pesticides 24 | 05 | 2005

Le bourbier de l’arsénite de sodium

En novembre 2001, le ministre de l’Agriculture, Jean Glavany, a interdit l’utilisation de l’arsénite de sodium, dans le souci de protéger les viticulteurs des effets nocifs de cette substance. Aujourd’hui, face à la recrudescence des maladies du bois, et en particulier de l’esca, ces derniers demandent à Hervé Gaymard la réouverture d’un dossier particulièrement explosif.

On pouvait s’y attendre : trois ans à peine après la décision de Jean Glavany, ministre de l’Agriculture du gouvernement Jospin, d’interdire l’utilisation de l’arsénite de sodium, le vignoble français est de nouveau mis à l’épreuve. Pour Alain Lalanne, Président du syndicat des producteurs de Floc de Gascogne et secrétaire général de la FDSEA du Gers, la situation est « tout simplement tragique ! Il suffit de se promener dans les vignes pour se rendre compte des dégâts causés par l’esca, une maladie du bois redoutable ». D’après une estimation de la Chambre d’Agriculture du Gers, les parcelles touchées par cette maladie sont atteintes à hauteur de 5 à 10% en moyenne, avec des pointes allant jusqu’à 30%. Michel Jorieux, chargé du dossier de l’esca pour la Chambre d’Agriculture du Gers, s’inquiète surtout du fait que dans son département, 70% des parcelles signalées comme malades ont moins de 15 ans, c’est-à-dire qu’elles sont loin d’être amorties. Leur remplacement pose un problème économique considérable à un secteur déjà en forte difficulté. La problématique est différente dans le Bordelais : certains cépages étant plus sensibles à la maladie que d’autres, le fragile équilibre de ces différents cépages, à l’origine de l’appellation et de la qualité du vin, risque d’être bouleversé.
Même discours du côté de la Coordination Rurale : Guy Beyris, représentant de la CR auprès d’Onivin (Office national interprofessionnel des vins), nous a expliqué lors d’un entretien téléphonique : « Il se passe précisément ce que nous avions prédit dès novembre 2001 ! On a interdit l’utilisation de l’arsénite de sodium alors que l’on ne disposait d’aucun produit de substitution.  »
Aujourd’hui, les deux syndicats mènent le même combat : ils exigent que les pouvoirs publics revoient leur position et autorisent de nouveau l’utilisation de ce puissant fongicide. Mais un tel retour sera bien difficile, car ce dossier est particulièrement explosif.

Eclaircissement

L’esca, maladie qui sévit dans tous les pays de l’hémisphère nord, a toujours préoccupé les viticulteurs, car il n’existe pas de traitement curatif d’un plant infecté. L’infection signifie donc la mort du cep, ce qui entraîne de nombreuses conséquences sur la parcelle : hétérogénéité ou rajeunissement des parcelles, ou encore déséquilibre de l’encépagement avec perte de qualité. Au début du XXe siècle, on avait observé que l’arsénite de sodium, utilisé contre la pyrale de la vigne, permettait de maîtriser ce que l’on supposait être une maladie causée par un seul champignon. Impossible à éradiquer, car l’esca est endémique, cette maladie ne pouvait faire l’objet que d’un traitement préventif. Malheureusement, cette solution - néanmoins efficace - mit surtout un terme aux recherches en vue de connaître la maladie, alors que l’utilisation des composés à base d’arsenic soulevait déjà quelques interrogations. En 1908, la revue Nouveautés viticoles écrivait ainsi, en termes prémonitoires : « chaudement recommandés par beaucoup d’auteurs pour la lutte contre les divers insectes ravageurs de nos arbres fruitiers et de nos vignes, à cause de leur puissance insecticide incontestable, les composés à base d’arsenic ont cependant contre eux des personnalités prudentes et autorisées qui croient que le fait de leur détention et de leur manipulation par les agriculteurs peut être la cause de nombreux accidents. Peut-être verrons-nous naître sous peu une loi réglementant leur emploi ; certains conseils d’hygiène ont déjà émis des avis dans ce sens.  » Alors qu’aujourd’hui, on est à la recherche d’un utopique risque zéro, l’approche de l’époque était bien différente : « Il est cependant certain qu’utilisés avec discernement, les produits arsenicaux peuvent rendre de grands services pour se débarrasser entre autres ennemis, des carpocapses ou vers des pommes et des poires, des altises, de la pyrale, de la cochylis et de l’eudémis : ces quatre derniers insectes attaquent les vignes.  »

