Sylvie Brunel / Géographie amoureuse du monde

revue de livre 03 | 04 | 2012

Sylvie Brunel / Géographie amoureuse du monde

Quel plaisir de parcourir cette Géographie amoureuse du monde [1], le dernier opus de la géographe et économiste Sylvie Brunel  ! Dans cet ouvrage, qui se lit comme un roman, l’auteur rappelle quelques vérités que l’air du temps s’évertue à occulter. À commencer par celles-ci : l’homme n’est pas un parasite, la nature n’est pas intrinsèquement bienveillante et la planète n’est pas une idole. « C’est la façon dont l’homme habite la terre qui l’a rendue agréable à vivre », affirme Sylvie Brunel. En effet, « toute l’histoire de la présence de l’homme sur la terre est celle d’un combat permanent pour survivre, en dépit du déchaînement de forces aveugles et soudaines ». Et si d’indéniables problèmes persistent, « mieux vaut mobiliser l’intelligence, la mémoire et le vivre-ensemble » que de pratiquer le catastrophisme et son pendant, la culpabilisation – ce que l’auteur nomme avec justesse la « culture du pire ». Or, pour mieux habiter le monde, nous avons les solutions, affirme Sylvie Brunel, qui nous invite à « puiser dans la géographie des éléments de comparaison et d’analyse » et à la suivre dans un petit tour du monde qui s’attarde sur quelques régions du globe dont le développement illustre admirablement comment l’homme peut, quand il le veut, métamorphoser un milieu hostile en terre accueillante.

Un mythe fabriqué

Première étape de ce voyage : la Camargue. Pour beaucoup, cette région mythique est le dernier bastion de la nature sauvage. Or, nous rappelle Sylvie Brunel, il n’en est rien ! Sans les constructions de digues, les aménagements hydrauliques et les travaux d’assainissement, qui ont réellement démarré au milieu du XIXe siècle, cette étendue ne serait qu’un « enfer salé » essentiellement peuplé de moustiques ! Plantations de riz pour dessaler la terre, puis cultures de blé et de vigne, suivies de nouveau par la riziculture après la Seconde Guerre mondiale, ont permis aux hommes de domestiquer ce territoire inhospitalier. Même la culture camarguaise, qui attire aujourd’hui tant de touristes avec son folklore haut en couleurs, a été créée de toutes pièces ! Ce petit bout de terre à l’équilibre instable « demande un interventionnisme constant, il faut trouver des parades, inventer des réponses face aux dangers qui la menacent », rappelle l’auteur, pour qui « le fascinant mensonge de la Camargue illustre à quel point le développement durable doit d’abord et avant tout mobiliser l’intelligence des civilisations, la réconciliation de l’histoire et de la géographie, la mémoire des risques, pour devenir un processus perpétuellement remis sur le métier ».

Métamorphose d’un territoire

Après un détour par les îles polynésiennes, « véritables laboratoires des stratégies d’adaptation qui peuvent être mises en œuvre pour faire face au changement climatique », et par l’île de Pâques, dont la civilisation s’est éteinte non en raison de la déforestation du territoire par les Pascuans eux-mêmes, comme on l’entend habituellement, mais à cause d’une grave crise climatique survenue au XVIIe siècle, suivie de maux humains peu glorieux (rapts esclavagistes, dictature, incurie des Européens qui ont introduit lapins et moutons, dévastant le fragile écosystème insulaire), Sylvie Brunel fait escale à Abou Dhabi, où « le paysage a été remodelé par la main de l’homme à un point qui dépasse l’entendement ».

Ce n’est qu’en 1966 que la situation a changé radicalement dans la capitale, grâce à Sheikh Zayed, qui « a su mettre l’argent du pétrole au service d’une ambition concrétisée en moins de trente ans : transformer, sans renier l’héritage, le monde ancien en une oasis de développement ouverte sur le monde ». Les Émiratis dépensent « des sommes pharaoniques pour inventer l’architecture bioclimatique et les énergies renouvelables de demain, convaincus qu’ils pourront ainsi acquérir en la matière un leadership mondial », nous apprend Sylvie Brunel. Ainsi, « en moins d’une génération, Abou Dhabi a su passer [...] de la terre à la mer, du nomadisme à la sédentarité, de la violence de la nature à la domination d’une nature façonnée et recréée, y compris dans sa biodiversité, de la ruralité dépouillée de tout confort à une urbanité souriante, de l’isolement à la mondialisation, d’un campement dans le désert à une cité du XXIe siècle, ingénieuse et ouverte à tous les possibles », résume-t-elle. On ne saurait mieux dire !

