Farines animales : le point en 2013

filière animale 07 | 04 | 2013

Farines animales : le point en 2013

Consultant scientifique européen, le Dr Jean-Louis Thillier précise les conditions nécessaires à la réintroduction des « nouvelles farines animales » hautement sécurisées, également appelées protéines animales transformées (PAT).

Le 14 février 2013, en pleine affaire de la viande de cheval retrouvée dans des plats étiquetés « pur bœuf », la Commission européenne a donné son feu vert au retour des farines animales, ou plutôt des PAT issues de volailles et de porcs, dans l’alimentation des poissons d’élevage. Que faut-il penser de cette décision ?

Par cette autorisation, la Commission prend acte de l’immense évolution des connaissances acquises grâce à la recherche scientifique internationale, qui permettent de ne pas commettre les erreurs du passé. En effet, on peut aujourd’hui envisager une utilisation totalement sécurisée d’un nouveau type de protéines animales transformées. Et c’est une très bonne nouvelle.

 

Dès 2004, j’avais déclaré que l’état des connaissances permettait d’envisager l’usage de ces PAT comme complément alimentaire utile tant d’un point de vue sanitaire qu’environnemental (voir A&E N°15). En effet, ces farines animales sont très différentes de celles utilisées autrefois. Elles sont générées à partir de sous-produits provenant de certains animaux testés et reconnus propres à la consommation humaine. Et elles ne pourront alimenter que certains animaux, sous conditions contraignantes. Mon avis avait été favorablement relayé et étayé par de nombreux documents – avec toutefois des conditions moins contraignantes–, d’abord par l’Académie d’agriculture de France associée à l’Académie vétérinaire de France en 2004, puis au nom d’un travail commun Académie des sciences- Académie nationale de médecine en 2005.

Ce premier assouplissement proposé par l’Union européenne est destiné à faire évoluer l’opinion du consommateur, qui a aujourd’hui une fausse image de la réalité. Ainsi, dans un premier temps, la Commission propose l’usage des PAT constituées de matières premières issues de volailles et de porcs provenant d’ani- maux reconnus propres à la consommation humaine. Rappelons que les volailles et les porcs n’ont jamais été reconnus infectés par le prion.

Le feu vert de la Commission européenne au retour des nouvelles PAT issues de volailles et de porcs dans l’alimentation des poissons d’élevage a provoqué, en France, un tollé général, qui révèle la non acceptabilité par la société de l’utilisation de ces sous-produits animaux dans l’alimentation animale. Les anciennes farines ont été tellement diabolisées que cette réaction des consommateurs est compréhensible. Il est vrai qu’on ne leur a pas tout dit, très certainement afin de dissimuler certaines erreurs des instances publiques et, au passage, de quelques opérateurs privés. En outre, peu de médias ont pris le soin d’informer régulièrement les citoyens des considérables avancées scientifiques réalisées depuis le début de la crise de la vache folle, ainsi que des conséquences de l’interdiction des « farines animales ». Même la filière viande est restée très silencieuse à ce sujet.

Qu’avons-nous appris depuis la crise de la vache folle ?

En 1990, il a été définitivement établi que l’agent de l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) n’était pas un microbe, mais une protéine. Il devenait alors logique d’interdire les PAT dans l’alimentation des veaux, et les farines animales dans celle des bovins adultes –bien qu’ensuite on ait découvert qu’un bovin ne pouvait pas être contaminé après l’âge d’environ huit mois. Ces aliments contenaient de grandes quantités de protéines issues de sous-produits de bovins apparemment sains, mais non tes- tés, qui étaient entrés dans la chaîne alimentaire, ou bien de bovins décédés de maladies neurologiques ou accidentés.

En 1994, une étape supplémentaire a été franchie : la transmission de l’ESB aux petits ruminants, et en particulier au mouton, ayant été établie, l’interdiction des farines animales a été étendue à l’ensemble des ruminants.

En 1996, ce sont les matériels à risque (MRS) issus de ruminants qui ont été interdits dans la fabrication des farines animales pour les non-ruminants. Il s’agit de l’encéphale, éventuellement de la mœlle épinière, de la partie distale de l’intestin et des yeux, seuls matériels à risque pouvant être contaminés chez les bovins. En outre, les animaux morts de maladies ou accidentés ont enfin été exclus et incinérés.