Reprise de la recherche

Les recherches sur les maladies du bois, et en particulier sur l’esca, ont repris seulement vers la fin des années 1950, lorsque le docteur Luigi Chiarappa, de Californie, a démontré que l’esca n’était pas causée par un seul champignon, mais par deux basidiomycètes.
Trente ans plus tard, dans les années 1980, l’équipe de Bernadette Dubos et de Philippe Larignon à l’Inra de Bordeaux a poursuivi ces travaux et démontré la complexité particulière de cette maladie. Elle a entre autres découvert qu’il existait au moins cinq agents pathogènes, dont les interactions restent encore mal connues, d’où la difficulté de mettre au point un traitement efficace. Elle a également mis en évidence les deux variantes de la maladie : la forme lente, avec une évolution qui peut durer plusieurs mois, voire plusieurs années, et la forme rapide dite « apoplexique », avec un dessèchement brutal causé par un arrêt de la circulation de la sève, entraînant la mort du cep en quelques jours seulement. En 1999, une autre « variante » a été identifiée, le Black Dead Arm. Cette maladie avait longtemps été attribuée à l’esca à cause de la similitude des symptômes, et elle est aujourd’hui très présente dans le vignoble bordelais : en 2000, jusqu’à 20% de ceps touchés par le Black Dead Arm ont été dénombrés dans une parcelle de l’Entre-Deux-Mers.
Dès le début de leurs recherches, dans les années 1980, les services de Bernadette Dubos ont alerté les pouvoirs publics sur la nécessité de trouver une solution alternative à l’utilisation de l’arsénite. S’appuyant sur des sondages, ils avaient en effet constaté une progression alarmante de la maladie : dans certains vignobles, les champignons étaient présents à des taux se situant entre 60 et 80%, bien que l’esca ne s’exprimait pas.
Les nombreuses mises en garde de l’équipe de Bernadette Dubos n’ont pas été prises en considération par les pouvoirs publics, alors que ces derniers savaient pertinemment que le traitement par l’arsénite de sodium était condamné à terme. Du côté du privé, même désintérêt, car quelle société de produits phytosanitaires aurait pu trouver l’audace de déposer un dossier d’homologation pour une substance à base d’arsenic ?

Un rapport de stage

En 2000, le rapport de stage d’un étudiant travaillant à la MSA (Mutualité Sociale Agricole) met le feu aux poudres : il affirme qu’entre 1997 et 1999, 17 signalements d’exposition à l’arsénite de sodium ont été recensés par le réseau de toxicovigilance de la MSA. Deux autres études, toujours réalisées par la MSA, dans l’Hérault et le Rhône en 2000 et dans 10 départements viticoles au sud de la Loire en 2001, révèlent une contamination des utilisateurs, et s’insurgent contre l’inefficacité relative des équipements de protection. Sur la seule base de ces trois rapports, qui n’ont jamais fait l’objet d’études contradictoires, le ministère de l’Agriculture, angoissé par le spectre d’une nouvelle affaire du type sang contaminé, décide d’anticiper de deux ans le retrait de l’arsénite de sodium - programmé par l’Union européenne pour fin 2003 -, au seul motif de protéger ses utilisateurs. Le 23 novembre 2001, ce retrait immédiat est notifié en des termes particulièrement alarmistes : « Conformément aux dispositions prévues par les articles L. 253-1 à L. 253-17 du code rural (...), le ministre de l’Agriculture et de la Pêche décide le retrait des autorisations de mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques contenant de l’arsénite de soude (arsenic de l’arsénite de sodium) sans délai d’écoulement des stocks aussi bien au stade de la distribution qu’à celui de l’utilisation. Ces mesures entrent en vigueur à la date du 8 novembre 2001, date de notification des décisions de retraits d’autorisation de mise sur le marché des préparations concernées.  » Sans délai d’écoulement des stocks, mesure d’exception parfaitement inhabituelle et difficilement justifiée pour une substance utilisée depuis... presqu’un siècle !

