pesticides 28 | 02 | 2006

L’impasse de la protection phytosanitaire bio

Le nombre d’exploitations agricoles bio est en nette diminution pour la première fois depuis dix ans. Avec une baisse d’environ 3 %, la part des surfaces bio dans la surface agricole utilisée (SAU) française est en effet passée de 1,93 % à 1,87 %. Cette situation est due à la chute libre des surfaces dites en conversion, qui accusent un recul de plus de 50 %, signe du désintérêt croissant pour ce type d’agriculture. Car il ne suffit pas de produire bio, il faut également trouver des consommateurs ; ce qui, selon Agreste Primeur de décembre 2005, n’est pas toujours facile. Sous le titre révélateur Eleveur biologique recherche consommateur, Lionel Hébrard explique que la collecte de lait bio demeure encore trop importante au regard des besoins des industriels. « Avec 225 millions de litres en 2004, la collecte de lait bio de vache représente seulement 1 % de la production laitière nationale. Mais elle peine à trouver preneur ». Résultat : en 2004, 47 % des volumes collectés ont été recyclés pour des fabrications non biologiques, soit 10 % de plus qu’en 2003 !

Cette situation est d’autant plus paradoxale que selon les résultats du troisième Baromètre CSA-Agence Bio 2005, rendu publics le 1er février 2006, plus de 86 % des Français ont une image positive des produits bio. On est loin du profil un tantinet soixante-huitard, baba cool et végétarien, qui a longtemps collé à la peau du consommateur bio. Alors que l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) concluait clairement, dans son rapport de juillet 2003 sur les « risques et bénéfices nutritionnels et sanitaires des aliments issus de l’agriculture biologique », qu’il n’y a pas de différence majeure entre la composition nutritionnelle des aliments bio et celle des aliments conventionnels, une large majorité de consommateurs reste persuadée que les produits bio sont meilleurs pour la santé. C’est d’ailleurs ce qu’a parfaitement compris la grande distribution, qui entretient la confusion entre produits bio et produits dits naturels ou diététiques avec des mentions comme « sans traitement après récolte » ou « exempt de pesticides », laissant ainsi la porte ouverte aux abus. Pire, encore récemment, certains yaourts portaient la dénomination « bio » parce qu’ils contiennent du bifidus, alors qu’ils ne sont en aucun cas fabriqués avec du lait biologique. De loin moins onéreux que les vrais produits bio, ceux-ci constituent une concurrence déloyale - leur coût de production étant nettement inférieur.

En effet, avec son lot de contraintes, l’agriculture bio n’est pas une agriculture simplifiée ou simpliste. Son cahier des charges exige - essentiellement à travers un contrôle comptable - qu’aucun produit chimique de synthèse ne soit utilisé, ce qui n’est pas sans poser de nombreux problèmes. Effectivement, un pesticide dit naturel - et donc autorisé - n’est pas pour autant exempt de toxicité, comme c’est le cas de la roténone, largement utilisée en agriculture bio.

Le cas de la roténone

Molécule d’origine végétale extraite de plantes tropicales (dont la Derris elliptica), la roténone possède des propriétés insecticides reconnues depuis fort longtemps. Son mode d’action a fait l’objet de plusieurs publications (Corbett et al.-1984). Elle agit au niveau des mécanismes de la respiration cellulaire du mitochondriome (sorte de « poumon » de la cellule) en bloquant certains complexes de la chaîne respiratoire. Longtemps considérée comme non toxique pour l’homme, elle n’a jamais fait l’objet d’un classement toxicologique. Or, depuis la publication en 2000 des travaux de l’équipe de Ranjita Betarbet, à l’Université d’Emory d’Atlanta, nous savons que l’administration intraveineuse à faibles doses de roténone chez le rat induit les symptômes de la maladie de Parkinson, une maladie neurodégénérative qui résulte précisément d’un dysfonctionnement du complexe 1 de la chaîne respiratoire.