« De la région épave à la côte de lumière »

Le titre du chapitre consacré au Nordeste du Brésil illustre de manière lapidaire l’évolution très récente d’une région longtemps considérée comme sinistrée. En effet, il a fallu attendre 1984 et la fin de la dictature militaire pour que le Nordeste devienne une région attractive. Pour cela, les investisseurs locaux ont misé sur « trois piliers : la canne à sucre, les pôles de développement agricole et agro-alimentaires, le tourisme ». Grâce au développement de l’irrigation, l’agreste et le sertão, régions semi-arides, ont pu rapidement s’inscrire « parmi les grands leaders mondiaux de l’agrobusiness moderne en termes de techniques de production et de commercialisation ». Et si les inégalités sociales, héritées d’une organisation dans laquelle ont longtemps prédominé les grands propriétaires fonciers, y demeurent vivaces, la politique économique et sociale de l’ancien président Lula –ce héros des alter-mondialistes, qui a opéré la révoution des... OGM dans son pays, et qui considère le biodiesel comme le « carburant social » du Nordeste – a néanmoins eu « un immense impact sur la pauvreté extrême du Nordeste ». « Il n’y a jamais de fatalité, ni du milieu, ni des hommes », affirme avec raison Sylvie Brunel en conclusion de son étape nordestine.

Enfin, l’Afrique. De continent colonisé, celle-ci est devenue « un eldorado si convoité » et une voix de premier plan dans le concert de la mondialisation. C’est que ce « continent maudit » recèle un immense potentiel, explique l’auteur, qui le connaît bien pour y avoir longuement travaillé. À côté de la « rente noire » (12% des réserves mondiales de pétrole en 2012 !), de la « rente bleue » (l’hydroélectricité) et de la « rente jaune » (« ce soleil tropical dont on veut capter l’énegie en construisant un gigantesque parc photovoltaïque au Sahara »), l’Afrique possède en effet « la rente verte » : d’immenses terres cultivables sous-exploitées. « Moins de 10 % des terres utilisables en Afrique sont mises en valeur et 60 % des réserves de terres se trouvent dans ce continent », rappelle Sylvie Brunel. Sans parler des fantastiques marges de rendements (moins d’une tonne de céréales à l’hectare, contre dix pour la France !). C’est pourquoi certains pays, « comme l’Arabie saoudite ou la Chine, délocalisent désormais leur sécurité alimentaire vers des pays immenses et peu mis en valeur, tels Madagascar et le Soudan ». Certes, « l’Afrique [reste] encore le continent de la faim. [...] Mais un jour viendra bientôt où [elle] n’aura plus besoin de l’Occi- dent, car elle aura enfin compris qu’elle détient à elle seule toute la richesse du monde, humaine, agricole, minière, énergétique », prédit l’auteur.

Un dernier chapitre est consacré aux paysans, à qui Sylvie Brunel redonne toute la place qu’ils méritent, à juste titre. « Les vrais écologistes [...], ce sont les agriculteurs ! », affirme-t-elle, non sans provocation. « Eux connaissent parfaitement la nature, au lieu d’en concevoir une vision bucolique et désincarnée. Et ils savent qu’elle envahit tout, colonise tout, repre- nant ses droits dès que s’affaiblit la main de l’homme », rappelle la militante en faveur d’un dévelop- pement durable qui s’opère avec les hommes, et pour les hommes.

Bref, un livre qui fait du bien... à mettre entre toutes les mains !

[1Géographie amoureuse du monde, Sylvie Brunel, Édition J.C. Lattès, oct. 2011 – 19 euros.

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