Pesticide : Un rapport parlementaire dénonce « les méthodes statistiques inappropriées du PR Belpomme »

pesticides 21 | 07 | 2009

Pesticide : Un rapport parlementaire dénonce « les méthodes statistiques inappropriées du PR Belpomme »

Les Antilles ne sont probablement pas la seule région au monde à être
concernée par les contaminations à la chlordécone. C’est en tout cas ce que conclut le rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques (OPECST), intitulé Impacts de l’utilisation de la chlordécone et des pesticides aux Antilles : bilan et perspectives d’évolution. Présenté à la presse le 24 juin 2009, ce document rappelle que les Antilles ont utilisé à elles seules 300 des 1 800 tonnes de chlordécone fabriquées dans le monde. « Un rapport réalisé en 2006 par le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement précise que de grands volumes de chlordécone ont servi à lutter contre le doryphore de la pomme de terre en Allemagne et en Europe de l’Est », ajoute l’agence de presse Agrapresse, qui souligne également « le manque de données, voire de méthodologie scientifique », dont a fait l’objet cette affaire.

Ce qu’Agrapresse omet toutefois de signaler, c’est la sévère critique formulée dans le rapport de l’OPECST au sujet des légèretés scientifiques du professeur Dominique Belpomme, le président de l’Association pour la recherche thérapeutique anticancéreuse (Artac), dont les propos avaient défrayé la chronique en septembre 2007 suite à la publication de son « rapport d’expertise » sur la question. Fait peu courant, les auteurs du rapport parlementaire – la sénatrice UMP Catherine Procaccia et le député PS Jean-Yves Le Déaut – ont consacré une trentaine de pages à ce qu’ils appellent une « affaire dans l’affaire ». Dommage que peu de journalistes s’y soient intéressés...

« L’affaire Belpomme »

Le rapport parlementaire révèle en effet comment le Pr Belpomme a démarché Victorin Lurel, le président du conseil régional de la Guadeloupe, pour réaliser une « expertise scientifique indépendante ». La proposition du cancérologue a été acceptée par M. Lurel « sous réserve que la méthodologie de cette expertise soit validée par un comité de pilotage constitué de chercheurs internationaux ». Curieusement, Dominique Belpomme n’a jamais donné suite à la réponse de M. Lurel, alors que ce dernier avait débloqué un budget de 165 000 euros pour la réalisation de ce travail. Aurait-il eu peur des réserves de ses collègues ?

Il est vrai que dans ce dossier, le Pr Belpomme n’a pas brillé par sa rigueur scientifique. Comme le regrettent les auteurs du rapport parlementaire, son initiative a plutôt contribué « à “théâtraliser” cette question ». Plus grave, ses propos étaient dénués « de tout contenu scientifique publiable (absence d’analyses de données, absence de méthodologie, absence d’analyses de résultats) », comme le constate le rapport. « On ne peut pas, en quelques jours de visite et sans avoir auditionné les acteurs principaux, aboutir aux conclusions sans nuances de l’Appel de Paris, pourtant signé par une cinquantaine de personnalités et notamment par Yann Arthus-Bertrand, Corinne Lepage, Luc Montagnier, Jean-Marie Pelt ou Gilles-Éric Séralini », indiquent les rapporteurs. « Il y a eu un accident environnemental aux Antilles parce que la chlordécone utilisée jusque dans les années 1990 reste piégée dans les sols. Il n’y a pas besoin de noircir le tableau », déplorent les parlementaires, qui dénoncent «  la tendance actuelle à la surmédicalisation ». « Pour médiatiser, il faut choquer, y compris en tordant la vérité scientifique. Il faut appâter le chercheur de scoop en indiquant que l’on va révéler de nouvelles données scientifiques », écrivent-ils. Tout en reconnaissant que « dans toute démocratie, il faut que des lanceurs d’alerte tirent la sonnette d’alarme lorsqu’un danger menace des populations ou l’environnement », les rapporteurs précisent que « ce message ne peut pas être uniquement médiatique. Il doit s’appuyer sur des bases scientifiques solides. »

