Espaces verts et pesticides : un divorce annoncé

entretiens 12 | 10 | 2016

Espaces verts et pesticides : un divorce annoncé

À partir de janvier 2017, l’ensemble des produits de protection des plantes issus de la chimie de synthèse seront interdits à la commercialisation.

Entretien exclusif avec Jacques My, directeur de l’Union des entreprises de protection des jardins.

Finalement, la Loi Labbé qui interdit l’usage des produits phytosanitaires de synthèse pour l’entretien des espaces verts, des forêts et des promenades accessibles ou ouverts au public, et qui relèvent du domaine public ou privé, a été votée. Qu’en pensez-vous ?

Jacques My : Certes, la Loi Labbé a réussi son examen législatif, tant du côté de l’Assemblée nationale que du Sénat. Mais son histoire est loin d’être terminée : il faut savoir qu’il y a eu un vice de procédure évident dans son adoption. En effet, voté dans la précipitation, le texte n’a pas été notifié aux autorités européennes dans les délais impartis, ainsi que l’y oblige la législation européenne. Or, dans son récent rendu sur l’arrêté du 11 septembre 2006 concernant l’encadrement des produits phytosanitaires, le Conseil d’État a encore une fois clairement rappelé cette obligation aux pouvoirs publics. Toutefois, sur ce terrain, nous devons attendre que la loi rentre en vigueur, car c’est seulement à ce moment que nous pourrons évoquer un éventuel litige, et donc contester le texte auprès du Conseil d’État.

En revanche, dans le cadre de la procédure dite « EU Pilot », qui a été mise en place par les États-membres et les services de l’Union Européenne, la Commission peut demander à la France de clarifier le contexte juridique que pose ce texte. Ce mécanisme est en effet utilisé à un stade précoce pour tenter de résoudre les problèmes et éviter le lancement formel d’une procédure d’infraction.

Nous avons saisi cette procédure et la Commission a donc exigé de la France une réponse à nos griefs dans un délai de dix semaines. Nous estimons notamment que les mesures proposées par la Loi sont disproportionnées à leurs objectifs, puisqu’il s’agit d’interdire des produits qui ont pourtant été autorisés après avoir reçu de la part des instances réglementaires nationale et européenne des avis positifs pour leurs usages.

Pensez-vous pouvoir annuler le texte ?

Nul ne peut prédire l’avenir. C’est pourquoi nous prenons déjà acte de son éventuelle application. Et en tout cas de son esprit, qui vise l’interdiction totale des produits de synthèse pour la gestion des espaces verts publics et privés.

Au sein de l’Union des entreprises pour la protection des jardins (UPJ), nous sommes convaincus que sur les questions relatives aux pesticides, il n’y a pas de clivage gauche-droite. Une éventuelle alternance ne changera pas la donne. Le Grenelle de l’environnement a bien eu lieu sous la présidence de Nicolas Sarkozy ! Ces dossiers sont gérés sans considération de l’évaluation scientifique : ils sont devenus éminemment politiques. Lorsque l’évaluation scientifique par les instances autorisées est en faveur d’un produit, elle est mise au cause, et ses experts, accusés de connivence avec l’industrie. Je constate également que des institutions comme l’Anses refusent systématiquement de prendre la parole face aux erreurs, voire aux mensonges, diffusés par la presse ou par certains ministres. Ainsi, plus aucun responsable politique n’ose défendre un pesticide. Alors que le glyphosate a été salué à l’unanimité lors de sa mise sur le marché en raison de son excellent profil toxicologique (car il permettait de remplacer d’autres herbicides franchement plus toxiques), aujourd’hui tout le monde prend ses distances avec ce produit, comme s’il incarnait le mal absolu. Nous souhaitons un aménagement de la Loi Labbé. Nous sommes convaincus qu’à terme, notre secteur sera privé des produits issus de la chimie de synthèse. La transition est en cours, mais il nous faut du temps.

Quels problèmes apparaîtront alors pour les collectivités territoriales et les particuliers ?

