La Corse, plaque tournante de la fièvre catarrhale ovine ?

filière animale 07 | 01 | 2014

La Corse, plaque tournante de la fièvre catarrhale ovine ?

L’apparition récente d’une nouvelle crise de fièvre catarrhale ovine a fait l’objet d’un faux débat sur ses origines. Explications.

Fièvre catarrhale ovine (FCO) oblige, la préfecture de Corse a tenu le 11 septembre dernier une réunion d’urgence avec les représentants syndicaux du monde agricole et les présidents des chambres régionale et départementale d’agriculture.

Dans la salle, les échanges sont vifs. Le président des Jeunes agriculteurs de Corse, Pierre-Toussaint Gaffory, accuse les services de l’État de ne pas avoir « mis en place des actions de prévention pour protéger les éleveurs corses de ce fléau, alors que l’année dernière, des cas de fièvre catarrhale en Sardaigne avaient été notifiés ». « Les informations de la situation de nos voisins n’ont pas été transmises officiellement, et c’est la raison pour laquelle, sans doute, la France n’a pas été rendue destinataire. Aujourd’hui, incriminer les services de l’État me semble particulièrement inapproprié [1] », rétorque Christophe Mirmand, préfet de la Corse.

Sauf que seize jours plus tard, Joseph Colombani, président de la FDSEA de la Haute-Corse, lance une seconde salve, estimant qu’il y a eu « mensonge d’État ». Pour preuve, le syndicaliste rend public un document officiel attestant de la notification de la fièvre catarrhale ovine aux instances européennes effectuée par l’Italie. « Sur le site officiel www.europa.eu, à la rubrique des différentes déclarations de leurs maladies, que tous les États-membres doivent notifier à Bruxelles, on retrouve chronologiquement la déclaration de la France le 11 septembre 2013 pour la fièvre catarrhale en Corse, et un peu plus loin, le 11 avril 2013, la déclaration de l’Italie pour la fièvre catarrhale en Sardaigne, soit cinq mois avant [2] », révèle Joseph Colombani. « Ce n’est pas parce qu’on est une petite filière qu’on a le droit de nous mentir », s’indigne de son côté le président de la chambre régionale d’agriculture, Roger Choix, qui déplore qu’entre ces deux signalements, cinq mois se soient écoulés sans que rien n’ait été entrepris en Corse. Il n’a pas tort. Cependant, ce dossier est largement plus complexe que ne le laissent entendre les responsables de la filière.

Des sources multiples

L’apparition de la FCO en Corse n’a effectivement rien de surprenant, puisqu’elle avait été annoncée. « En Europe, des foyers isolés et très épisodiques de la maladie de la langue bleue des moutons (FCO) ont été signalés à Chypre dès 1943, puis dans la péninsule ibérique (Portugal, Espagne) en 1956-1957, et enfin dans les îles de Lesbos (Grèce) en 1980 », rappelle le Pr Gilbert Mouthon, professeur émérite à l’École Vétérinaire de Maisons-Alfort. La FCO est alors une maladie exotique rare. À partir de 1998, les choses changent et on assiste à une épizootie de fièvre catarrhale ovine qui touche la totalité du bassin méditerranéen. Face à cette extension progressive et constante, les travaux de l’Office international des épizooties (OIE) révèlent que cinq sérotypes de la maladie (les sérovars [3] BTV-1, 2, 4, 9 et 16) ont pénétré dans la plupart des pays du bassin méditerranéen et des Balkans. Ces travaux ont mis en évidence trois voies distinctes d’introduction : d’une part, les sérotypes 4, 9 et 16, issus des pays méditerranéens du Proche-Orient (Israël, Irak, Liban, Syrie, Égypte), sont d’abord passés par la Turquie et la Grèce avant d’arriver en Italie de 1998 à 2003, et en Sardaigne en 2004 [4] ; d’autre part, le virus de sérotype BTV-2, détecté en 1999 en Tunisie, affecte depuis l’année 2000 l’Algérie, la Sardaigne et le nord de la péninsule italienne ; enfin, les sérotypes BTV-1 et encore 4, provenant du Maroc, touchent le sud de l’Espagne et du Portugal.
 
