Greenpeace, le cancer et l'apocalypse

santé 04 | 01 | 2006

Greenpeace, le cancer et l’apocalypse

L’étude de Greenpeace, Toxiques en héritage, a reçu le soutien des professeurs Belpomme et Sultan, toujours présents dès qu’il s’agit de crier au feu !

Depuis septembre 2005, les ouvrages catastrophistes sur la santé se sont
multipliés. Avec son numéro spécial consacré aux pollutions en tout genre, l’association 60 millions de consommateurs a ouvert le bal, bientôt suivie de l’étude de Greenpeace et de celle du WWF sur la transmission héréditaire de certains résidus chimiques (alors que des centaines de milliers de produits chimiques sont actuellement fabriqués). Vincent Nouzille, ancien journaliste à L’Express, vient de publier chez Fayard Les Empoisonneurs : Enquête sur ces polluants et produits qui nous tuent à petit feu. André Cicolella, pourfendeur notoire de l’industrie chimique, a rédigé dans Le Monde du 12 octobre une tribune intitulée Nous sommes tous chimiquement contaminés, dans laquelle il compare la situation épidémiologique et toxicologique actuelle à l’apparition de la peste dans le port de Marseille en 1720...

Jamais le créneau de l’apocalypse et du catastrophisme n’a connu autant de succès. La cause de l’effervescence actuelle ? C’est le projet Reach (acronyme pour Registration Evaluation Authorization of Chemical) et ses enjeux. Très contesté, ce projet doit instaurer un nouveau système global d’enregistrement, d’évaluation et d’autorisation des produits chimiques en Europe. Occasion pour les associations écologistes de porter le coup de grâce à l’industrie chimique européenne.

Toxiques en héritage

La transmission par la mère à son bébé des produits toxiques dont elle est imprégnée constitue le thème hautement médiatique dont s’est emparé Greenpeace. Dans un ouvrage grand public intitulé Toxiques en héritage, l’association écologiste tente de convaincre que dès le stade fœtal, les
nouveaux-nés auraient tous été exposés à de nombreuses substances
toxiques industrielles - dont certains pesticides. Sans surprise, Dominique Belpomme a saisi l’occasion pour affirmer que « l’enfance est en danger en raison de la pollution chimique et qu’au-delà, demain, c’est l’espèce humaine elle-même qui risque de l’être. »

Selon le cancérologue, « l’étude [de Greenpeace constitue] une nouvelle série d’arguments scientifiques, témoignant de la dangerosité de la pollution chimique sur la santé. » Cette pollution serait à l’origine de « malformations congénitales, avortements à répétition, prématurité, baisse de fertilité et même stérilité chez l’homme et la femme, différents types de cancers, maladies dégénératives du système nerveux central, allergies, obésité ; etc. ». Prudent, il ajoute néanmoins : « même si les mécanismes en cause ne sont pas encore parfaitement élucidés. »

Les études du CDC

Cependant, ni Greenpeace, ni le WWF, n’ont été pionniers en matière d’études de l’incidence des produits chimiques sur les nouveaux-nés et les adultes. En effet, voilà maintenant plus de trois décennies que le Center for Disease Control and Prevention (CDC) analyse par la méthode du biomonitoring la présence de nombreux produits chimiques dans le sang et l’urine. Les travaux du CDC reposent sur plusieurs milliers de volontaires et portent sur plus de 140 substances, dont les principaux pesticides. Rien à voir avec les quelques échantillons peu représentatifs de l’étude de Greenpeace, qui ne portent que sur 42 mères, 27 nouveaux-nés et... moins de dix substances chimiques !

Or, le dernier rapport du CDC publié en juillet 2005 avertit d’emblée que « ce n’est pas parce que despersonnes ont dans leur sang ou dans leur urine des traces d’une substance chimique que celles-ci sont à l’origine d’une maladie. » La toxicité d’un produit dépend généralement des concentrations retrouvées. De plus, il faut prendre en compte les susceptibilités individuelles.

En revanche, certains produits dont la toxicité aiguë est incontestée font l’objet d’un suivi plus attentif. Ainsi, le CDC est davantage préoccupé par le grave problème du plomb, à l’origine du saturnisme infantile. A ce sujet, les auteurs du rapport notent toutefois que « si 1,6% des enfants âgés de 1 à 5 ans ont un taux [de plomb] trop élevé », ce chiffre est en nette diminution, puisqu’il était de 4,4% au début des années 1990. Ce qui est plutôt rassurant.

Le niveau de cotinine (un métabolite urinaire essentiel de la nicotine, qui sert de marqueur d’exposition au tabagisme) représente le deuxième sujet principal de préoccupation du CDC. Par ailleurs, les auteurs se réjouissent que les effets du remplacement de certains pesticides organochlorés par des produits bien moins toxiques (comme l’aldrine, l’endrine et la dieldrine, largement utilisées pour les grandes cultures entre les années 50 et 80) sont aujourd’hui perceptibles. Ainsi, les résultats du rapport indiquent que ces substances ne sont présentes qu’à des niveaux extrêmement faibles, voire en dessous de la limite de détection.

