Néonicotinoïdes, genèse d'une désinformation

décryptage 07 | 04 | 2014

Néonicotinoïdes, genèse d’une désinformation

À lire Le Monde du 18 décembre 2013, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) aurait rectifié son avis concernant la toxicité de deux insecticides de la famille des néonicotinoïdes, désormais « soupçonnés d’être neurotoxiques pour l’homme ». « C’est la première fois que l’Efsa établit un lien entre la famille des néonicotinoïdes –dont trois ont été interdits dans l’UE en raison des risques pour les abeilles– et un risque sur le développement du système nerveux humain », alerte ainsi le quotidien du soir.

Cet article se base exclusivement sur une dépêche du correspondant bruxellois de l’AFP, elle-même rédigée suite à un communiqué de presse de l’Efsa. L’analyse comparative de cette dépêche et du communiqué de presse est particulièrement éclairante en ce qui concerne certaines méthodes journalistiques. Alors que l’agence européenne titre « L’Efsa évalue un lien potentiel entre deux néonicotinoïdes et la neurotoxicité développementale », l’AFP en déduit que « l’UE lance une mise en garde inédite contre des pesticides pour toxicité humaine ». La dépêche donne ensuite la parole à José Bové, qui n’hésite pas à établir un lien direct entre ces produits et la maladie de Parkinson ! Or, le nom de cette terrible maladie ne figure nulle part dans le communiqué de presse de l’Efsa, et encore moins dans l’avis de 50 pages rédigé par le groupe scientifique de l’Efsa sur les produits phytopharmaceutiques et leurs résidus (groupe PPR). Au contraire, dans ce texte, les experts du groupe PPR font preuve de beaucoup de prudence, reconnaissant la faiblesse de leur hypothèse. « Les éléments de preuve disponibles sont limités », précise le communiqué de presse de l’agence, qui insiste sur la nécessité d’effectuer des « recherches additionnelles » afin de fournir des données plus solides.

Bien entendu, ni l’article du Monde, ni la dépêche de l’AFPni même l’article de La France Agricole, lui aussi principalement basé sur la dépêche de l’AFP – ne fournissent ces précisions aux lecteurs. Ni d’ailleurs les clés pour apprécier à sa juste valeur la pertinence de cet étonnant avis de l’Efsa, ainsi que la portée réelle des recommandations d’abaissement du niveau d’exposition, que préconisent en effet les experts de l’agence européenne.

Explications

Seuls les lecteurs de la chronique « planète » du Monde, rédigée par Stéphane Foucart –qu’on peut difficilement accuser de connivence avec l’industrie chimique –, bénéficieront d’un éclairage certes partiel, mais particulièrement intéressant, sur cet avis. Pour une fois, la chronique du journaliste mérite d’être citée in extenso : « Roulements de tambour. Cors et trompettes. Communiqué de presse en quatre langues. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) a annoncé, mardi 17 décembre, qu’elle soupçonnait de neurotoxicité développementale (pour les humains) deux insecticides néonicotinoïdes –l’imidaclopride et l’acétamipride. Les experts européens le disent sans barguigner : ces deux substances ”peuvent affecter de façon défavorable le développement des neurones et des structures cérébrales associées à des fonctions telles que l’apprentissage et la mémoire ”. L’inquiétude est telle que, tout en reconnaissant un niveau de preuve limité, l’agence basée à Parme revoit à la baisse, pour ces deux molécules, les valeurs toxicologiques de référence –c’est-à-dire les seuils d’exposition présumés sans risque, en attendant des études ultérieures. Ce genre de décision est, de la part de l’Efsa, assez inhabituel. Aussi est-on légitimement curieux de découvrir les raisons d’une telle alerte : on s’attend à un avis fondé sur des dizaines d’études sur l’animal, des études d’imprégnation, des suivis de cohortes, etc. Rien de tout cela. L’alarme est principalement donnée sur la foi d’une étude publiée en 2012 dans la revue PLoS One par Junko Kimura-Kuroda et ses collègues du Tokyo Metropolitan Institute of Medical Science, lesquels ont évalué l’effet des deux molécules, in vitro, sur les neurones de jeunes rats... Trois autres études –in vivo celles-ci– ont aussi été considérées, mais la littérature scientifique reste pauvre sur le sujet. Alors ? Alors les agrochimistes se plaindront de toute évidence de l’avis rendu par l’Efsa. Et ils auront raison.

« Les agrochimistes se plaindront de toute évidence de l’avis rendu par l’Efsa. Et ils auront raison », écrit le journaliste Stéphane Foucart.

