écologie politique : Stéphane Foucart et le malthusianisme

écologie politique 14 | 03 | 2013

écologie politique : Stéphane Foucart et le malthusianisme

Paul Ehrlich, le célèbre auteur de The Population Bomb, un ouvrage résolument malthusien publié en 1968, vient de se voir consacrer un long article dans le quotidien Le Monde daté du 7 février 2013. « Pour tous ceux qui s’intéressent à l’écologie scientifique et à la biologie de la conservation, Paul Ehrlich est connu comme le loup blanc », écrit le journaliste Stéphane Foucart, visiblement sous le charme du biologiste américain aujourd’hui âgé de 80 ans. Or, depuis plus de quatre décennies, Paul et son épouse Anne proclament que nous sommes trop nombreux sur la planète. « Si la tendance actuelle persiste, Calcutta aura 66 millions d’habitants en l’an 2000 », écrivait Ehrlich il y a 40 ans. Sauf qu’en 2000, la mégapole indienne comptait 4,5 millions d’habitants...

« Ce qui est souvent décrit comme des prévisions “fausses” n’était que des scénarios, clairement présentés comme des histoires qui devaient aider à penser le futur et dont certaines ne se réaliseraient pas », rétorque aujourd’hui Paul Ehrlich. En clair, ses écrits relèveraient plus de la science-fiction. Pourquoi pas ? C’est d’ailleurs certainement ce qui explique que les vastes famines, également prédites par le couple américain, n’ont jamais eu lieu. Mais alors, pourquoi faudrait-il le croire aujourd’hui quand il annonce rien de moins que « l’effondrement de la civilisation globale » ?

C’est pourtant ce que semble faire Stéphane Foucart lorsqu’il salue l’attention nouvelle que porte la communauté scientifique aux thèses apocalyptiques du biologiste américain. Pour preuve, il cite Franck Courchamp, chercheur au laboratoire Écologie, systématique et évolution de l’Université Paris-Sud, qui confie : « Ce n’est pas un tableau très joyeux que dépeint Paul Ehr- lich, mais malheureusement je pense qu’il écrit tout haut ce que la plupart des écologues pensent tout bas ». Toujours selon le journaliste du Monde, une synthèse de la littérature scientifique, réalisée collectivement par une quarantaine de spécialistes du fonctionnement des écosystèmes et publiée au printemps 2012 par la revue Nature, conclut que l’ensemble de la biosphère terrestre connaîtra une « bascule abrupte et irréversible dans les prochaines décennies, du fait des transformations apportées par l’homme à l’environnement ». Voilà qui place Ehrlich en position de prophète...

« Au sein de l’establishment scientifique, les idées du biologiste américain commencent donc à faire leur chemin. Il suffit, pour s’en rendre compte, de relever le nombre de fois que The Population Bomb est cité dans la littérature scientifique », se félicite Stéphane Foucart. « Entre 1968 et 1995, il n’y est fait référence que deux fois, alors que dans la décennie suivante, entre 1995 et 2005, il est cité de dix à vingt fois par an, puis de vingt à quarante fois par an depuis 2005 », précise-t-il. Bref, le discours apocalyptique cher à la rédaction du Monde serait donc justifié par les connaissances modernes de la science. Enfin presque... Car comme le déplore Gilles Bœuf, président du Muséum national d’histoire naturelle et adepte des thèses d’Ehrlich, « il y a encore un déni incroyable à propos de notre situation. Parfois, ce sont même des scientifiques qui me disent : On ne croit pas à ce que vous dites” ! » Une attitude qui serait surtout manifeste en France, « championne du déni ».

Une lecture bien sélective

Si l’article de Stéphane Foucart est remarquable, ce n’est pas tant en raison du crédit qu’il apporte à un chercheur dont toutes les prévisions se sont avérées erronées, mais parce qu’il passe totalement sous silence les solutions proposées par ce dernier. Notamment en ce qui concerne les moyens de réduire la population. Pourtant, Ehrlich évoque différentes pistes, qui méritent d’être citées : « Nombreux sont mes collègues qui pensent qu’il faudra imposer une méthode ou une autre de contrôle obligatoire des naissances. On fait souvent allusion à la méthode qui consiste à incorporer des stérilisants provisoires dans l’alimentation en eau ou dans le bifteck quotidien. Un dosage précis de l’antidote permettra au gouvernement d’obtenir le nombre souhaité d’êtres humains. » Ehrlich déplore toutefois qu’une telle méthode ne soit pas possible... faute d’avoir « encore inventé la substance ad hoc » ! C’est pourquoi il propose d’« alimenter toute la population en hormones mâles puissantes », ce qui « pourrait masculiniser et rendre stériles les femmes ». Mais cette solution pourrait se heurter à quelques résistances. « Il n’est pas difficile d’imaginer la frustration de la population mâle et de la société entière. De plus, il faudrait veiller à ce que la substance stérilisante n’atteigne pas le bétail, par l’intermédiaire de l’eau ou des déchets. Sans même envisager les aspects techniques de cette solution, on peut imaginer les convulsions qui secoueraient notre société avant même que le gouvernement fût en état d’introduire les produits stérilisants dans l’eau potable », reconnaît Ehrlich.

Faute de pouvoir limiter la population par ce type de moyens, le biologiste conseille donc « la seule proposition réaliste jamais faite », à savoir celle des frères William et Paul Paddock, qui consiste à adopter « le concept de triage, emprunté à la médecine militaire ». Plutôt que de miser sur la science et la révolution verte afin de contrer la pénurie alimentaire, les frères Paddock proposent ni plus ni moins de supprimer toute aide alimentaire, notamment à destination de l’Inde. Comme l’écrit Ehrlich, « il n’y a aucun espoir que notre aide alimentaire puisse les mener un jour à l’autonomie »...

Fort heureusement, les propositions du biologiste ont été ignorées. Résultat : même si la situation économique est loin d’être idyllique en Inde, ce pays est aujourd’hui leader mondial pour la production de lait, de thé, de blé, de riz, de canne à sucre et de coton.

Générations Futures/MDRGF malthus écologie politique