Les cancers chez l’enfant

Les cancers chez l’enfant ont également fait l’objet d’une étude
publiée dans la revue médicale britannique Journal of Epidemiology and Community Health. Selon les chercheurs anglais, ces cancers seraient étroitement liés au degré de pollution atmosphérique issue des gaz d’échappement, en particulier des moteurs diesel. Les auteurs soulignent que vivre près d’une gare routière augmente le risque de cancer chez l’enfant d’un facteur de douze. « Le résultat le plus frappant est la concentration extraordinaire de cancers dans une zone située à 300 mètres de gares routières ou d’autobus », explique George Knox, de l’Université de Birmingham. Ce dernier a comparé les lieux de résidence de plus de 12.000 enfants décédés de leucémie ou de cancer entre 1953 et 1980 en Grande-Bretagne. Knox et son équipe ont constaté que les enfants vivant à moins d’un kilomètre d’une source importante de pollution (gares routières et autres centres importants de transports, hôpitaux, installations de stockage de produits pétroliers...) présentaient un risque plus élevé d’être atteint d’un cancer. Ce risque augmente également pour les enfants vivant, ou dont les mères ont vécu pendant la grossesse, jusqu’à 300 mètres d’un point local d’émissions de polluants.Pour les chercheurs, les principales mesures qui s’imposent sont un meilleur contrôle des effluents produits par les moteurs, « en particulier les moteurs diesel des autobus, camions et locomotives », et une surveillance « plus fine et fréquente du butadiène-1,3 en particulier  ». Enfin, l’équipe anglaise préconise de fixer des doses limites, y compris sur les lieux de travail, pour protéger les enfants à naître.

Ces résultats confirment l’hypothèse émise en France par des chercheurs de l’Inserm, qui ont publié en septembre 2004 une étude dans la revue Occupational and Environmental Medicine. Réalisée dans quatre villes françaises (Nancy, Lille, Lyon et Paris), cette étude avait démontré que vivre près d’un garage ou d’une station-service pouvait quadrupler le risque de leucémie infantile.

Des chiffres rassurants

Cependant, le taux de mortalité infantile (dont les chiffres sont régulièrement publiés par l’agence européenne de statistiques Eurostat) indique clairement que la situation s’améliore nettement en Europe. En France, le taux de mortalité infantile était de 6,8 pour mille en 1992, contre moins de 4 aujourd’hui, ce qui en fait de loin l’un des plus bas d’Europe.

Plus révélateur, ce sont les pays les plus industrialisés qui présentent le taux le plus faible concernant les enfants de moins d’un an. Celui-ci se situe aux alentours de 4 pour mille dans les pays de la zone euro, contre 12,3 en Bulgarie et 16,7 en Roumanie. Ainsi, au fur et à mesure que ces pays adoptent notre modèle de société industrielle, leur situation sanitaire s’améliore : en dix ans, ce taux a chuté de 14,1 à 7,3 en Hongrie, de 16,5 à 6,7 en Lituanie et de 17,5 à 7,0 en Pologne.

La situation n’est donc préoccupante que pour ceux qui ignorent la réalité du terrain. Préférant camper sur ses positions apocalyptiques, Greenpeace ne relate rien de ces résultats, et son étude n’apporte rien de nouveau, sinon la vague confirmation « que nous avons tous des substances chimiques dangereuses dans le sang » et que certains résidus de produits chimiques se transmettent à travers le sang du cordon ombilical et le lait maternel.

Charles Sultan préoccupé

Charles Sultan, membre du conseil scientifique du Crii-gen (Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique) de Corinne Lepage, se félicite néanmoins de l’initiative de Greenpeace, à laquelle il apporte tout son soutien en accordant un entretien publié en annexe de la traduction française. Dans ce texte, il affirme que ses « préoccupations citoyennes sont scientifiques ». Pour étaler ses compétences, il souligne que « des études sur l’exposition précoce au fipronil (la substance active du Gaucho [sic]) ont montré qu’elle pouvait faire chuter les hormones mâles de 20 à 30%.  » Ainsi, le professeur Sultan confond le fipronil (un phénylpyrazole, qui interrompt la communication nerveuse du système central en bloquant les canaux du chlore du système GABA) avec l’imidaclopride (un néonicotinoïde, perturbateur des synapses cholinergiques), qui est la substance active du Gaucho ! Ce manque de rigueur scientifique laisse planer de sérieux doutes sur la suite de ses propos...

Contrairement aux experts du CDC, Charles Sultan se dit « terriblement préoccupé » par la situation actuelle : « Cette contamination précoce est une empreinte presque indélébile pour l’individu car elle s’accumule dans les tissus adipeux.  » Pire, elle est capable « de modifier l’expression des gènes et par là provoquer le développement de cancers chez l’enfant ». A l’en croire, l’intoxication par le placenta et le lait maternel est d’une telle importance que l’on devrait s’attendre à voir Greenpeace se lancer - au nom du principe de précaution - dans une campagne contre l’allaitement. Or, rien de tel. Les auteurs de l’étude encouragent au contraire « les mères à nourrir leur enfant au sein puisque les bénéfices de l’allaitement sont toujours largement reconnus » !

Difficile d’être plus incohérent...

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