M. Seralini se mobilise contre la CGB et l'AESA

biotechnologie 16 | 04 | 2007

M. Seralini se mobilise contre la CGB et l’AESA

Intervenant en pleine campagne présidentielle et juste avant le début d’une « action collective contre les OGM », la publication de la dernière étude du Crii-Gen témoigne d’une parfaite maîtrise de l’agenda politique.

C’est dans la petite cave d’un café bio de la capitale que s’est déroulé, le 13 mars 2007, le deuxième acte de la dernière offensive anti-OGM de Gilles-Eric Séralini : la présentation officielle de l’étude du Comité de recherche et d’information . De retour de Berlin, où il avait donné une première conférence de presse en compagnie de Greenpeace, M. Séralini, professeur de biologie moléculaire et membre du Comité scientifique du Crii-Gen [1], a pu se féliciter d’avoir réuni à Paris une trentaine d’acolytes, tous militants anti-OGM notoires, grâce à Corinne Lepage, présidente du Crii-Gen. Se sont retrouvés pour l’occasion Chantal Jacquet,ex-directrice de la Prévention santé, sécurité et environnement du groupe Carrefour et actuelle responsable de la campagne anti-OGM du mouvement écologiste L’Alliance, Michel Despratx, journaliste et auteur d’un documentaire télévisé anti-OGM, Ruth Stegassy, animatrice de l’émission Terre à terre sur France Culture, Laurent Le Guyader, responsable au Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF), un mouvement anti-pesticides, ou Dominique Béroule, de la commission anti-OGM d’Attac. L’ambiance évoquait plus celle d’une petite réunion rassemblant le noyau dur du militantisme écologiste que celle d’un point de presse classique, aucun journaliste de revue scientifique ou de la grande presse n’ayant visiblement fait le déplacement. Stéphane Foucart, du Monde, avait certes déjà publié un article, parfaitement équilibré, dans lequel il donnait également la parole au toxicologue et membre de la Commission du génie biomoléculaire (CGB) Gérard Pascal. Quant à Marc Mennessier, du Figaro, il a préféré s’en tenir aux explications du même Gérard Pascal, qui s’est déclaré « excédé par ceux qui cherchent à instrumentaliser cette affaire [du MON 863] en lançant une énième campagne de presse ».

Le « droit du payeur »

Le rapport du Crii-Gen étant difficilement compréhensible pour les non spécialistes, les participants ont reçu un communiqué de presse rédigé par l’association de Corinne Lepage, et résumant l’essentiel de ce que l’on doit en retenir : à savoir, que le Crii-Gen aurait démontré qu’« un maïs OGM autorisé est impropre à la consommation ». Une accusation grave, si tant est qu’elle soit fondée. Cependant, venant de l’association anti-OGM de l’ex-candidate à la présidence, de telles conclusions ne sont pas très surprenantes. En outre, on voit mal Gilles-Eric Séralini s’atteler à démontrer l’innocuité d’un OGM pour le compte de Greenpeace et de Carrefour, alors que ces dernières ont versé 17 000 euros pour la réalisation de l’étude ! C’est que - comme l’a fort bien précisé Corinne Lepage lors de la conférence de presse - « celui qui paie a quand même un droit ! » « Il a fallu payer des gens pour saisir les 1 132 pages recto verso », justifie M. Séralini devant la salle attentive. Etrange... Car selon Gérard Pascal, « toutes les valeurs numériques qui concernent la courbe de croissance, la consommation alimentaire, les paramètres biochimiques urinaires et sanguins ainsi que les données histo-anatomo-pathologiques, qui sont les seuls éléments discutés dans l’article de Séralini et al., figurent dans seulement 151 pages ». L’expert de la CGB se demande par conséquent ce que les auteurs sont allés chercher dans les autres pages en termes de données chiffrées, donc à saisir, en rapport avec le contenu de leur article. Quoi qu’il en soit, c’est Dominique Cellier, membre du comité scientifique du Crii-Gen, présenté comme biostatisticien, qui a réalisé l’essentiel du travail d’analyse statistique. Car l’équipe du Crii-Gen n’a travaillé « que sur des études statistiques », précise sa présidente. Aucune nouvelle étude sur animaux, aucune nouvelle expérimentation, aucune nouvelle étude toxicologique, n’a de fait été réalisée. Seules des données déjà existantes ont été réarrangées dans divers tableaux, confiés ensuite aux bons soins de Joël Spiroux de Vendomois, un médecin généraliste diplômé depuis 1982 en homéopathie et en acupuncture, et membre du Crii-Gen lui aussi. Selon Gilles-Eric Séralini, une fois les données saisies, l’essentiel du travail a été effectué dans les bureaux parisiens du Crii-Gen, c’est-à-dire au siège du cabinet d’avocats de Corinne Lepage. Voilà ce que la présidente du Crii-Gen appelle une « expertise contradictoire » - au demeurant plus proche de la contre-expertise judiciaire que de l’expertise scientifique...

