Les néonicotinoïdes de nouveau sur la sellette

pesticides 21 | 01 | 2013

Les néonicotinoïdes de nouveau sur la sellette

Comme attendu, l’usage des traitements de semences à base de thiamethoxam, d’imidaclopride et de clothianidine (néonicotinoïdes), est une fois de plus menacé. Le coup est parti de Bruxelles.

Ardent promoteur de l’agroécologie, Stéphane Le Foll n’apprécie guère les traitements de semences. Lors de sa conférence de presse du 29 juin 2012 annonçant le retrait du Cruiser OSR sur colza, il avait déclaré souhaiter diminuer l’usage des pesticides en ayant davantage recours à des itinéraires techniques qui ne font pas appel aux méthodes préventives. « Si vous ne changez pas les conditions de la production, difficile de changer le recours à des produits qui s’inscrivent dans des itinéraires techniques qui nécessitent leur utilisation », avait-il expliqué, ajoutant que « d’autres produits [que le Cruiser] suscitent des interrogations ». « La démarche qui est la mienne et qui est celle de la France sera de porter cette question à l’échelle européenne, car on s’aperçoit qu’un certain nombre de pays ont déjà pris des décisions, pas forcément sur les mêmes produits, mais [sur des produits] de la même famille, et notamment sur le maïs. Nous allons donc essayer de nous coordonner et de trouver tous les éléments de convergence », avait-il conclu.Joint par A&E, le directeur de la Direction générale de l’alimentation (DGAL), Patrick Dehaumont, avait alors précisé que le retrait de l’AMM du Cruiser OSR impliquait automatiquement l’interdiction des exportations de semences de colza traitées au Cruiser OSR, puisque « normalement, la réglementation ne le permet pas ».

Or, depuis cette conférence de presse, le ministre semblait avoir mis de l’eau dans son vin. Aucune mesure n’a été prise pour suspendre les exportations de produits n’ayant pas d’AMM en France. Mieux encore, les maïsiculteurs peuvent aujourd’hui se féliciter d’avoir à leur disposition « non plus un seul, mais deux traitements de semences insecticides », comme le souligne La France Agricole dans son édition du 4 janvier 2013. Au Cruiser TS s’ajoute désormais le Sonido, un produit de Bayer CropScience à base de thiaclopride –donc un néonicotinoïde –, autorisé depuis novembre 2012 sur taupin. Cette autorisation somme toute raisonnable n’a suscité aucune réaction de la part des apiculteurs ou des alliés écologistes du gouvernement. Pas la moindre campagne de presse, ni la moindre tentative de lobbying parlementaire, contrairement à ce qui s’était passé en 2011 pour le Cruiser. Visiblement, les élus socialistes font preuve d’une discipline suffisante pour ne pas risquer de mettre leur ministre de l’Agriculture en difficulté. Et c’est tant mieux. Bref, la filière semencière –firmes comme agriculteurs– semblait pouvoir compter sur un horizon sans nuage.

L’Efsa déclenche la tempête

Or, dès novembre 2012, A&E annonçait dans son éditorial une « météo bruxelloise avec un ciel particulièrement orageux » et une « forte tempête à venir ». Cette tempête a été déclenchée le 16janvier 2013 avec la publication d’un rapport de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) sur le risque abeille lié à trois néonicotinoïdes (le thiamethoxam, l’imidaclopride et la clothianidine). L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a immédiatement commenté l’avis, rappelant qu’en ce qui concerne l’exposition des abeilles aux poussières, la France avait anticipé le risque et mis en place des mesures préventives. « Cet élément propre à la France n’a pas été pris en compte dans l’évaluation réalisée par l’Efsa », note l’agence française, qui relève également que « l’Efsa s’est fondée sur les principes mentionnés dans un projet de nouveau document d’orientation européen pour l’évaluation des risques des pesticides pour les colonies d’abeilles, en cours de discussion au niveau communautaire ». En clair, la nouvelle méthodologie utilisée par l’Efsa n’a pas encore été validée. Ce qui explique que dans certains cas, l’agence européenne manquait tout simplement de données pour évaluer les risques sur la santé des colonies d’abeilles. « Le rapport Efsa ne recommande pas l’interdiction des néonicotinoïdes », a réagi Syngenta, le propriétaire du Cruiser. Certes. Mais comme le souligne Stéphane Foucart, journaliste au Monde, « l’industrie des pesticides va devoir encaisser le coup ». « L’Efsa émet un avis scientifique sévère sur trois pesticides (clothianidine, imidaclopride et thiamethoxam), tous présentant un risque élevé pour les abeilles », poursuit- il. « Même si certaines données sont encore indisponibles, le rapport publié mercredi en ligne par l’Agence européenne de sécurité des aliments (Efsa) est accablant pour l’imidaclopride (Gaucho), la clothianidine (Poncho) et le thiamethoxam (Cruiser), qui se retrouvent de plus en plus sur la sellette », note pour sa part Marc Mennessier, journaliste au Figaro. Des propos confirmés par Frédéric Vincent, porte-parole de Tonio Borg, le commissaire européen en charge de la Santé et des Consommateurs. « Les conclusions de l’étude réalisée par l’Efsa suite à notre demande sont en effet inquiétantes. Nous avons un problème avec nos populations d’abeilles en Europe, et il nous faut trouver des solutions », a-t-il indiqué à A&E. En outre, Frédéric Vincent rappelle que plusieurs États-membres ont déjà pris des mesures unilatérales, que la Commission souhaiterait harmoniser. « Ce sujet sera à l’ordre du jour de la réunion du comité permanent de l’UE prévue le 31 janvier », poursuit le porte-parole, qui laisse à terme la porte ouverte à une interdiction plus générale des produits incriminés.