Responsabilité scientifique

Or, concernant les bases scientifiques des affirmations de Dominique Belpomme, le rapport de l’OPECST est dévastateur. À propos d’une courbe présentée par le président de l’Arts, qui montre que depuis 1983 le taux
de cancers de la prostate croît plus fortement en Martinique qu’en métropole, le texte accuse « les calculs et les courbes du Pr Belpomme de procéder d’une méthode statistique inappropriée ». En employant les seules méthodes reconnues en la matière (celles recommandées par le Centre international de recherche sur le cancer de l’OMS, qui préconisent d’évaluer les évolutions temporelles en modélisant l’âge des patients, les périodes de diagnostic et l’état de la cohorte de naissance), les résultats sont d’ailleurs bien différents : on obtient une progression de 5,33 % sur la période 1978-2000 pour la France métropolitaine et de 5,65 % sur la période 1981-2000 pour la Martinique. La surincidence constatée est alors considérée comme statistiquement non significative ! Les rapporteurs parlementaires pointent ensuite du doigt « le procédé oblique employé par le Pr Dominique Belpomme
lorsqu’il s’exprime sur cette question à la télévision »
. En effet, lors d’un reportage sur France 3 en décembre 2008, la progression de la courbe présentée par le Pr Belpomme est linéaire, alors qu’un mois plus tard, sur Canal+, « elle devient visuellement exponentielle », comme s’étonnent les rapporteurs. « Au demeurant, si le thème abordé se prêtait à la cruauté intellectuelle, on pourrait poursuivre la courbe exponentielle du professeur Belpomme de 2002 à 2009 et relever une multiplication par deux de la survenance des cancers de la prostate en Martinique. Ce qui n’a naturellement pas été constaté », ironisent-ils. Plus sérieusement, Catherine Procaccia et Jean-Yves Le Déaut s’interrogent sur le « sens des responsabilités » du président de l’Artac : « Sur un sujet de santé publique aussi grave et en s’adressant à des populations dont on a pu mesurer la sensibilité, vos rapporteurs estiment que les calculs et les courbes du Pr Belpomme ne correspondent pas au sens des responsabilités et à la rigueur dont doivent
faire preuve les scientifiques lorsqu’ils s’expriment publiquement. Ces faits
leur font d’autant plus regretter que le Pr Belpomme se soit dérobé à leur demande d’audition »
, poursuivent-ils. Dans la lettre de refus du cancérologue, ce dernier admet que ses « travaux de recherche ne concernent pas et n’ont jamais concerné spécifiquement la chlordécone ». De quoi faire réfléchir les journalistes qui prennent encore au sérieux les propos alarmistes du professeur à ce sujet...

Particulièrement choqués par ce refus, Catherine Procaccia et Jean-Yves Le Déaut rappellent ne pas avoir « trouvé de précédent d’un agent public, rémunéré sur des fonds publics, fût-il professeur hospitalo-universitaire, qui ait refusé d’être entendu par le Parlement ». Et de conclure : « Il est quand même surprenant que le Pr Belpomme ait refusé d’être auditionné par vos rapporteurs, arguant du fait qu’il était déjà venu deux fois devant la Commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale en 2005 et en 2007. Il nous a même écrit qu’il ne s’occupait plus de ce sujet, alors que dans les mêmes jours, en mars 2009, l’article cité précédemment dans le Journal International of Oncology [qu’il a co-signé] était publié. »

Dans son courrier, le Pr Belpomme indique n’avoir « aucunement l’intention de s’investir plus avant dans ce domaine très sensible de l’opinion publique, mais seulement de poursuivre des travaux de recherche essentiels au plan sanitaire en tant que médecin et chercheur et respectant le Serment d’Hippocrate ». Une promesse qu’il n’a pas réussi à tenir plus de quelques mois, puisque le 6 juillet 2009, il n’a pas hésité à s’exprimer à la tribune de l’Université populaire sur les pesticides organisée par le mouvement de Ségolène Royal, Désirs d’avenir, au sujet de... la chlordécone !

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