Ce qui nous inquiète surtout, c’est que les débats se focalisent principalement sur la question du désherbage, qui est, il est vrai, la principale contrainte dans le cadre des espaces verts (collectivités et privés). On peut trouver des solutions pour la gestion des mauvaises herbes classiques (désherbage manuel, mécanique ou thermique). Mais ces méthodes sont clairement plus onéreuses, moins efficaces, et comble de l’absurde, pas nécessairement meilleures pour l’environnement. Pour les plantes pérennes, c’est une autre affaire puisqu’aucune de ces méthodes alternatives au désherbage chimique ne détruit les racines. Le cas du chiendent est typique : c’est une véritable plaie, car il se propage par ses graines, mais aussi par ses rhizomes souterrains. Or, au moindre fragment de rhizome resté en terre, le chiendent repart de plus belle. Lorsqu’on désherbe le chiendent mécaniquement, on rompt les rhizomes et on participe donc à sa multiplication. Tout le contraire de ce qu’on souhaite !

Qu’en est-il de la gestion des insectes et des maladies ?

Pour la majorité des insectes, nous disposons de solutions de biocontrôle. Elles ne sont pas forcément au niveau d’efficacité des produits de synthèse, mais on arrive à gérer les populations. En tout cas en ce qui concerne les espaces publics. Je tiens néanmoins à souligner que les pyrèthres naturels fonctionnent moins bien que les pyrèthres de synthèse, notamment en raison de leur moindre durée d’action, alors que leur toxicité est similaire. Il y a aussi la confusion sexuelle, mais cette technique nécessite une coordination sur de vastes surfaces, qui vont au-delà d’une simple commune ou d’un jardin privatif. L’expérience a montré que ce n’est pas simple à mettre en place. En réalité, les premiers exemples de lutte biologique qui ont fonctionné étaient ceux qui s’attaquaient aux insectes, comme les trichogrammes contre les larves de la pyrale, ou encore la coccinelle contre les pucerons. On arrive ainsi à installer un équilibre qui neutralise les insectes prédateurs. On sait le faire, et depuis longtemps. Ceci est d’ailleurs déjà très largement mis en pratique dans le monde professionnel.

En revanche, la question est beaucoup plus compliquée lorsqu’il s’agit du contrôle des maladies et des parasites. C’est-à-dire lorsqu’il faut combattre une bactérie, un virus ou un champignon. Car en biocontrôle, on est totalement démuni. Le cas du buis est emblématique. Cet arbuste est désormais doublement menacé. D’une part par le Cylindrocladium buxicola, un champignon déjà présent dans les jardins de Villandry, et d’autre part par une redoutable chenille du nom de Cydalima perspectalis, observée dans le Parc floral de Paris. Bien qu’il soit possible de lutter contre la chenille, seule la solution chimique existe pour le champignon.

Va-t-on accepter de perdre ce patrimoine que représentent les jardins dits à la française, caractérisés par leur ornement de buis nains, au motif qu’on refuse d’utiliser les solutions chimiques disponibles ? Au ministère de l’Environnement, on nous répond qu’on accordera des dérogations. Mais cela risque d’être une nécessité permanente. On ne rédige pas une loi qui conduit à donner des dérogations perpétuelles ! Le cas des ailantes, arbres à croissance rapide qui engendrent de considérables dégâts dans les milieux construits – comme sur les autoroutes – et peuvent supplanter très facilement les espèces indigènes dans les milieux sauvages, est lui aussi très représentatif. Sans méthodes chimiques, on ne pourra plus maîtriser leur progression.

Ensuite, il y a le cas des tâches noires du rosier, pour lesquelles il existe des solutions chimiques mais pas d’alternative. La problématique est différente, puisque les plantes ne vont pas périr, mais tomber malades. Leurs feuilles tombent et leurs fleurs sont moins belles. On peut très rapidement s’imaginer ce que vont faire les jardiniers amateurs... Autre exemple : la mouche méditerranéenne qui s’attaque aux arbres fruitiers. Sans traitement, les arbres ne vont pas mourir, mais ils ne donneront pas de fruits, ou au mieux 80% seront attaqués par des vers (asticots). Je ne suis pas certain que nos élus réalisent les conséquences de cette loi pour les jardiniers amateurs qui, dans quelques années, seront confrontés à un tel désastre dans leurs jardins ! Et dans le sud de la France, il y a le problème bien connu des palmiers de la Côte d’Azur, dont les attaques par le charançon rouge sont totalement hors de contrôle depuis l’interdiction des produits chimiques classiques.