Ces travaux ont été confirmés par l’équipe chinoise de Hui-Ming Gao, qui a publié ses résultats dans le Journal of Neuroscience de février 2002. En décembre 2004, Hélène Coulom et Serge Birman, du Laboratoire de génétique et physiologie du développement du CNRS de Marseille, ont été encore plus loin, mettant en évidence des effets sublétaux non plus sur des rats, mais sur des insectes (Drosophila melanogaster, également appelées « mouches du vinaigre »), ceux-là même qu’on utilise dans les études des maladies neurodégénératives. Bien entendu, avant d’en tirer des conclusions hâtives, il faut prendre en considération le fait que l’exposition réelle à ce pesticide diffère des conditions de laboratoire.

Mise en garde

Cependant, depuis mars 2005, le Dr Bernard Mauchamp de l’Unité séricicole de l’Inra ne cesse de tirer la sonnette d’alarme : « Nous sommes devant un cas de toxicité chronique à long terme. Les expositions successives à de faibles concentrations de roténone produisent des dysfonctionnements cumulés dans le temps de l’activité cellulaire, entraînant la dégénérescence spécifique de certaines cellules nerveuses. Les symptômes ne vont apparaître que lorsque ce cumul dépasse un certain seuil. Le phénomène est alors irréversible. La situation est d’autant plus préoccupante que, compte tenu de son statut actuel, la roténone est de plus en plus utilisée dans des conditions incontrôlées qui doivent totalement être revues ».

N’étant pas une molécule stable, la roténone est en effet préconisée en application tous les trois ou quatre jours, et ce jusqu’au moment de la récolte. Comme elle est déclarée non toxique pour les abeilles, elle est également utilisée par certains apiculteurs désirant bénéficier du Label bio pour lutter contre la varroase (une maladie due au Varroa jacobsoni, un acarien particulièrement dévastateur). Or, « l’emploi exclusif de cette matière active et la fréquence des traitements font que toutes les conditions sont rassemblées pour générer des formes d’insectes résistantes à la roténone », poursuit Bernard Mauchamp.

Selon le chercheur de l’Inra, ces nouvelles connaissances sur la maladie de Parkinson nécessitent une révision d’urgence des positions actuellement en vigueur sur la roténone. « Bien que cette molécule soit d’origine végétale, elle n’en est pas moins une molécule chimique avec une certaine toxicité, et doit répondre aux mêmes exigences que les molécules de synthèse », souligne-t-il. Bernard Mauchamp propose que la roténone fasse l’objet d’une classification toxicologique qui prenne en compte ce nouveau type de toxicité, et que les conditions d’application soient alignées sur celles des insecticides de synthèse (avec une date limite d’application avant récolte et une définition des limites de résidus de la matière active et de ses métabolites).

La roténone recalée

Lors de la séance du 18 février 2004, la Commission d’étude de la toxicité des produits antiparasitaires (ComTox) a d’ailleurs examiné une préparation à base de roténone, nommée Agri 2002. Elle a conclu que « les risques liés à l’utilisation de la préparation ne satisfont pas aux exigences de la directive 91/414/CE », les risques pour les abeilles et les vertébrés terrestres autres que les oiseaux étant considérés comme inacceptables. Le dossier a donc été ajourné en attente « d’une modification du classement [toxicologique] au niveau communautaire ». Une telle modification risquerait de mettre à mal la filière bio, qui se verrait ainsi privée de son principal moyen de lutte contre les agresseurs.

Certes, il lui reste toujours le cuivre, qui est également utilisé dans la lutte biologique pour la fabrication de la « bouillie bordelaise », un mélange de chaux et de sulfate de cuivre. Mais le cuivre étant peu mobile, les sols commencent à atteindre des concentrations supérieures à 200 mg/kg, ce qui entraîne notamment une diminution de la biomasse microbienne. D’ores et déjà, la règlementation européenne, qui est en cours de révision, envisage une réduction importante des doses maximales d’apport de cuivre dans les sols agricoles.

L’avenir de la protection phytosanitaire de l’agriculture bio semble donc bien gris. Privée de protection contre les agresseurs, celle-ci ne devra-t-elle pas sa survie à l’utilisation de plantes génétiquement modifiées résistantes aux ravageurs ?

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