Il est important de souligner que le retrait de l’arsénite de sodium a été présenté comme une mesure de « protection des opérateurs », et en aucun cas comme une mesure de protection de l’environnement. Or, si le souci principal était la protection des viticulteurs, pourquoi rien n’a-t-il été envisagé pour récupérer ces dangereux stocks que les viticulteurs venaient de constituer en vue de la campagne d’hiver 2002 ? Pire, par sa décision, le ministre a transformé des viticulteurs qui se trouvaient en situation tout à fait régulière en hors-la-loi, par le fait même qu’ils se retrouvaient soudainement en possession d’une matière illicite. Paradoxalement, pour rentrer dans la légalité, ils n’avaient d’autre solution que de se débarrasser de leurs stocks. Ce qu’ils ne pouvaient faire qu’illégalement... comme par exemple en les déversant dans la nature ! Qu’allait-il donc advenir de ces stocks ? C’est la question posée par le journal de la MSA, dans son édition du 25 janvier 2002 : « Reste à présent à définir les modalités de reprise des stocks et leur recyclage ; ce que devraient faire prochainement le ministère de l’Agriculture et de la Pêche ainsi que celui de l’Aménagement du Territoire.  » Or, rien ne se passe !

Les stocks indésirables

Un an plus tard, en janvier 2003, une solution semble avoir été enfin trouvée, ce qui fait dire à Jean-Charles Bocquet, directeur général de l’Union des industries de la protection des plantes (UIPP), cité dans l’hebdomadaire Agri-viti Presse hebdo, que « le rapatriement des reliquats de stocks d’arsénite sera mis en œuvre dans les semaines qui viennent  ». D’après l’hebdomadaire, la seule question en suspens était celle de la destruction du stock récupéré. Cependant, hormis ces déclarations optimistes, les viticulteurs n’ont rien vu venir ! Interrogé sur ce sujet le 1er avril 2003 - soit plus d’un an et demi après l’interdiction - par le député UMP de l’Hérault, Robert Lecou, Hervé Gaymard répond : « Ces stocks sont estimés à 1200 tonnes de produits. Mon ministère travaille activement avec les firmes productrices, les distributeurs et les viticulteurs, à un dispositif de collecte des produits qui, après l’interdiction, ont acquis le statut de déchets. La collecte initiale sera assurée par les distributeurs qui orienteront ensuite les produits vers un dépôt de stockage sécurisé. Les produits pourront ainsi être concentrés dans un nombre limité de lieux pour y être détruits. En attendant cette collecte, une vaste action de sensibilisation des détenteurs de produits a été entreprise en 2002, sur le thème de la non-utilisation et de la conservation des produits.  » Grande avancée : le ministre promet une « sensibilisation des détenteurs de produits » ! Pourtant, comme le note Robert Lecou dans sa question au ministre, « l’existence de stocks importants d’arsénite dans des hangars et des caves fait courir un risque écologique important car on peut craindre que le produit soit détruit sans précaution, voire jeté dans la nature  ». Aujourd’hui, ce sont toujours les distributeurs et les viticulteurs qui portent un fardeau que tout le monde fait mine d’ignorer !