En 1998, on a imposé l’application du système de « l’autoclave » pour la fabrication des farines animales destinées aux non-ruminants. Il s’agit d’un chauffage à 133 ° C, à 3 bars, pendant 20 minutes, pratiqué sur des déchets de moins de 50 mm. Ce système, qui ne fonctionne pas pour un organe hautement contaminé (mais les MRS sont retirés à l’abattoir pour incinération) reste efficace pour de petites zones résiduelles éventuellement souillées. Cette décision a été prise lorsqu’on a acté que l’agent de l’ESB n’était pas détruit par les procédés habituels de stérilisation.

Ces mesures ont-elles suffi à éradiquer la maladie de la vache folle ?

Hélas non ! En 2001, le gouvernement français a révélé l’existence d’un premier cas « super NAIF », c’est-à-dire d’un veau né après l’interdiction des farines en 1998 et atteint de l’ESB. Or, à cette époque, les farines de viande et d’os, qui étaient encore données aux porcins et aux volailles, étaient pourtant, d’un point de vue scientifique, sécurisées au maximum, avec un risque théorique proche de zéro.

 

Le Comité interministériel dirigé par le Dr Dominique Dormont a alors émis l’hypothèse suivante : la sécurisation des farines était insuffisante, et une contamination croisée avec d’autres sources alimentaires destinées aux porcs et aux volailles s’était produite. C’est pourquoi la suspension de l’emploi des farines ani- males pour tous les animaux, y compris les porcs, les volailles et les poissons, a été imposée.

Mais cette hypothèse n’était pas la bonne. On avait simplement oublié les corps gras contenus dans les nouveaux laits maternisés qu’on servait aux veaux et aux agneaux ! Ces corps gras étaient issus de la cuisson des os du crâne et de la colonne vertébrale de ruminants susceptibles d’héberger l’agent pathogène. Cet agent n’aimant pas l’eau, il se réfugie précisément dans les corps gras. L’interdiction de l’utilisation des corps gras a donc été appliquée à partir de 2001.

Avec le recul, estimez-vous que les « anciennes farines animales » n’auraient jamais dû être autorisées ?

Oui. Bien avant la brutale épizootie de la maladie dite de la vache folle, qui a démarré dans le cheptel bovin anglais en 1985 et est devenue une zoonose en Europe avec sa transmission à l’homme sous le nom de variant de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, des chercheurs américains avaient démontré trois points allant dans ce sens.

 

D’abord, ils avaient établi qu’une forme d’ESB sévissait, certes à faible niveau, dans le cheptel du Midwest des États-Unis. À partir de 1947, 11 fermes d’élevage de visons ont en effet été touchées par une maladie neurologique progressive fatale. En 1965, cette maladie a été identifiée en microscopie comme étant identique à l’histopathologie de l’encéphalopathie spongiforme de la tremblante du mouton et de la maladie de Creutzfeldt-Jakob chez l’homme. Par ailleurs, dans cinq fermes, cette maladie neurologique n’était pas d’origine innée, mais transmise par voie naturelle digestive via des aliments issus de la viande fraîche de vaches refusées pour l’alimentation humaine. Il existait donc dans le cheptel bovin américain, comme chez l’homme, des cas innés sporadiques chez des animaux prédisposés ou des cas d’origine génétique d’encéphalopathie spongiforme.

Ensuite, toujours avant 1985, deux équipes américaines, l’une dirigée par le vétérinaire Marsh et l’autre par le neurologue Stanley Prusiner, ont révélé que l’agent pathogène de l’ESB américaine (deux souches identifiées) ou de la tremblante du mouton (une vingtaine de souches connues) n’était pas un microbe, mais une protéine naturelle ancrée sur la surface des neurones. Cette protéine devient un poison mortel par modification de sa forme. En outre, elle résiste à l’action des procédés de décontamination des germes. Une caractéristique qui n’a été prise en compte en France qu’en... 1998, avec l’imposition de l’application du système de « l’autoclave ». Enfin, les équipes américaines ont établi que cette protéine franchissait la barrière d’espèces dans des conditions naturelles par voie digestive, du bovin au vison et du vison au singe macaque, très proche de l’homme. Une découverte inquiétante !

Dès 1982, il aurait donc été logique d’interdire le recyclage des déchets de bovins et de moutons pour nourrir les animaux de la ferme. En 1979, l’Académie Royale de Londres avait d’ailleurs déjà sonné l’alarme. Pourtant, l’industrie a fabriqué sans prudence deux produits d’alimentation animale issus de la récupération de protéines et de graisses d’animaux : d’une part un lait artificiel contenant des corps gras issus de la cuisson des os du crâne et de la colonne vertébrale, et d’autre part les fameuses « croquettes » pour jeunes ruminants utilisées afin d’accélérer le sevrage. Ces deux aliments industriels ont été les deux sources de contamination par la souche ESB d’origine anglaise. Or, à la différence du veau, la vache possède un tube digestif que le prion ne peut pénétrer ! C’est pourquoi les farines animales, qui ont servi à nourrir les vaches, ont été accusées à tort. Dominique Dormont a d’ailleurs officialisé en 1996 que la contamination du bovin ne pouvait pas se faire par voie digestive après l’âge ultime de huit mois. Seule la partie distale de l’intestin du veau est perméable à cette protéine-poison.

