paludisme : la fable de la fable du DDT

pesticides 03 | 06 | 2014

paludisme : la fable de la fable du DDT

Pour le journaliste du Monde Stéphane Foucart, la question est entendue : afin d’imputer aux mouvements écologistes l’arrêt de l’utilisation du DDT dans la lutte contre le paludisme, les néoconservateurs américains ont forgé de toutes pièces une légende. « Bien qu’omniprésente sur le Net, cette fable n’en est pas moins dépourvue de tout fondement [1] », affirmait le journaliste en novembre 2011. « Pour ses usages de contrôle des moustiques vecteurs de maladies comme le paludisme, le DDT n’a jamais été interdit en Afrique. Ni, du reste, nulle part ailleurs... Et, en tout état de cause, les mouvements écologistes des pays du Nord n’ont guère le pouvoir de faire interdire quoi que ce soit dans les pays du Sud [2] », ajoutait-il. « Au moins, les lecteurs du Monde sont-ils désormais informés », se félicitait-il.

Stéphane Foucart a entièrement raison : sauf dans quelques pays, dont les principaux pays occidentaux, le DDT n’a jamais été formellement interdit. En revanche, personne ne peut nier que les mouvements écologistes ont œuvré contre l’usage du DDT, et ce quels que soient le lieu géographique et le but de cette utilisation – agricole ou de santé publique. En effet, depuis la sortie du livre de Rachel Carson Le Printemps Silencieux en 1962, cet insecticide est devenu le symbole de la lutte mondiale contre les pesticides. Tout naturellement, son interdiction a été souhaitée par de très nombreuses associations environnementalistes ; « même dans les pays où le DDT a permis de maîtriser le paludisme [3] », précise Michael McCloskey, l’ancien président du Sierra Club, l’une des plus importantes associations écologistes outre-Atlantique. En 1972, son souhait a été partiellement exaucé : les autorités américaines ont décidé d’en interdire l’usage sur le territoire américain.

Personne ne peut également nier que les campagnes anxiogènes, menées principalement par Greenpeace, ont dramatiquement limité l’usage du DDT dans de très nombreux pays. En 2006, afin de justifier sa décision de réintroduire l’usage du DDT dans la lutte contre le paludisme, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a d’ailleurs rappelé qu’« [elle avait] activement encouragé le recours à cette méthode prophylactique jusqu’au début des années 80 quand, ayant de plus en plus de raisons de s’inquiéter des effets du DDT sur la santé et l’environnement, elle lui a préféré d’autres moyens de prévention [4] ». Parmi les facteurs décisifs, l’OMS cite « la réprobation générale envers l’utilisation du DDT, due à des peurs quant à ses effets nocifs sur l’environnement et la santé, peurs qui sont injustifiées si le DDT est utilisé correctement lors des pulvérisations ». Difficile donc d’ignorer le lien de causalité entre la diminution de l’usage du DDT et les attaques constantes dont ce produit a été l’objet !

Lovelock accuse

Dans son dernier ouvrage, A Rough Ride to the Future, James Lovelock, le biologiste écologiste à l’origine de « l’hypothèse Gaïa », a l’audace d’accuser l’activisme vert d’être responsable, via ses campagnes contre le DDT, de plusieurs millions de morts dans les pays en développement. Il a, lui aussi, raison.
 
Comme le rappelle Jean-Paul Krivine, rédacteur en chef de la revue de l’Association française pour l’information scientifique (AFIS), dans un article paru en avril 2014 [5], l’aide financière internationale pour la lutte contre le paludisme a très souvent été assortie d’une clause spécifique bannissant l’usage du DDT. « Au Mozambique, le DDT cesse d’être utilisé car 80 % des fonds dédiés à la santé proviennent de donneurs étran- gers qui ont exigé le bannissement de l’insecticide », souligne la revue de l’AFIS, qui cite également l’aide « d’un montant de 165 millions de dollars » accordée par la Banque mondiale à l’Inde. Certes, l’Agence américaine pour le développement international (Usaid) n’a jamais interdit l’usage du DDT dans ses programmes. En revanche, elle a orienté ses crédits vers des solutions alternatives. « D’un point de vue purement technique en termes de méthodes efficaces de lutte antipaludisme, l’Usaid et d’autres groupes n’ont pas jugé nécessaire de classer le DDT comme composant à haute priorité dans les programmes antipaludisme pour des raisons pratiques. Dans de nombreux cas, la pulvérisation en intérieur du DDT ou de tout autre insecticide n’est pas efficace en termes de coût et difficile à maintenir. Dans la plupart des pays d’Afrique où l’Usaid soutient des programmes antipaludisme, il a été jugé plus efficace en termes de coût, ainsi que plus approprié, d’utiliser les fonds du gouvernement américain pour des filets traités à l’insecticide, qui sont tout aussi efficaces à limiter le paludisme et plus faciles à mettre en œuvre dans les pays qui n’ont pas mis en place de programme de pulvérisation en intérieur [6] », note l’agence américaine. Bref, les écologistes – et d’autres, comme l’Usaid – ont une part considérable de responsabilité dans la diminution progressive de l’usage du DDT dans les pays qui combattent le paludisme.

Rappel des faits

Références à l’appui, Jean-Paul Krivine rappelle les faits suivants : (1), selon l’OMS, le paludisme est toujours responsable d’environ 600000 décès par an ; (2) la lutte contre ce fléau avait donné des résultats probants au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, « principalement grâce à l’application de DDT dans les habitations » ; (3) en 1972, le DDT a été interdit aux États-Unis par l’Agence de l’Environnement, alors que de nombreuses associations environnementalistes menaient des campagnes pour son interdiction généralisée dans le monde ; (4) ces associations ont de facto obtenu gain de cause avec, pour effet collatéral, une reprise de l’épidémie de paludisme, touchant des millions de personnes dans des pays qui pouvaient espérer une éradication. Ce n’est qu’en 2006 que l’OMS a de nouveau recommandé l’usage du DDT, après avoir constaté que « de nombreux tests et travaux de recherche ont montré que la pulvérisation de DDT à l’intérieur des habitations dans le cadre de programmes bien gérés n’est pas dangereuse, ni pour l’homme, ni pour la faune et la flore [7] ». Autrement dit, que les craintes concernant cet insecticide étaient disproportionnées par rapport aux bénéfices.

Quelle fable ?

Ni James Lovelock ni Jean-Paul Krivine n’imputent aux mouvements écologistes une « interdiction planétaire » du DDT. Simplement, ils rappellent une vérité certes dérangeante : les campagnes anxiogènes des marchands de peur portent à conséquences. Dans le cas du DDT, le prix a été principalement payé par des millions d’enfants vivant dans les pays les plus pauvres. Il est donc surprenant que Stéphane Foucart consacre toute sa chronique du 28 avril 2014 à accuser ces deux rédacteurs de populariser une « fable du DDT ». Car cette fable n’existe que dans son imaginaire.

[1Haro sur les écolos !, le débat 1/4, Le Monde, 18 novembre 2011.

[2Haro sur les écolos !, Stéphane Foucart, Le Monde, 3 novembre 2011.

[4Communiqué de presse de l’OMS, 2006, http://www.who.int/mediacentre/news/releases/2006/pr50/fr/

[5DDT et lutte contre le paludisme : la réécriture de l’histoire, Jean-Paul Krivine, Afis, avril 2014.

[7Indoor residual spraying, Global Malaria Program, OMS 2006.

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