 

De son côté, le ministre de l’Agriculture s’est félicité d’avoir décidé dès juin dernier le « retrait de l’autorisation de mise sur le marché (AMM) du Cruiser OSR » et, en parallèle, « d’avoir engagé la procédure de demande d’interdiction d’utilisation au niveau européen ». Sans aucun doute, son communiqué de presse laisse entendre qu’il est tenté d’aller au-delà de ce premier retrait. Faute de mesures de la part de la Commission, il pourrait en effet retirer l’AMM du Cruiser sur maïs, au motif que des risques seraient liés à l’exposition des abeilles « à la guttation de la plante, notamment sur le maïs ».

Contre-feu de la filière agricole

C’est dans ce contexte bien orageux que l’industrie semencière, fermement soutenue par les principaux syndicats agricoles représentés notamment par le Copa-Cogeca, a décidé de rendre publique une étude sur les conséquences socio-économiques et environnementales de l’interdiction des néonicotinoïdes utilisés en traitements de semences. Ses conclusions sont sans équivoque : dommages économiques évalués à 17 milliards d’euros sur 5 ans pour l’Union européenne ; menace sur 50 000 emplois, en particulier en Europe de l’Est ; déclin substantiel de la production de colza dans l’UE ; diminution de l’alimentation animale et des matières premières disponibles pour l’industrie alimentaire ; dégâts environnementaux considérables au regard du manque d’alternative disponible. « Si cette technologie était interdite en Europe, les agriculteurs devraient revenir à des formes partielles de protection des cultures qui reposent sur des solutions chimiques âgées de plusieurs décennies », précise Steffen Noleppa, l’un des auteurs de l’étude.

 

Soutenu par Syngenta et Bayer CropScience, ce travail de recherche a été confié au Forum Humboldt pour l’Alimentation et l’Agriculture, un groupe de réflexion basé en Allemagne et présidé par l’économiste Harald von Witzke. Réalisée à partir de données collectées dans dix pays de l’Union européenne, l’étude est divisée en deux parties. La première analyse l’impact en fonction de cinq scénarios distincts, qui vont du plus extrême –c’est-à-dire l’interdiction totale des néonicotinoïdes (NNi) sur six cultures (blé, maïs, orge, colza, tournesol et betterave à sucre), sans moyen alternatif de protection–, au plus « soft » – une interdiction unique sur le tournesol et le colza–, en passant par le remplacement des NNi par une gamme de produits alternatifs mais moins efficaces.

Une macro-étude en deux temps

Pour chaque scénario, les auteurs ont chiffré le manque à gagner pour l’agriculteur en fonction de la perte de rendement prévisible, et selon un prix moyen des céréales. Ce prix a été établi en combinant la méthode de calcul CNV (Eidman et al., 2000) et la méthode World Food Equation (développée par Kirschke et al. en 2011), cette dernière prenant en compte les répercussions d’un manque de production sur le prix du marché international. Ce manque est estimé à 16% pour le blé, 38% pour l’orge, 57% pour le maïs et 31% pour la betterave. « Le plus grand changement relatif concerne les graines de tournesol. Dans ce cas pré- cis, l’UE deviendrait importatrice nette, au lieu d’être exportatrice nette comme c’est le cas actuellement », indique l’étude.

