Quelques réflexions sur le principe de précaution

politiques 03 | 11 | 2008

Quelques réflexions sur le principe de précaution

Lors du colloque de l’Académie des Sciences « Le monde végétal s’ouvre aux biotechnologies », qui s’est tenu les 15 et 16 septembre 2008, le philosophe Luc Ferry a exposé un point de vue original sur le principe de précaution. Compte-rendu de séance.

« Quel sens pour le principe de précaution à l’âge de la mondialisation ? » C’est à cette question pertinente que le philosophe Luc Ferry a répondu lors du colloque Le monde végétal s’ouvre aux biotechnologies, organisé par l’Académie des Sciences les 15 et 16 septembre derniers.

L’ancien ministre de l’Education a d’abord rappelé l’origine de ce principe : « Le principe de précaution m’est apparu pour la première fois en Allemagne dans les années soixante-dix. Baptisé Fürsorge Prinzip, il instituait l’idée qu’il fallait prendre ses précautions au sens d’économiser la planète, de ne pas user les richesses naturelles de manière inutile, de ne pas pécher par imprévoyance ; bref, de prendre en compte l’avenir et les générations futures ». Or, aujourd’hui, dans le contexte français, le principe de précaution possède une acception tout à fait différente, qui s’apparente à l’idée de risque zéro. «  Au moindre risque, on arrête tout », résume Luc Ferry, qui prend pour exemple la crise de la vache folle, au cours de laquelle des troupeaux entiers ont été exterminés alors qu’un seul animal était malade. « Comment est-on passé d’une idée qui n’est pas absurde, qui est même légitime – économiser la planète –, à cet impératif de risque zéro ? », s’interroge le philosophe.

Déculpabilisation de la peur

Pour Luc Ferry, le risque zéro est intimement lié à quelque chose « de l’ordre de la peur. En effet, nous vivons dans une société dans laquelle prolifèrent toutes sortes de peurs. Nous avons peur de tout : du sexe, de l’alcool, du tabac, de la vitesse, de la côte de boeuf, des poulets, des délocalisations, de la Turquie, des OGM, de l’effet de serre et de mille choses encore. On pourrait ajouter dix, vingt, trente autres concepts à cette liste, qui augmente chaque année. » Ce phénomène n’est pas nouveau. « Après tout, Astérix avait peur que le ciel ne lui tombât sur la tête, ce qui n’était pas plus intelligent que d’avoir peur des OGM », ironise-t-il. La véritable nouveauté, en revanche, c’est la déculpabilisation de la peur, qui n’est plus vécue comme une passion honteuse : « Lorsque j’étais enfant, on nous apprenait que grandir, c’est vaincre les peurs. Un grand garçon n’a pas peur. Pas peur du noir. Pas peur de quitter ses parents. Il doit être capable de se porter au secours d’une personne faible agressée dans un train ou un métro. Aujourd’hui, la peur n’est plus présentée comme une passion honteuse, infantile, qu’un adulte doit surmonter, mais comme le premier pas vers la sagesse. » Théorisé pour la première fois dans le livre du philosophe Hans Jonas Le Principe responsabilité – qui a servi de bible à l’écologie allemande et dans lequel figure un chapitre qui s’intitule Heuristique de la peur (heurisko : je découvre) –, le principe de la peur est devenu celui de la découverte, voire de la sagesse.