Quelles devraient être les conditions nécessaires à une future réintroduction des PAT dans l’alimentation des animaux de la ferme ?

Ne devraient être intégrées que les PAT issues de déchets d’abattoir et de boucherie débarrassés au préalable des MRS et provenant de bovins sains (bovins entrant dans l’alimentation humaine après avoir été testés vis-à-vis de toutes les souches de l’ESB, c’est-à-dire la souche anglaise C, les deux souches endémiques H et L découvertes d’abord aux USA et dont certaines caractéristiques ont été précisées dans le cheptel euro- péen par les remarquables travaux de Thierry Baron), et les PAT issues de déchets provenant de porcs et de volailles jugés sains et entrant dans l’alimentation humaine. Tous ces déchets devraient en outre avoir subi préalablement le process de l’autoclave.

 

En revanche, les PAT issues de petits ruminants devraient être exclues. Dans la tremblante du mouton, l’agent pathogène pénètre chez les agneaux à partir de l’iléon terminal et diffuse à tout l’organisme pendant la phase de contamination silencieuse (muscles, sang, rate). Or, les moutons ne sont pas systématiquement testés à l’abattoir. De plus, ils sont testés au mauvais endroit, à la base du cerveau (l’obex), au lieu de l’être à la rate. Pour les bovins, ce lieu de prélèvement ne pose pas de problème puisque l’on sait que le prion ne se trouve que dans la cervelle, et que les muscles sont sains. En outre, les travaux du Prix Nobel américain Gajdusek Carlton ont permis de mettre en évidence une contamination, certes à peine détectable, de la tremblante naturelle du mouton à l’homme. Ce problème a été aggravé par le fait que chez les ovins, on a récemment sélectionné des races peu susceptibles d’être atteintes par la tremblante du mouton, maladie équivalente de la « vache folle », aux dépens d’autres races, qui ont été abandonnées. Cela a provoqué une diminution de la biodiversité génétique, qui risque de faire apparaître de nouvelles souches dites atypiques de la protéine prion poison, potentiellement encore plus toxiques pour l’homme.

Les PAT issues de poissons pêchés en mer devraient également être exclues, afin d’éviter une bioaccumulation du cadmium, du méthylmercure, du plomb et des PCB, dont les conséquences néfastes pour la santé humaine sont connues.

Enfin, il est indispensable de mettre en place une filière pour la nutrition animale qui soit indépendante de celle qui prend en charge les animaux morts et accidentés, les viandes saisies par les vétérinaires-inspecteurs pour maladie ou intoxication et les MRS, tous destinés à l’incinération.

Quels animaux pourraient bénéficier des PAT ?

Les PAT pourraient être utilisées sans problème chez les poissons carnassiers, qui ont de plus la capacité de décontaminer le prion au niveau du tube digestif. Mais surtout, elles pourraient être employées pour les volailles, qui sont insensibles aux agents pathogènes des encéphalopathies spongiformes transmissibles des ruminants. Ceci est d’autant plus important que les volailles ont un besoin physiologique naturel en protéines animales. Dans la nature, les deux-tiers de leur alimentation proviennent d’insectes, d’escargots, de limaces, de vers de terre et même de vipères. Or, aujourd’hui, elles en sont privées, et la qualité de la viande s’en ressent.

 

Les PAT pourraient également être utilisées dans l’élevage industriel des porcs à durée de vie courte, ainsi qu’en complément de l’alimentation des vaches laitières. Les protéines apportées par les farines animales sont en effet mieux absorbées que les protéines d’origine végétale, car un bovin n’est pas un herbivore au sens propre du terme. N’étant pas capable de digérer les végétaux, il les accumule en effet d’abord dans son rumen, volumineuse poche située avant l’estomac et dans laquelle des micro-organismes les digèrent. Ce sont ces micro-organismes qui prolifèrent à partir des végétaux ingérés pour être absorbés l’estomac. Les
protéines synthétisées par les micro-organismes sont ensuite facilement digérées en peptides et assimilées par le tube digestif.

