Fabrice Nicolino / Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu'est devenue l'agriculture

revue de livre 14 | 12 | 2015

Fabrice Nicolino / Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture

« Remettre trois millions de paysans dans les campagnes »...

Pour Fabrice Nicolino, l’auteur de Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture, un pamphlet adressé au monde agricole et paru le 17 septembre dernier aux éditions Les Échappés, « les choses ont commencé à dérailler » en 1914. C’est en tout cas ce qu’il écrit en guise d’avertissement à un « Raymond » imaginaire qui aurait « eu la chance de naître en mai 1924, alors que la civilisation paysanne était encore debout ». Debout, mais plus pour longtemps, estime l’auteur. En effet, dès le début du XXe siècle,les producteurs auraient été « ruinés par l’industrie chimique naissante », par « la viande débarquée d’Argentine » et par « les huiles si savoureuses venues des colonies ».

En moins de 150 pages, Fabrice Nicolino déroule son argumentaire sur une agriculture qui aurait été « soumise depuis un siècle à une folle industrialisation, au recours incontrôlé à la chimie et à des politiques productivistes désastreuses ». Pour faire simple, l’agriculture serait devenue le réceptacle de l’industrie issue de la guerre. Après avoir fabriqué camions militaires, ambulances, camions-citernes et divers blindés « pour la victoire des étripés » en 1918, Renault et Berliet –aujourd’hui disparu– se sont recyclés dans la vente de tracteurs. « Cette satanée paix étant revenue, il fallait bien reconvertir et passer des commandes militaires à la concurrence civile », résume le journaliste. L’histoire se répète trente ans plus tard avec le Plan Marshall. « Imaginé dès 1946, annoncé officiellement en 1947, le Plan Marshall se présentait sous la forme plaisante d’une aide philanthropique à la reconstruction de l’Europe dévastée », écrit Nicolino. « Mais selon moi, il fallait fourguer, c’est-à-dire inonder les marchés européens d’aides matérielles sous la forme de belles productions américaines », ajoute-t-il, citant pêle-mêle rouges à lèvres, whiskies, chewing-gums, bas Nylon, voitures décapotables, mais aussi « tracteurs John Deere et pesticides de DuPont ». « Dans l’esprit des Français de 1945, de ces Français que la faim avait taraudés pendant cinq ans, les grands Blacks et Blancs de l’armée américaine de la Libération incarnaient le seul avenir désirable. Un avenir motorisé, mécanisé, rapide comme l’éclair. Le Moyen Âge était terminé, commençaient les TempsNouveaux », analyse Fabrice Nicolino, qui résume sa pensée en une phrase : « Enivrés d’Amérique, des commandos français venus de l’INRA, de la recherche, de la haute administration, du syndicalisme paysan officiel, sautent à pieds joints sur les campagnes, fusillent sans jugement quelques millions de paysans attardés dans un monde condamné, enferment à triple tour veaux, vaches et cochons, inondent les champs de nouvelles molécules chimiques, et finissent la journée en se tapant dans le dos de contentement. »

Sans surprise, le reste de l’ouvrage consiste à vilipender tous ceux qui ont œuvré pour faire entrer la France dans la modernité. Comme Marcel Coppenet de l’INRA, Michel Debatisse de la FNSEA, ou encore les agronomes Fernand Willaume et Jean Bustarret... Bref, tous ces « technocrates » au service de Jean Monnet et du « vieux général » revenu au pouvoir en 1958, qui « rêve de grandeur, d’industrie lourde, de bombe nucléaire, d’épopée française ».

Or, affirme l’auteur, « une autre histoire était possible ». Laquelle ? Fabrice Nicolino se garde bien de la décrire. Il en esquisse juste quelques contours en attribuant à la FAO, de façon erronée d’ailleurs, des propos soutenant que l’agriculture biologique pourrait à elle seule nourrir la planète. Il s’appuie également sur le rapport d’Olivier De Schutter, ce « baron belge » qui estime que « l’agroécologie peut doubler la production alimentaire mondiale en dix ans ». Pour la France, il s’agit de repeupler les campagnes de paysans. « Il n’est pas interdit d’imaginer une France de 2050 qui compterait un, ou deux, ou trois millions de paysans en plus de ceux qui croupissent dans les hangars industriels ou les fermes concentrationnaires pour animaux-esclaves », conclut l’auteur, qui souhaite « défaire ce qui a été fait ». Certes, « il ne s’agit pas de recréer la campagne d’antan », se défend le militant écologiste, qui reconnaît volontiers que « c’était un monde difficile, pas idyllique », et que « les gens des campagnes n’ont aucune raison de se priver d’internet ». Mais sa critique de « l’agriculture industrielle » s’inscrit dans une certaine vision du monde : celle des partisans d’une gauche écolo-radicale hostile au capitalisme, au productivisme, à la mondialisation, et plutôt adepte de la sobriété volontaire. Au final, une vision du monde assez similaire à celle défendue en son temps par Henri Pourrat, auteur de Vent de Mars et chantre du retour à la terre du Maréchal Pétain.

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