Un monde déconstruit

Ce glissement a pu se produire en raison de la déconstruction des valeurs traditionnelles de la société moderne, estime Luc Ferry.« Le XXe siècle que nous venons de traverser a été le théâtre de la déconstruction. Tout a été déconstruit : de la culture à la morale et à la politique. Nous avons déconstruit la tonalité en musique, la figuration en peinture, les règles traditionnelles du roman à la Balzac, à la Stendhal, à la Flaubert. Nous avons déconstruit les figures traditionnelles du surmoi (ce que l’on appelle la morale bourgeoise). Au final, nous nous retrouvons dans une situation de flottement, qui pour certains est angoissante. » L’origine de cette déconstruction, opérée au nom de deux emblèmes très puissants – la bohème et l’avant-garde – remonte à 1848, date de la parution des Scènes de la vie de bohème d’Henri Murger – qui ont servi de livret au fameux opéra de Puccini. Ce livre raconte la vie de jeunes gens qui se livrent à la déconstruction, c’est-à-dire à la révolte de l’individu contre les traditions, contre les autorités, et évidemment, contre les règles traditionnelles en matière d’art. « Ces jeunes gens se donnent des noms volontairement amusants, destinés à choquer le bourgeois, et qui passeront ensuite dans le langage courant. Ils s’appellent les je m’enfoutistes, parce qu’ils se moquent de la réussite sociale, les fumistes, parce qu’ils fument de l’opium dans de petites pipes en terre ou en écume, les hydropathes,
puisqu’ils sont fous, qu’ils ne cherchent pas l’argent ni la réussite sociale… Tout cela est assez rigolo, assez amusant »
, explique Luc Ferry, qui rappelle cependant que derrière ce phénomène se cache « quelque chose d’évidemment très profond : la révolte des individus contre les traditions, l’individualisme révolutionnaire ».

Sous les pavés, le capitalisme

Pourquoi cette révolte a-t-elle pris une telle ampleur au XXe siècle ? La réponse à cette question essentielle permet de comprendre pourquoi la société actuelle est anxiogène et pourquoi la peur se cristallise dans une opposition à la science. «  Aujourd’hui, beaucoup de nos contemporains pensent
que les risques majeurs proviennent non pas de la nature, mais de la recherche scientifique »,
souligne le philosophe, qui poursuit : « Derrière la déconstruction, qui fut l’oeuvre des bohèmes d’Henri Murger mais aussi du Bateau-Lavoir de Picasso, du dadaïsme, du surréalisme, du situationnisme, il y a quelque chose que nous avons mis longtemps à nommer : la mondialisation libérale. Sous les pavés, il n’y avait pas la plage, il y avait le capitalisme financier. Car la déconstruction des valeurs par cet individualisme révolutionnaire s’accompagne d’une exigence : entrer dans l’ère de l’hyperconsommation. Si nous avions gardé les valeurs qui étaient celles de mon arrière-grand-mère, nous consommerions beaucoup moins. Il fallait déconstruire les valeurs et les repères classiques de l’époque. Faire table rase. En clair, pour que le capitalisme financier puisse s’épanouir, pour que la mondialisation puisse s’installer, il fallait que l’on déconstruise les valeurs traditionnelles. »

Le discours de la science

Pour Luc Ferry, il existe deux formes de mondialisation. « La première, c’est le discours de la science. C’est la révolution scientifique, disons de Kepler à Newton. Je pense notamment à Newton parce que c’est le premier scientifique, dans le domaine de la physique, à pouvoir sérieusement prétendre tenir un discours valable pour tous les êtres humains. Le principe de gravitation universelle s’applique aux riches comme aux pauvres, aux roturiers comme aux aristocrates, aux puissants comme aux faibles. » C’est à cette époque que se noue le lien essentiel entre République, démocratie et science. « Cette première mondialisation apparaît portée par un gigantesque projet de domination du monde. Ils’agit d’une domination intellectuelle, bien entendu », précise le philosophe, qui prend pour exemple le principe d’inertie chez Descartes : « De sa théorie des boules de billard qui ne changent ni de direction, ni de vitesse tant qu’il n’y a pas un corps qui vient les choquer se dégage un concept extraordinairement profond, qui nous paraît évident aujourd’hui mais qui ne l’était pas du tout à l’époque : rien n’arrive dans la nature sans raison. Autrement dit, avec ce principe d’inertie, on extermine la représentation alchimiste de la nature, selon laquelle celle-ci serait traversée par des forces occultes, invisibles, mystérieuses. Et surtout, on en finit avec sa représentation animiste. Le principe d’inertie met fin à l’alchimie en affirmant la non-existence des mystères dans la nature. Il y a des mystères en fait, mais pas en droit. En droit, comme en science, tout doit pouvoir s’expliquer. »

