Les marges abusives de la grande distribution : mythe ou réalité ?

économie 05 | 12 | 2012

Les marges abusives de la grande distribution : mythe ou réalité ?

La grande et moyenne distribution s’en met-elle plein les poches avec la vente des denrées alimentaires ? C’est en tout cas ce dont sont convaincus une grande majorité de consommateurs, voire d’associations professionnelles du monde agricole. Il était donc tout naturel de confier à l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires, créé il y a à peine deux ans à l’initiative du précédent gouvernement, une vérification de cette hypothèse.

Rendu public en juin 2011, le premier rapport de l’ Observatoire avait en effet pointé du doigt certaines marges brutes très « confortables » sur de nombreux produits (de 35 à 50%). « Quand par exemple le rapport nous indique que sur une tranche de jambon, la moitié du prix vient des marges de la grande distribution, cela me paraît tout à fait excessif, parce que ça veut dire que le consommateur se retrouve lésé, et le producteur, bien entendu, le paysan, l’éleveur, qui connaît actuellement des difficultés importantes, se retrouve lésé aussi », avait d’emblée réagi l’ancien ministre de l’Agriculture, Bruno Le Maire, confortant ainsi sa posture d’ardent protecteur du consommateur et du producteur face à la gourmande grande distribution. Toutefois, ce discours était tempéré par les propos du président de l’Observatoire, Philippe Chalmin, qui rappelait sur LaFranceAgricole.fr que « le consommateur n’est pas terriblement perdant, car c’est probablement en France que les coûts alimentaires ont le moins augmenté par rapport au reste de l’Europe ». Prudent, l’économiste soulignait également qu’il ne fallait pas confondre marges brutes (ventes moins achats) et marges nettes (qui prennent en compte la logistique, les salaires, les frais financiers et autres charges). Et encore moins confondre marges brutes et bénéfices. L’objet du deuxième rapport a donc été de préciser quelle était la marge nette des grandes et moyennes surfaces (GMS).

Des résultats très variés

« Sept des principales enseignes de la grande distribution –Intermarché, Casino, Leclerc, Auchan, Carrefour, Système U, Cora– ont joué le jeu, nous permettant d’élaborer selon une méthode inédite mise en place par nos services une approche analytique des charges, et donc des marges nettes, par rayon, pour les familles de produits concernés. Il s’agit de la boucherie, de la charcuterie, des volailles, des fruits et légumes et des produits laitiers », explique l’économiste Philippe Boyer, en charge de la coordination du rapport pour FranceAgriMer.

 

Le résultat est plutôt surprenant : les marges nettes varient entre – 1,9 % et 5,9%. Alors que les rayons de la charcuterie (5,1 %) et de la volaille (5,9 %) se portent plutôt bien, ceux des produits laitiers (1,9 %) et des fruits et légumes (0,6 %) rapportent peu. « En moyenne, la marge est même négative pour le rayon boucherie (–1,9%) », note Philippe Boyer, qui explique cette anomalie notamment par le coût des salaires couvrant l’indispensable travail de préparation de la viande avant sa mise en rayon. Les frais de personnel de rayon représentent en effet 10,4 % pour la boucherie, contre 3,6 % pour la volaille et 4 % pour les produits laitiers. Vives réactions du Sniv, le syndicat des industriels de la viande, qui remarque que « l’étude a porté sur des rayons, et non sur des produits comme les produits élaborés et les UVCI [barquettes de viande fabriquées par les fournisseurs et non pas en magasin], qui supportent très peu de frais de personnel, les enseignes n’ayant pas précisé la clé de répartition rayon par rayon des charges générales du magasin ». « On voit là toutes les limites d’une comptabilité analytique qui “saucissonne“ des activités par ailleurs solidaires : le rayon boucherie “rapporte“ via les autres rayons, à travers son attractivité », admet Philippe Boyer, qui estime toutefois que ces clés de répartition, certes fournies par les enseignes, restent les plus fiables. « Ce sont celles utilisées en interne par les grandes enseignes. En outre, les données de base convergent pour l’ensemble des sept enseignes, ce qui tend à démontrer que ces clés sont adéquates », note l’économiste.

Quelques zones d’ombre

Compte tenu du fait qu’il s’agit d’une « première » aux méthodes améliorables, et que ni les supérettes ni les hard-discounts n’ont été intégrés dans les calculs, les résultats de l’étude doivent être considérés avec beaucoup de prudence.

 

D’autant plus que dans les données utilisées, les supermarchés sont sous-représentés par rapport aux hypermarchés, qui ont en général des marges plus serrées. « Ne nous trompons pas, le secteur de la grande distribution génère des bénéfices, mais davantage grâce aux volumes qu’il gère qu’aux marges unitaires qu’il dégage », souligne Philippe Boyer, qui rappelle que selon les données des Comptes du commerce (publiées par l’INSEE), le résultat net en pourcentage du chiffre d’affaires de la grande distribution s’élevait en 2009 à seulement 0,46% (représentant tout de même 756 millions d’euros). « On aurait fait la même étude il y a dix ans, on aurait très certainement obtenu des résultats plus florissants », tempère-t-il. En effet, 2011 n’est pas la meilleure année pour la grande distribution, notamment pour Carrefour, dont le résultat opérationnel courant s’est effondré de 32,4 %, provoquant le départ de son patron, le Suédois Lars Olofsson...

Marges et optimisation fiscale

Et ce n’est pas tout. L’exercice de l’Observatoire est complexifié par le fait que d’infimes variations dans certains postes –notamment les frais d’enseignes reversés par les magasins à leur maison mère, qui entrent dans les comptes d’exploitation en tant que charges– ouvrent la voie à certains artifices comptables parfaitement légaux, mais sans incidence visible sur les montants des marges nettes.

 

En effet, il n’y a pas que Starbucks, Amazon ou Google, qui maîtrisent les pratiques « d’optimisation fiscale » consistant à transférer des revenus –sous forme de paiement de royalties pour l’utilisation de la marque– vers une entité ou un pays dont la fiscalité est plus favorable ! Pour les GMS, le coût du loyer peut ainsi alimenter les bénéfices d’une société civile familiale ou d’une autre filiale, détenues par les propriétaires du magasin ou les actionnaires de l’enseigne. Cela peut être le cas pour le patron d’un magasin modeste, comme cela l’est pour la famille Mulliez, propriétaire d’Auchan et de cinq holdings en commandite, cha- peautés par 465 sociétés civiles familiales. L’Association familiale Mulliez, dont la fortune est estimée à 25 milliards d’euros, possède ainsi de très nombreux outils qui lui permettent d’optimiser ses gains tout en affichant des marges très respectables ! On ne devient pas la deuxième fortune de France en cinquante ans si l’on ne gagne pas un peu d’argent...

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