Marc Dufumier / Famine au Sud et Malbouffe au Nord

revue de livre 24 | 05 | 2012

Marc Dufumier / Famine au Sud et Malbouffe au Nord

Dufumier ou la nostalgie d’une agriculture artisanale

À moins de vouloir ressasser les clichés sur l’agriculture dite productiviste, il est parfaitement inutile de lire le dernier ouvrage de l’agronome Marc Dufumier, Famine au Sud, Malbouffe au Nord (Édition Nil, février 2012)-. Le contenu, sans surprise, est parfaitement résumé dès les premières pages : l’agriculture « moderne » ne serait pas en mesure de nourrir la planète. Au contraire, elle serait la cause de la misère alimentaire d’un milliard d’êtres humains ! Le salut, lui, résiderait dans le savoir ancestral des paysans et dans sa version moderne, « l’agro-écologie », capable selon l’auteur de nourrir « sept milliards d’habitants aujourd’hui et neuf milliards demain ». Bonne nouvelle, le lobbyiste attitré de Nicolas Hulot – par ailleurs président de la Fondation René Dumont– prend enfin ses distances avec son mentor René Dumont, qui affirmait en 1970 que jamais la production agricole ne pourrait s’aligner sur la courbe de la population.

Un passé imaginaire

Écrit par un « agronome arrivé au terme de sa carrière, [...] qui ne pouvait partir à la retraite sans dire ce que nous savons », Famine au Sud, Malbouffe au Nord  [1] n’apporte aucun élément pertinent permettant de justifier des conclusions bien optimistes. Aucune étude n’est référencée pour appuyer des propos habituellement entendus au café du commerce–équitable il va de soi ! Seuls sont cités les travaux du juriste belge Olivier de Schutter, qui démontreraient que « l’essor d’une agriculture paysanne inspirée de l’agro-écologie ne relève pas d’un quelconque passéisme [ni] d’un caprice de bobos ». Sauf que l’actuel rapporteur spécial des Nations Unies pour le Droit à l’alimentation n’est pas la référence la plus sérieuse en matière d’agronomie (cf.Peut-on nourrir la planète grâce à l’agroécologie ?)...

Retrouver sous la plume de Marc Dufumier, qui enseigne l’agronomie à l’Institut national agronomique Paris-Grignon (INA-PG) depuis 1977, une critique aussi sévère de la sélection variétale à haut rendement –« l’un des premiers scandales de l’agriculture », selon lui– est particulièrement étonnant. Se défendant de vouloir revenir à la bougie, l’auteur regrette néan- moins le bon vieux temps de la sélection « massale », qui consiste à choisir les semences des plants et des épis considérés comme les plus beaux par les paysans. « Cette sélection empirique des semences est aujourd’hui révolue, et c’est un tort car c’est comme cela que les paysans avaient mis au point les variétés adaptées à chaque écosystème », affirme doctement ce professeur d’agronomie, qui invente un passé imaginaire dans lequel auraient existé des variétés naturellement résistantes aux maladies, aux prédateurs et aux aléas climatiques locaux. En revanche, pas un mot sur les multiples tentatives – pas toujours très fiables !– auxquelles se livraient les paysans afin d’écarter les insectes nuisibles et les maladies. Comme les chiffons imbibés de goudrons de pétrole ou de nicotine, les diverses « bouillies », sans parler des prières publiques et des processions destinées à implorer la protection divine... La famine qui a sévi en Irlande entre 1845 et 1851, causant la mort d’environ un million de personnes suite à la chute de 40% de la production de pommes de terre, provoquée par le mildiou, témoigne, elle aussi, d’une réalité agricole beaucoup moins idyllique que celle décrite par l’auteur.

Le regard du paysan

Pour Marc Dufumier, nul besoin d’investir dans le génie génétique ni dans les techniques modernes, comme la sélection assistée par marqueurs, qui permet de repérer les caractères agronomiquement intéressants dans le génome de la semence ! Le simple regard du paysan sur un épi de blé ou de maïs suffit pour connaître les multiples secrets de son génome...

En réalité, l’agronome ne souhaite pas accroître les performances des plantes. « Ce n’est pas vraiment le potentiel génétique des variétés qui limite les rendements agricoles des pays du Sud », déclare-t-il. Les paysans du Sud n’auraient d’ailleurs aucun intérêt « à entrer dans cette course à l’amélioration variétale, qui conduit à terme à ne cultiver qu’un très faible nombre de variétés », poursuit l’agronome. Fasciné par le système de culture et d’élevage « extraordinairement bien adapté à leur environnement » des pays du Sud, il préfère appuyer sa propre révolution verte sur les techniques traditionnelles, pourtant d’une faible productivité. « Manuelles, elles sont particulièrement exigeantes en travail », reconnaît- il. Tout comme l’est son modèle de « cultures associées ». Au final, son projet agricole pour les paysans du Sud se résume à du jardinage amélioré, accompagné de « quelques moyens rudimentaires : traction animale, charrettes, fumier, plantules, etc. ». Il s’agit donc de maintenir dans un monde immuable –et sans perspective– une paysannerie dont l’horizon s’arrêterait aux frontières de ses petites parcelles.

En ce qui concerne l’agriculture du Nord, tombée dans « le piège de la révolution verte », Marc Dufumier estime que la seule issue possible consiste à refonder un modèle plus artisanal, « autrement dit plus créateur d’emplois », replié sur lui-même et ayant renoncé à ses exportations vers le Sud. La Beauce, la Brie et la Picardie devraient ainsi de nouveau accueillir des élevages selon un modèle qui combinerait au niveau même de l’exploitation élevage et polyculture. La voie de l’avenir tracée par Marc Dufumier ressemble plutôt à un retour vers un passé révolu...

[1Faminie au sud Malbouffe au Nord, comment le bio peut nous sauver - Marc Dufumier, édition NIL, 2012

agriculture bio agronomie écologie politique semences