Enfin, il y a un problème avec nos platanes et leur chancre coloré. Ceux qui bordent le canal du Midi sont également menacés de disparition. Et nos frênes sont attaqués par la chalarose. Dans ces deux cas, nous ne disposons même pas de moyens chimiques. À terme, ces arbres pourraient donc disparaître de nos paysages si la recherche n’apporte pas de solution. Or, si on s’interdit de faire de la recherche dès lors qu’elle fait appel à la chimie de synthèse, on va vers un échec garanti ! Et les exemples ne manquent pas. Est-il vraiment souhaitable de condamner des espèces, plutôt que de tenter de les sauver avec des solutions chimiques ? Au sein de l’UPJ, nous refusons ce dogmatisme. Il faut être pragmatique et ne pas tomber dans les solutions populistes simplistes. D’autant plus que nous ne cessons d’expliquer que le monde des maladies n’est pas figé. Avec la mondialisation des échanges et le changement climatique, qui peut affirmer aujourd’hui que la flore présente en France demain ne sera pas confrontée à d’autres maladies et à d’autres espèces envahissantes ? Or, la Loi Labbé limite
notre recherche et la gamme de solutions dont nous pourrions avoir besoin. Elle lance de très mauvais signaux aux instituts de recherche, privés comme publics.

Très peu de villes se sont engagées dans la démarche du « zéro pesticides », comme celle promue par SégolèneRoyal avec « Terre Saine ». Selon le ministère de l’Environnement, 49 communes ont obtenu ce label en 2015, et 62 en 2016. Sur nos 35885 communes, on ne peut pas dire que l’adhésion soit massive ! Ceux qui doivent gérer des communes dans lesquelles il y a, par exemple, des jardins ornés de buis, savent parfaitement qu’il n’y a pas d’autre solution que les produits de synthèse lorsque l’inoculum de la maladie est présent. Ainsi, la ville de Paris n’est pas engagée dans une démarche « zéro pesticide », parce que ses responsables ont bien compris la nécessité de disposer d’une « trousse de secours » au cas où... Or, à partir du 1er janvier 2017, toutes les communes de France devront se priver des produits de synthèse. Bonne chance !

Que pensez-vous du document rédigé par l’Académie d’Agriculture au sujet du biocontrôle ?

Au sein de l’UPJ, nous avons plusieurs différends avec les auteurs du texte. Le cas des stimulateurs de défenses naturelles (SDN), comme le définit le dernier rapport de l’Académie d’Agriculture, nous pose un réel souci. Alors que dans ce texte, tous les SDN sont catalogués comme compatibles avec le biocontrôle, l’UPJ, tout comme l’Académie du biocontrôle, et plus généralement les acteurs de ce secteur, estiment qu’un SDN obtenu par chimie de synthèse ne rentre pas dans la catégorie du biocontrôle. C’est par exemple le cas du fosétyl-aluminium, un anti-mildiou très performant. Si le biocontrôle accepte des substances obtenues par un procédé chimique au motif qu’elles ont le même mode d’action qu’une substance naturelle (mimétisme), nous risquons de faire passer le biocontrôle pour un faux-nez de la chimie. Et de compliquer son acceptabilité par l’opinion publique. N’oublions pas qu’il y a une différence fondamentale entre le domaine agricole et celui de la gestion des espaces verts. Dans notre cas, nous sommes dans la substitution de produits, puisque nous n’allons bientôt plus du tout avoir le droit de faire appel à la chimie classique. Bien heureusement, ce n’est pas le cas en agriculture, où le biocontrôle élargit la palette d’outils utilisables par les agriculteurs.

En revanche, nous estimons que le phosphate ferrique, qui est un composé minéral naturel et qui fonctionne très bien contre les limaces, est compatible avec le biocontrôle, puisqu’il existe à l’état naturel. Tel n’est pas l’avis de l’Académie d’Agriculture qui, en définissant les produits de biocontrôle comme des produits vivants ou issus du vivant, fait sortir les produits minéraux, les produits de synthèse et les méthodes physiques (ex : le sarclage) du champ des produits répondant à cette définition.

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