« Selon le scénario S1 (interdiction totale des NNi), la technologie des néonicotinoïdes contribue potentiellement à hauteur de 2,1 milliards d’euros au chiffre d’affaires du marché des semences, et réduit le coût de production de 0,7 milliard d’euros. Cela se traduit par un gain de 2,8 milliards d’euros de la valeur ajoutée agricole à l’échelle européenne, qui serait perdu si les néonicotinoïdes étaient retirés de la palette des moyens de lutte dont disposent les agriculteurs. Dans le scénario 5, où l’on compare les néonicotinoïdes à un traitement dépourvu de tout insecticide sur la superficie originellement traitée par les néonicotinoïdes, le gain de la valeur ajoutée agricole associée à l’utilisation de la technologie des néonicotinoïdes s’élèverait à 4,2 milliards d’euros pour le producteur. Dans ce scénario, les revenus du marché augmenteraient de 4,8 milliards d’euros, et le coût diminuerait de 0,6 milliard d’euros », notent les auteurs. « Les dommages potentiels immédiats pour le bien-être global de l’UE, si les néonicotinoïdes étaient interdits ou leur utilisation suspendue (4,5 milliards d’euros), sont à peu près équivalents à la valeur ajoutée agricole totale de certains petits États-membres de l’UE, comme l’Autriche ou la Finlande », poursuivent-ils.

Un calcul similaire a été réalisé afin de mesurer l’impact d’une suspension des néonicotinoïdes sur les emplois. « On peut affirmer que plus de 860 000 emplois dans le secteur agricole de l’UE – mesurés en termes d’unités de travail annuel (UTA)– seraient remis en cause en l’absence de néonicotinoïdes. L’expression “remis en cause“ nécessite une explication. Cela veut dire qu’un emploi est directement perdu ou qu’il est sujet à une réduction de revenu. Environ 22000 emplois agricoles seraient perdus dans le scénario S1, et 45 000 emplois au niveau des exploitations dans le scénario S5 », indique l’étude.

La seconde partie examine les cas spécifiques de différents secteurs, comme celui des producteurs de semences de maïs. Sachant que plus de 80 % de la production de semences de maïs est concentrée en France, en Hongrie et en Roumanie, l’interdiction des néonicotinonïdes ferait baisser la marge additionnelle de gain réalisée par l’industrie semencière. Selon l’étude, celle-ci s’élève à environ 120 millions d’euros uniquement pour le maïs. Le rapport évoque d’autres cas, comme celui des producteurs de blé d’hiver, de betterave à sucre ou encore celui des producteurs de porc, qui seraient également concernés par cette mesure.

Le soldat Cruiser sera-t-il sauvé ?

Cette contribution socio-économique suffira-t-elle à sauver les soldats Gaucho, Cruiser, Poncho et autres ? Rien n’est moins sûr. D’autant plus que l’étude prête le flanc à quelques critiques méthodologiques. Ainsi, il aurait été préférable que les auteurs apprécient les pertes selon une fourchette de prix des céréales –ce prix étant par définition difficilement prévisible– plutôt que sur la base d’un prix unique. En outre, le travail rigoureux réalisé en 2012 par Arvalis sur la nuisibilité des ravageurs en France montre toute la complexité de l’exercice, notamment avec des variabilités régionales qui ne peuvent pas être prises en compte dans le type de macro-analyse proposée par l’équipe de Harald von Witzke. Enfin, l’acceptabilité des résultats aurait très certainement été plus forte si ce travail d’évaluation socio-économique avait été commandité par la Commission européenne ou par le ministère de l’Agriculture. Ce qui aurait été naturel, puisqu’il revient aux décideurs politiques de prendre des mesures en fonction d’une connaissance fiable non seulement des risques, mais aussi des bénéfices. D’une part ceux-ci ne sont pas suffisamment établis, bien que cette étude apporte à ce sujet un premier éclairage. D’autre part se pose la question de connaître les effets réels et non supposés d’une interdiction partielle ou totale de ces trois pesticides sur la situation des abeilles, même en retenant l’hypothèse de la responsabilité limitée de cette famille de pesticides dans l’état lamentable du cheptel des abeilles. Sans quoi on risque de saborder une partie de l’agriculture européenne pour rien.

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