L’Aesa au banc des accusés

Dès lors, l’on comprend mieux pourquoi l’essentiel de la conférence de presse s’est résumé à une mise en cause systématique de la CGB, et surtout de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Aesa/Efsa). La première « caviarde [les rapports] à la façon soviétique », a affirmé Corinne Lepage, tandis que la seconde « n’a pas demandé une expertise indépendante des données statistiques réalisées par Monsanto ». Car, soyons clairs, l’objet de la nouvelle polémique n’est pas tant les risques pour la santé du MON 863 [2] que le processus même de validation des OGM. Pour M. Séralini, « le protocole de décision est complètement aux mains du comité scientifique de l’Efsa ». En outre, « à la CGB, il n’y a quasiment plus d’évaluation des risques sur la santé ». « Ces propos sont parfaitement faux », rétorque le président de la CGB, le Pr Marc Fellous, interrogé par la rédaction d’A&E. Or, toujours selon le militant anti-OGM, « les scientifiques des institutions officielles n’ont pas l’énergie, [et] nos politiques n’ont pas dit qu’il fallait faire des tests plus approfondis. [...] Personne, sinon nous, le Crii-Gen, n’a demandé de prolonger ces tests. » Et de poursuivre : « Je voudrais souligner que ces études [sur le MON 863] ont des lacunes au niveau de leur interprétation par Monsanto et par la communauté scientifique qui a validé ce type de résultats. » Encouragé par l’approbation de la salle, tout acquise à sa cause, M. Séralini ne s’embarrasse même plus des formes : « Moi, j’en appelle très solennellement à ce que l’on fasse une contre-enquête à l’Efsa pour voir pourquoi on a pu laisser passer des données brutes ainsi, sans demander une prolongation, sans demander une expertise contradictoire, et en acceptant les tests statistiques aussi mal qu’ils avaient été réalisés. » Tel Saint Michel, voilà donc le professeur-militant prêt à terrasser la CGB, l’Aesa, voire l’Agence américaine pour la protection de l’environnement (EPA) et d’autres organisations internationales, au motif que les experts du monde entier n’auraient pas vu ce qui a pourtant sauté aux yeux d’un médecin généraliste ; ou pire, qu’ils seraient tous corrompus (2) ! « Gilles-Eric Séralini, qui n’est pas toxicologue, veut sans doute réinventer la toxicologie à lui tout seul ! », ironise Gérard Pascal dans Le Figaro du 15 mars 2007.

La publication de ce rapport permet surtout à Gilles-Eric Séralini d’exiger la révision de la procédure d’homologation des OGM. « Ce que nous proposons, c’est systématiquement une expertise contradictoire, c’est-à-dire que les études soient soumises à la contradiction et pas seulement à l’interprétation de Monsanto et de quelques comités. Donc qu’il y ait dans les comités scientifiques internationaux, comme à l’Efsa, une expertise contradictoire, comme en justice, et pas seulement des expertises confidentielles de quelques experts », déclare-t-il. En voulant rendre obligatoire « l’expertise contradictoire » et prolonger les études sur les rats d’au moins deux ans, le Crii-Gen espère surtout obtenir un moratoire général sur les OGM en Europe. Car tel est l’objectif réel de cette offensive, qui prend une nouvelle fois la santé - « l’un des éléments qui probablement parlent le plus aux gens », pour reprendre l’expression de Corinne Lepage - en otage. Il est évident que ni l’ex-candidate à l’élection présidentielle, ni Gilles-Eric Séralini, ne sont convaincus de la toxicité du MON 863 : en effet, peut-on croire un instant qu’ils auraient été irresponsables au point d’avoir attendu plus d’un an après l’obtention des résultats de l’étude pour alerter les pouvoirs publics sur le danger de cet OGM ?

La sortie du rapport s’inscrit en revanche dans un agenda politique parfaitement rodé. Elle intervient trois semaines après la mise en place par les Faucheurs volontaires des Etats Généraux du moratoire anti-OGM, qui se sont tenus à Orléans les 26 et 27 février derniers, et juste avant le début de l’« action collective contre les OGM », menée dans une trentaine de pays. Comme le confirme Dominique Béroule aux militants présents dans la salle, cette action sera une belle « occasion de faire connaître dans différents pays ce que vous avez découvert » ! A quelques semaines de l’élection présidentielle, la mobilisation anti-OGM est donc à son comble...

Le Crii-Gen apolitique ?

« Nous ne sommes pas là pour faire de la politique », a pourtant déclaré Corinne Lepage... juste avant de se lancer dans une diatribe contre Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin, qui ont fait « la paix des braves » dans l’affaire des frégates de Taïwan, et contre « tous les grands médias, [qui] se sont fermés du jour au lendemain » suite à son soutien au juge Van Ruymbeke. Et l’avocate d’expliquer que son engagement auprès de François Bayrou ne résulte « que des déclarations [du candidat] pour un moratoire sur les OGM ». Corinne Lepage va même jusqu’à laisser entendre que quelqu’un aurait introduit de façon criminelle la chrysomèle du maïs (Diabrotica) en Europe et en France dans le seul but de justifier l’utilisation du MON 863, résistant à Diabrotica. Loin du débat scientifique et apolitique dont se prévaut officiellement le Crii-Gen, la réunion s’est donc achevée par des considérations sur la corruption du monde en général et celle de la France en particulier. Car comme a conclu Corinne Lepage, « dans ce pays, on ne sait pas ce que veut dire Etat de droit et on a un rapport à la loi complètement aberrant ».

Il est vrai que la France a attendu plus de cinq ans avant de transposer en droit français la directive européenne relative à l’autorisation de mise sur le marché et aux essais des OGM. Transposition effectuée... juste une semaine après la publication du rapport du Crii-Gen !


 [1]Intitulée New Analysis of a Rat Feeding Study with a Genetically Modified Maize Reveals Signs of Hepatorenal Toxicity. Archives of Environmental Contamination and Toxicology, 2007.

 [2] Le MON 863 est autorisé à la culture au Canada et aux Etats-Unis, et à l’importation et à la consommation en Corée, à Taiwan, à Singapour, au Mexique, en Russie, en Australie, aux Philippines, en Nouvelle-Zélande et dans l’Union Européenne.

[1Intitulée New Analysis of a Rat Feeding Study with a Genetically Modified Maize Reveals Signs of Hepatorenal Toxicity. Archives of Environmental Contamination and Toxicology, 2007

[2MON 863

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