’association a intentionnellement surestimé ces quantités en s’appuyant sur des données imprécises et en prenant les chiffres les moins favorables, notamment en ce qui concerne l’absorption du bêta-carotène par l’intestin humain, ainsi que son taux de conversion en vitamine A. En outre, elle suppose que les enfants doivent se procurer l’ensemble de leur vitamine A à travers ce riz, ce qui est irréaliste puisqu’ils ingèrent d’autres aliments qui en contiennent. Enfin, elle ignore ou fait mine d’ignorer que même la moitié de l’apport recommandé peut empêcher la malnutrition. Depuis, de nombreux travaux ont été réalisés –ils ont bien entendu été totalement ignorés par la presse anti-OGM –, et l’on sait désormais qu’une simple centaine de grammes de ce riz par jour aurait fourni 40 à 50% des besoins quotidiens en vitamine A. Soit assez pour éviter de très nombreux décès. De toute manière, pour Potrykus, l’argument de Greenpeace ne tient pas. « Ce premier riz doré était un prototype prouvant qu’il était possible d’obtenir un tel riz. Ce qu’a fait Greenpeace correspond à reprocher aux frères Wright le fait que leur Flyer Model A ne soit pas un avion transatlantique », estime-t-il.

Syngenta s’engage et se désengage

Qu’importe ! Si la presse n’est pas enthousiaste, les travaux d’Ingo Potrykus sont suivis de très près par le groupe britannique Zeneca, devenu par la suite AstraZeneca, et dont la division agronomique a donné naissance en 2000 à Syngenta. La société s’investit dans le projet, amenant une avancée considérable, qui met fin à la polémique avec Greenpeace. En 2005, elle publie des résultats impressionnants : en remplaçant le gène de la jonquille –utilisé par Potrykus– par un gène du maïs, ses chercheurs ont obtenu un riz produisant 23 fois plus de bêta-carotène. Ce qui change totalement la donne.

Conscient des enjeux majeurs de ce riz –baptisé GR2–, Syngenta décide toutefois d’arrêter ses travaux de recherche. La firme suisse préfère laisser le projet aux mains des laboratoires publics philippins, indiens et vietnamiens. Car il y encore du chemin à faire ! Les riz GR21 et GR2 ont en effet été obtenus à partir du cultivar Japanica, très apprécié des scientifiques, mais pas des agriculteurs. L’étape suivante consiste donc à croiser cette lignée avec des lignées effectivement cultivées en Asie et en Afrique. C’est ce qu’entreprend l’IRRI dès avril 2008, avec un premier essai utilisant la variété Indica (IR664), très répandue en Asie. La parcelle qui vient d’être détruite devait permettre d’apporter les derniers éléments nécessaires à la commercialisation de ce riz, prévue dès l’année prochaine aux Philippines. Cet acte de vandalisme n’y changera rien. En revanche, il a sou- levé l’indignation générale de la communauté scientifique internationale. Et celle d’un bon nombre de journalistes, las des éternels mensonges de Greenpeace et des actes de sabotage de ses amis. En France, personne n’y a prêté la moindre attention.

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