Car s’il faut saluer les précautions prises par l’agence européenne sur ce dossier, il faut souligner que cette prudence relève d’une prise en compte des risques à géométrie variable. Si quatre études, dont une menée in vitro sur des tissus de rongeurs, peuvent conduire à abaisser les valeurs de référence des deux insecticides, alors il faut toutes affaires cessantes réévaluer d’autres substances, auxquelles la population est bien plus exposée. Pour le bisphénol A, par exemple, il existe aujourd’hui plusieurs centaines d’études de toute nature suggérant le caractère délétère d’une exposition à des niveaux proches des valeurs seuils actuelles. Cela n’a suscité, jusqu’à présent, guère plus qu’un haussement d’épaules (un nouvel avis de l’Efsa est attendu pour 2014). Pour l’aspartame, des publications récentes auraient pu aussi conduire à revoir les valeurs de référence. L’agence vient au contraire de réaffirmer les seuils en vigueur, fondés sur une étude industrielle de 1974 suspectée d’importants biais–pour rester aimable. En refusant aux problèmes majeurs les principes qu’elle applique à deux insecticides, l’agence agit à la manière d’un marin écopant une voie d’eau avec un dé à coudre. C’est une option. Et cela rappelle à nouveau que la société doit conserver un esprit critique vis-à-vis de l’expertise scientifique. »

Une décision à géométrie variable

Tout est dit ! Ce nouvel avis est en effet principalement fondé sur « la foi d’une étude » in vitro. C’est-à-dire à partir d’essais de laboratoire sur des cultures de cellules. Or, paradoxalement, l’Efsa a toujours recommandé –et recommande encore aujourd’hui– une stratégie expérimentale intégrée « reposant sur une approche par étapes », les résultats d’essais de laboratoire in vitro n’ayant de pertinence que dans la mesure où ils sont confirmés par des tests in vivo. Autrement dit, alors que l’agence de Parme s’est toujours fiée aux études sur le développement de la neurotoxicité (NTD) réalisées sur des femelles en gestation ainsi que sur leur progéniture, voilà qu’elle justifie un abaissement du niveau d’exposition à partir d’une simple série d’expérimentations de cultures cellulaires, répertoriées dans une publication scientifique japonaise de 2012...
 
Ceci est d’autant plus curieux que les anciennes valeurs d’exposition ont bien entendu été calculées, notamment en fonction des travaux réalisés en 2008 par le Pr Abou-Donia sur le potentiel neurotoxique de l’imidaclopride, et ce à partir de rats exposés in utero à de l’imidaclopride. Ces résultats suggéraient déjà que les néonicotinoïdes affectent les récepteurs à l’acétylcholine des mammifères dans une plus grande mesure que ce que l’on croyait auparavant. Que l’Efsa, qui reconnaît les limites de résultats recueillis en laboratoire, recommande la réalisation de recherches complémentaires afin de fournir des données plus solides, est donc bien naturel. En revanche, qu’elle conclue aujourd’hui que les valeurs de référence toxicologiques pour l’acétamipride et l’imidaclopride pourraient ne pas constituer une protection suffisante, et qu’elle propose un abaissement de celles-ci, est assez surprenant. Comme le note Stéphane Foucart, aucun des autres dossiers de toxicologie dont l’agence a été saisie n’a fait l’objet d’un tel traitement. Ce qui démontre bien que la baisse des valeurs de référence exigée pour ces deux néonicotinoïdes relève d’une prise en compte de risque « à géométrie variable ». Certes, le journaliste aurait pu ajouter qu’en ce qui concerne l’imidaclopride, l’abaissement des valeurs de la dose de référence aiguë (ARfD) et du niveau acceptable d’exposition de l’opérateur (NAEO) est très relatif : seulement 0,02 mg/kg/jour (de 0,08 mg/kg/jour à 0,06 mg/kg/jour), et qu’en outre, la valeur actuelle de la dose journalière acceptable (DJA) « est considérée comme constituant une protection adéquate contre d’éventuels effets neurotoxiques au stade du développement », comme l’indique l’Efsa.

Mais cela n’explique pas cette soudaine volte-face. Faut-il y voir la volonté d’apporter aux décideurs politiques communautaires un élément permettant de justifier a posteriori la décision toute récente de suspendre pour deux ans l’usage de trois insecticides de cette famille, dont l’imidaclopride ? Le dicton « qui veut noyer son chien l’accuse de la rage » semble avoir encore de beaux jours devant lui...

Efsa décryptage néonicotinoïdes