Domination théorique du monde, mais aussi domination pratique. Car, poursuit Luc Ferry, dès lors que la nature n’est pas possédée par une âme, elle cesse d’être sacrée. Par conséquent, elle peut être utilisée à des fins qui sont celles de l’espèce humaine. « On a là quelque chose qui est de l’ordre de la désacralisation de la nature ou de ce que Max Weber appelait joliment le “désenchantement du monde” ». Cette tentative de maîtriser la nature par la science s’inscrit dans une finalité extérieure à la domination elle-même, qui consiste non pas à dominer pour dominer, non pas à montrer que les humains sont puissants, mais à émanciper le genre humain, à le rendre plus libre par rapport à la tyrannie de la nature.« Il y a d’ailleurs un événement qui frappe les esprits et sur lequel tous les grands esprits du XVIIIe siècle vont s’exprimer, c’est le fameux tremblement de terre de Lisbonne en 1755. Que disent les savants ? Hormis Rousseau, qui n’est déjà plus un homme du XVIIIe mais du XIXe, un romantique avant la lettre, ils disent tous au fond ceci : la nature n’est pas bonne. Elle nous envoie des catastrophes. Mais grâce aux progrès scientifiques, nous allons pouvoir la maîtriser. Et par conséquent rendre l’humanité à la fois plus libre et plus heureuse », rappelle Luc Ferry, qui souligne que ce n’est pas sans raison que l’on a baptisé « siècle des Lumières » cette période de lutte contre l’obscurantisme.

Une chute au sens biblique

La mondialisation économique constitue la deuxième forme de mondialisation. Elle apparaît en même temps que le déconstructionnisme, à la fin du XIXe siècle, alors que l’Empire britannique règne sur l’économie de l’ensemble des continents. « La mondialisation économique est liée à une chute aux sens biblique et platonicien du terme. Le projet scientifique grandiose lié au projet politique de la République et de la démocratie, tel qu’il a été défini au siècle précédent, tombe dans un monde qui est tout simplement le monde libéral, capitaliste. C’est-à-dire un monde essentiellement organisé autour de l’idée d’une compétition universelle. Compétition tous azimuts et compétition ouverte sur le grand large : entre les entreprises, mais aussi entre les peuples, les universités, les laboratoires scientifiques », poursuit le philosophe. Comme aujourd’hui, l’époque victorienne est celle de l’hyper-concentration industrielle et de la constitution de monopoles financiers. C’est aussi l’époque de l’emprise de la technique sur la société, avec l’électricité, les machines, la voiture, l’avion, le chemin de fer… Tout commence à aller vite, très vite, y compris à la Bourse. « Le monde n’a jamais moins su où il allait », notait Paul Valéry en 1931.

Plus important, « la chute du projet scientifique et technique initial dans une société mue uniquement par la compétition universelle implique qu’il n’y a plus d’objectif universel. Or, cela change tout ! L’histoire est totalement bouleversée par cette chute. Pour un homme du XVIIIe siècle, il allait de soi que l’histoire avançait vers sa double finalité de rendre l’humanité plus libre et plus heureuse. Lorsque vous vous retrouvez dans un monde de la compétition, capitaliste, libéral, peu importe comment on l’appelle, l’histoire change radicalement de sens. Elle n’avance plus, aspirée par la représentation d’un projet grandiose, mais mue par la pure et simple nécessité de progresser ou de périr », explique Luc Ferry. Comme l’écrivait Paul Valéry, « le bourgeois a placé ses fonds dans les phantasmes et spécule sur la ruine du sens commun ».

L’idée d’une fin sublime, liberté-bonheur, d’une politique de civilisation, laisse ainsi la place à une logique mécanique, automatique et aveugle de la compétition, qui aboutit au chaos économique des années trente, et par suite, à la Seconde guerre mondiale. La réorganisation de l’économie mondiale après la guerre permet pour quelques décennies de retrouver une partie du lien perdu entre République et science. Cependant, à partir des années quatre-vingts apparaît une deuxième vague de mondialisation financière, avec ses
mesures de dérégulation (boursières, financières, monétaires et économiques), conjuguées aux premières délocalisations. La chute du mur de Berlin en est la consécration. De nouveau, cette vague s’accompagne d’une poussée de déconstructionnisme, qui s’attaque essentiellement, mais pas exclusivement, au modèle familial, éclaté d’abord, recomposé sous des formes multiples ensuite.