La Corse, qui se situe en plein milieu de cet espace géographique, n’a évidemment pas pu échapper à ces différentes contaminations. Ainsi, l’épidémie de fièvre catarrhale ovine par le sérotype 2 a été à l’origine de 39 foyers en Corse en 2000, et de 335 foyers en 2001. Certes, les mesures d’éradication ont permis la disparition de l’épizootie BTV-2 en 2002. Mais dès l’automne 2003, 17 foyers dus au sérotype 4 ont été déclarés, et en septembre 2004, une nouvelle épizootie de fièvre catarrhale ovine, due aux sérotypes 4 et 16, est apparue. Depuis, les quatre sérotypes 1, 2, 4 et 16 sont régulièrement détectés dans l’Île de beauté, et plus particulièrement dans le sud [5]. Autrement dit, tous ces sérotypes sont devenus endémiques ! C’est pourquoi en mars 2013, la Corse n’a pas réussi à démontrer que les quatre sérotypes ne circulaient plus sur son territoire depuis une période supérieure à deux ans. La zone a donc été déclarée « réglementée pour la FCO », ce qui implique une vaccination exceptionnellement autorisée pour les souches BTV-1, 2 et 4 (il n’existe pas de vaccin adéquat pour la souche 16), ainsi que l’obligation d’une surveillance virologique mensuelle, à laquelle s’ajoute une surveillance événementielle.

Une maladie vestorielle

Or, ces différentes voies d’introduction, que révèle l’analyse des sérotypes, ne peuvent avoir comme origine un simple laxisme dans le commerce international. En effet, d’autres facteurs liés à la nature même des vecteurs de la transmission de la FCO interviennent. Dans le cas qui nous préoccupe, il s’agit d’une maladie non contagieuse par contacts inter-animaux, mais véhiculée par des insectes. « Le virus de la FCO – de type Réoviridé et dont on connaît 25 sérotypes de pathogénicité variable – est transmis par la piqûre de certaines espèces de petits moucherons d’une longueur comprise entre 1 et 4 mm, du genre culicoïde (diptères, cératopogonidés) », rappelle le Dr Jean-Louis Thillier, consultant scientifique européen en santé animale et humaine. « Le classement officiel de la FCO en maladie contagieuse permet de lui affecter un plan d’urgence contraignant au même titre que la mythique vache folle, mais il s’agit bien d’une maladie vectorielle, c’est-à dire d’une maladie qui nécessite pour sa transmission l’intervention d’un hôte intermédiaire », poursuit le spécialiste. Sans culicoïdes hématophages des ruminants, il ne peut donc y avoir d’épidémie de fièvre catarrhale.
 
De fait, avant 2000, la FCO était répartie partout où vivaient ces petites mouches, c’est-à-dire dans toutes les régions situées entre le 40ème parallèle nord et le 35ème parallèle sud. Ainsi, dans chaque zone du monde, il existe une liaison particulière entre la FCO et des culicoïdes différents. En Amérique du nord, les sérotypes BTV-2, 10, 11, 13 et 17 sont véhiculés par le moucheron Culicoïde Sonorensis. En Amérique du sud, les sérotypes BTV-1, 3, 6, 8, 12, 14, 17 sont transmis par les Culicoïdes insignis et pusillus. En Australie, les sérotypes BTV- 1, 3, 7, 9, 16, 20, 21, 23 sont véhiculés par les moucherons Culicoïdes brevitar- sis, wadai et axystoma. Enfin, en Afrique (BTV-1, 19, 22, 24) et en Asie (BTV-1, 4, 9, 12, 14, 21), les sérotypes sont transportés principalement par le Culicoïde imicola, le fameux moucheron qui a aujourd’hui envahi tout le bassin méditerranéen et a pénétré en Corse. En Afrique et en Asie, les larves de Culicoïde imicola se développent dans les bouses de ruminants. Au stade adulte, seules les femelles, qui se nourrissent du sang des ruminants, sont vectrices du virus de la FCO. Elles volent surtout le soir et la nuit, par des tem- pératures allant de 17 à 36°C.

Avec l’installation définitive de C. imicola sur l’Île de beauté, même une vaccination généralisée des troupeaux d’ovins actuels ne suffira pas à éradiquer la FCO.

Certes, le Culicoïde imicola ne se propage pas au-delà de quelques
centaines de mètres par ses propres battements d’ailes. Mais les vents d’altitude assurent sa dispersion à des distances supérieures à 500 km ! L’entomologiste Thierry Baldet, spécialiste des maladies vectorielles émergentes au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), explique que les moucherons survivent à ce fabuleux transport lorsque la vitesse des vents d’altitude est inférieure à 50 km/h, et les températures, comprises entre 12 et 38° C. « La remontée de Culicoïde imicola en Méditerranée est donc due aux vents du Sud. Mais il faut une deuxième condition pour le développement de Culicoïde imicola : des conditions climatiques favorables. Depuis le réchauffement climatique de cette région du globe, les conditions sont idéales pour l’installation durable de ces populations de moucherons dans le bassin méditerranéen », indique le Dr Thillier. Ce qui explique la colonisation de nouveaux territoires, de la zone source (le Maghreb) vers les îles méditerranéennes, et dans un deuxième temps, de la Corse au littoral français.