Dans la mesure où l’on respecte toutes les précautions précitées, il n’est pas nécessaire d’interdire la consommation par un animal de PAT issues de sa propre espèce. Cette interdiction constituerait un excès de prudence, qui n’apporterait aucune garantie supplémentaire. En revanche, le système d’autocontrôle effectué par l’exécutant lui-même ayant encore récemment montré ses limites, notamment dans le cas de la viande de cheval, il faut renforcer les services de vérification réalisés par des organismes publics et communautaires, avec, pourquoi pas, la participation de certaines associations de consommateurs. Pour éviter toutes sortes de fraudes, la meilleure solution consiste à augmenter considérablement les amendes qui, aujourd’hui, ne sont pas prohibitives.

Enfin, il faut maintenir l’interdiction des graisses issues de la cuisson des os des ruminants et destinées à la production de corps gras.

Pour quelles raisons les PAT sont-elles essentielles et peu substituables, tant du point de vue sanitaire qu’écologique ?

Alors qu’on encourage le consommateur à trier ses déchets et que le recyclage n’a jamais été autant salué, on se permet de détruire des milliers de tonnes de bonnes protéines ! C’est un scandale d’abord environnemental, puis économique. Pour un bovin de 800kg, le rendement « viande » s’élève en effet à environ 300 kg. Le tonnage par an des déchets qui pourraient produire les PAT est de 650000 tonnes pour les ruminants, 500 000 tonnes pour les porcins, 700 000 tonnes pour les volailles et 70000 tonnes pour les poissons. À partir de cette masse totale de matière crue, on peut fabriquer environ 450000 tonnes de protéines à haute valeur biologique et de même qualité que la viande entrant dans notre consommation alimentaire. Certes, une partie de ces PAT est valorisée par la fabrication des « petfoods » pour chiens. Mais tout le reste est détruit dans des incinérateurs. Quel gâchis ! Tout cela a un coût, qui est estimé pour la France à environ 1 milliard d’euros par an.

Alors qu’on encourage le consommateur à trier ses déchets et que le recyclage pour n’a jamais été autant salué, on se permet de détruire des milliers de tonnes protéines. C’est un scandale environnemental !

Cette interdiction des nouvelles farines animales provoque un préjudice de compétitivité pour nos éleveurs, qui découle de la distorsion de concurrence vis-à-vis de pays tiers non prohibitionnistes. N’oubliez pas que l’interdiction des farines animales ne concerne que l’Union européenne ! Tous les autres pays profitent à la fois de l’excellente valeur nutritionnelle des farines animales et de notre grande dépendance vis-à-vis des pays producteurs de protéines végétales de substitution, dont le prix augmente plus vite que l’inflation.

En outre, la suspension de l’utilisation des sous-produits hautement sécurisés dans l’alimentation animale retentit sur la santé humaine. En effet, les farines de viande et d’os sont riches en phosphore et en calcium, qui sont indispensables aux animaux. Or, elles sont le plus souvent remplacées par des phosphates minéraux importés de Tunisie et du Maroc, qui sont mal assimilés par les animaux et se retrouvent donc en grande partie rejetés dans les excréments. Ce qui contribue à l’eutrophisation de nos rivières. De plus, ces gisements naturels de phosphates minéraux contiennent des poisons bien plus toxiques que les pesticides, comme le cadmium, l’arsenic et même le fluor.

Par ailleurs, l’aquaculture européenne, en pleine expansion, a progressé de 35% en l’espace de dix ans. Elle produit aujourd’hui près de 2 millions de tonnes de poissons et de crustacés par an, et a besoin de 5 millions de tonnes de farines de poisson par an. Actuellement, 50% du volume des poissons pêchés en mer sont destinés à alimenter les poissons d’élevage ! Les farines animales constituent donc un substitut précieux aux farines de poisson, qui menacent déjà le système halieutique, certaines espèces de poissons de mer étant en voie de disparition.

Il est donc assez surprenant de voir Delphine Batho, notre ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, balayer d’un revers de main tous les avis favorables et unanimes des meilleurs experts de nos Académies nationales et de nos instances européennes. Cette attitude ne peut que donner l’impression au citoyen lambda que ces comités sont corrompus. Il aurait été bien plus raisonnable de souligner les conditions nécessaires au retour justifié de ces nouvelles « PAT » hautement sécurisées. D’autant plus que le principe de précaution, introduit à grand renfort d’effets médiatiques dans la Constitution en 2005, stipule que les autorités publiques doivent adapter les mesures de prévention ou de précaution en fonction de l’évolution des situations et des connaissances. Il n’est pas respecté. Pire, il a été vidé de son contenu !

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