« Ainsi, nous nous trouvons aujourd’hui face à deux événements majeurs. D’une part, perte du sens de l’Histoire (ce qui donne d’ailleurs le sentiment à tous nos concitoyens que la politique est devenue plus ou moins gestionnaire, à courte vue, et qu’elle n’a pas de profondeur de vision) ; en effet, personne ne peut savoir dans quelle direction l’on va. D’autre part, l’Histoire nous échappe. Personne, y compris l’homme politique ou le financier le plus puissant du monde, ne sait dans quelle direction les marchés financiers vont bouger », constate Luc Ferry. « Les altermondialistes s’imaginent que derrière les marchés financiers ou les médias, il y a des gens qui tirent les ficelles. Si c’était le cas, ce serait la bonne nouvelle ! », ironise le philosophe, qui poursuit : « La vérité, c’est qu’il n’y a absolument personne. Les marchés financiers ou la logique des médias ressemblent exactement à ce que Louis Althusser appelait un procès sans sujet. On se trouve dans la simple logique de la marchandise.Voilà ce qui légitime, ou en tout cas explique les peurs. »

Le mythe de Frankenstein

Démunis de la promesse de la République de pouvoir participer au contrôle de l’Histoire, « nous entrons dans une période qui relève de la dépossession
démocratique »
, analyse l’ancien ministre, qui n’hésite pas à établir un parallèle avec le mythe de Frankenstein. « Nous avons un problème de dépossession qui ressemble exactement à ces grands mythes religieux que l’on utilise aujourd’hui dans la presse pour stigmatiser les OGM : le mythe de Frankenstein, l’apprenti sorcier… Le mythe de Frankenstein n’est rien d’autre qu’un mythe théologique extrêmement profond de dépossession : l’idée qu’une créature échappe à son créateur et menace de dévaster la planète. De la même manière, dit-on, le chercheur fabrique le petit grain de maïs ; et puis, transporté par le vent, le pollen se répand à 150 kilomètres et il échappe au contrôle du créateur. Personne n’a jamais pu montrer que les maïs OGM étaient dangereux. Ce qui fait peur, ce n’est pas la dangerosité du maïs,
c’est la perte de contrôle, qui renvoie au phénomène global de dépossession face au cours de l’Histoire. Face aux marchés financiers, mais aussi à ce que peuvent inventer les scientifiques. »
Pour Luc Ferry, il y a donc urgence que le politique reprenne la main sur le cours de l’Histoire.

Ceci n’est possible qu’à la condition d’être capables, face aux peurs que suscite cette dépossession démocratique, d’échapper au réflexe de peur et donc de se soustraire à l’obscurantisme antiscience. Or, en France, on assiste à un déclin
dramatique des vocations scientifiques. « En prenant comme critère les étudiants des deux premières années d’université (y compris les grandes écoles, les IUT, les classes prépas, etc.), nous avons une baisse d’environ 40 % des vocations scientifiques depuis quinze ans (notamment en physique, en chimie et en biologie). C’est énorme », s’inquiète l’ancien ministre. Pour lui, l’inscription du principe de précaution dans la Constitution – et plus encore dans les esprits – participe à ce déclin en confortant l’idée que le vrai risque émane aujourd’hui, non pas comme le pensaient les hommes du XVIIIe siècle, de la nature, mais de la science. La deuxième raison de cette chute réside dans le fait que le discours écologiste – très populaire chez les jeunes – est globalement perçu comme un discours anti-science.

« Si l’on veut redonner un sens au principe de précaution, la première mesure à prendre est d’éviter le retour de l’irrationalisme, de l’obscurantisme. Sans tomber dans les excès du fanatisme scientifique des positivistes – partenaires de fait de la mondialisation capitaliste –, il me semble indispensable d’enrayer ce déclin des vocations scientifiques », conclut Luc Ferry, qui juge cette régression « beaucoup plus grave que mille autres pollutions
qui font l’objet du discours écologiste »
.

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