Or, si rien n’est fait, c’est parce qu’il est très difficile de gérer la récupération de ces stocks et leur destruction. Qui, en effet, acceptera de transporter un produit devenu illégal et qu’aucune assurance ne pourra couvrir ? Qui serait responsable en cas d’accident lors du transport ou dans les centres de dépôt provisoires ? En outre, si le produit devient inoffensif lors de l’épandage, grâce à sa diffusion - et seulement dans la mesure où l’on respecte les précautions nécessaires -, il est indestructible en l’état car il résiste à l’incinération. La seule solution envisagée serait de le stocker dans des mines de sel !
Pourtant, il existe une solution, dictée par le bon sens : puisque, selon les dires du ministre, les viticulteurs disposent de plus de 1000 tonnes d’arsénite de sodium, à un moment où la maladie de l’esca menace sérieusement les vignobles et où aucun autre moyen de traitement n’est disponible, ne serait-il pas logique de prendre des mesures exceptionnelles qui autoriseraient les viticulteurs disposant du matériel adéquat à écouler leurs stocks ? Si l’on doute de la responsabilité des viticulteurs, cette mission pourrait être confiée à des équipes spécialisées, à l’instar de ce qui se fait pour le bromure de méthyle, substance ne pouvant être utilisée que par des entreprises agréées par le service de la protection des végétaux du ministère de l’Agriculture. Ces deux portes de sortie pertinentes permettraient au minimum de résoudre le problème des stocks et de gagner trois à cinq ans en ce qui concerne la progres sion de la maladie, sachant que l’application de l’arsénite de sodium sur une parcelle est généralement efficace pour deux ou trois ans, voire cinq ans.

Au-delà de la gestion des stocks

Pour le secrétaire régional de la FDSEA, Alain Lalanne, « l’utilisation des stocks ne résout pas le problème de fond. Il faut revoir dans sa totalité toute la législation concernant l’arsénite de sodium. Regardez en Espagne et en Italie : ce produit est effectivement interdit, mais l’interdiction est modulée d’après les cas spécifiques. Si rien n’est fait chez nous, certains viticulteurs désespérés, qui voient leur vigne mourir, iront se procurer frauduleusement le produit en Espagne ou en Italie, où il est disponible.  » Aujourd’hui, la Chambre d’Agriculture du Gers organise une pétition afin de sensibiliser les pouvoirs publics sur les conséquences du maintien de l’interdiction. D’après Guy Beyris, de la CR, le problème concernant la protection de l’opérateur, à l’origine des mesures draconiennes d’interdiction, n’est aujourd’hui tout simplement plus de mise. Avec les mesures environnementales obligatoires, la grande majorité des viticulteurs se sont en effet équipés correctement et l’investissement nécessaire pour ceux qui ne le sont toujours pas ne devrait pas dépasser 300 euros. « En revenant sur son choix initial, la France prendrait une décision raisonnable. Il faut donner aux viticulteurs la possibilité de protéger correctement leur vigne jusqu’à ce qu’un produit de remplacement soit proposé », explique-t-il. « La situation du vignoble français est très délicate. Nous avons une très forte concurrence avec de très bons vins étrangers. Nous ne pouvons pas nous permettre de baisser la garde sur notre qualité. D’un côté on insiste sur la réorientation de l’agriculture vers une agriculture de qualité, et de l’autre on retire du marché les produits qui permettent la garantie de la qualité. Ce n’est pas possible  ! »

Rien à l’horizon

Depuis 2001, des crédits ont été débloqués pour financer enfin les recherches sur l’esca. Cependant, « il n’y a aucune solution à un proche horizon  », nous a confirmé Philippe Larignon, aujourd’hui chercheur à l’ITV de Nîmes. Ce dernier n’est pas pour autant pessimiste : « Il existe de multiples équipes qui travaillent sur le sujet en France, comme par exemple à l’ITV de Nîmes, à l’Inra de Bordeaux ou encore au CNRS de l’Université de Poitiers. Ensuite, des équipes internationales se sont mises en place, aux Etats-Unis, en Australie et en Italie  ». Ainsi, une centaine de chercheurs venant de tous les pays viticoles se sont regroupés au sein de l’ICGTD (International Council Grapevine Trunk Disease). Ils se réunissent tous les deux ans depuis 1999 pour partager leurs connaissances acquises et réfléchir sur les orientations. Un autre groupe, FAVOR, qui réunit des chercheurs européens, américains et australiens, organise des rencontres bisannuelles pour définir des programmes de recherches. « Il faut arriver à comprendre pourquoi dans un même vignoble, certaines parcelles sont touchées et pas d’autres », explique de son côté Jean-Pierre Péros, chercheur à l’Inra de Montpellier. Ce dernier poursuit : « Cela montre, en tout cas, que ces maladies ne sont pas une fatalité  ».

Toujours est-il que pour l’instant, les vignes dépérissent... et les stocks d’arsénite se dégradent !

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