Vers une révision des méthodes d’éradication

Ces deux hypothèses complémentaires (conditions climatiques particulières et dispersion sur de longues distances) s’appuient sur de nombreux constats. Notamment le fait qu’à la fin de l’été 2000, des foyers de FCO ont été recensés en Sardaigne, dans l’ouest du bassin méditerranéen, alors que dans le même temps, le moucheron Culicoïde imicola, vecteur du virus de la FCO en Afrique et au Proche-Orient, était capturé en Corse par Delécolle et de La Rocque [6]. Or, ce moucheron n’avait jamais été détecté auparavant sur l’île. Une capture d’autant plus troublante qu’un mois plus tard, la FCO de sérotype BTV-2 faisait son apparition en Corse...
 
En 2002, la Direction générale de l’alimentation (DGAL) a donc mandaté une équipe du Cirad pour coordonner la surveillance de l’activité des moucherons vecteurs. Un réseau de pièges a permis de suivre l’évolution de la dynamique de population de Culicoïde imicola en Corse. L’équipe du Cirad a également détecté l’arrivée de ce moucheron-vecteur sur notre littoral méditerranéen. Les travaux de Baldet et al. [7], puis de Balenghien et al [8], ont ainsi mis en évidence l’invasion de C. imicola dans le sud de la métropole en 2003. Les chercheurs ont constaté son installation dans le Var en 2004. Depuis, ils observent son expansion dans la vallée de l’Argens. Avec l’augmentation évidente des températures sur le littoral, ce moucheron venu d’Afrique et du Proche-Orient se plaît chez nous. Les vents chauds du sud l’ont transporté de la Sardaigne à la Corse, puis de la Corse aux bords de la Méditerranée, où il hiverne maintenant durablement dans la région de Fréjus, et plus précisément dans la vallée de l’Argens. Désormais, la prévention doit donc être réorganisée en prenant en compte cette présence définitive. Et les méthodes classiques devront être complétées par une mise en cause des races utilisées aujourd’hui par nos éleveurs ! En effet, l’absence de tableau clinique chez les races élevées en zone tropicale démontre que cette maladie, présente dans toute l’Afrique, est le plus souvent bénigne pour certaines races devenues résistantes par simple sélection naturelle. En revanche, nos races euro- péennes améliorées et standardisées génétiquement afin de permettre une plus forte production de viande ou de lait, y sont très sensibles. Avec l’installation définitive de C. imicola sur l’Île de beauté, même une vaccination généralisée des troupeaux d’ovins actuels ne suffira pas à éradiquer la FCO.

[1Fièvre catarrhale : Dix-sept cas ont été déclarés en Corse-du-Sud et trois en Haute-Corse, France 3 Corse, 12 septembre 2013.

[2Fièvre catarrhale : « Un mensonge d’État » pour les agriculteurs, Corse Net Infos, 3 octobre 2013.

[3Le sérotype ou sérovar désigne une propriété antigénique du virus.

[4Le sérotype 16 a été identifié en Israël dès1993 ; le sérotype 9 est apparu en 1998 dans la région de Rhodes, une île grecque située à 18km seulement de la Turquie, entre la Grèce et l’île de Chypre ; et le sérotype 4 a été isolé en 1999 sur la côte turque.

[5Les 4 sérotypes endémiques en Corse sont aussi régulièrement détectés : pour le BTV-1, en Sardaigne, Corse du sud, Espagne et Portugal ; pour le BTV-2, à Malte, en Corse du sud, Sardaigne, Italie du sud ; pour le BTV-4, à Chypre, en Italie du sud, à Malte, en Sardaigne, Corse du sud, Andalousie ; enfin, pour le BTV-16, à Chypre, Malte, en Corse du sud, Sardaigne, Italie du sud.

[6Contribution à l’étude des Culicoïdes de Corse. Liste des espèces recensées en 2000/2001 et redescription du principal vecteur de la fièvre catar- rhale ovine : C. imicola. Bulletin de la Société ento- mologique de France, 2002.

[7Émergence de la fièvre catarrhale ovine dans le Bassin méditerranéen et surveillance entomologique en France. Revue d’élevage et de médecine vétérinaire des pays tropicaux, Baldet T., Mathieu B., Delécolle J.-C., Gerbier G., Roger F., 2005.

[8Culicoïdes diversity and dynamics in France. Balenghien T., Delécolle J.-C., Mathieu B., Garros C., Setier-Rio M.L., Allène X., Gardes L., Rakotoa- rivoany I., Venail R., Akkadar A., Baldet T., Procee- dings of the 5th international congress of vectoreco- logy, 2009.

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