La curieuse gestion du “dossier ours”
14 mars 2008« Une chose est certaine, c’est que l’on ne réintroduit pas l’ours contre l’avis des acteurs locaux. On l’a oublié dans cette affaire sensible. Il faut recréer la confiance et surtout les partenariats. En ce sens, ce qu’avait organisé l’IPHB est un exemple de ce que pourrait être le départ de nouvelles orientations avant tout repeuplement. »
Michel Barnier, La République des Pyrénées, 19 septembre 2007
« Dans nos sociétés binaires et manichéennes, on aime les choix trop simples : l’ours ou le berger, le loup ou l’agneau », écrit Philippe Deschamps en introduction à un dossier sur l’ours paru dans Montagnes Magazine en août 2006. En France, la cohabitation de l’ours et de l’homme est particulièrement houleuse : depuis 1982, date à laquelle le président Mitterrand s’était engagé à mettre en place un « plan de sauvetage de l’ours », les anti et pro-ours ne cessent en effet de s’opposer. « L’animal est utilisé par les uns et les autres pour faire valoir leurs intérêts », analyse très cyniquement Jean-Jacques Camarra, coordinateur depuis 1984 du Réseau Ours Brun, et co-auteur du livre L’ours des Pyrénées. En Espagne, en Autriche ou en Italie, cette coexistence semble pourtant se dérouler sans grand problème. En dépit de ses efforts pour parvenir à un consensus sur ce dossier sensible, la France fait donc figure d’exception.
Cependant, « toute cette histoire aurait pu s’arrêter en juillet 1990, lorsque Brice Lalonde est venu dans le Béarn pour signer un protocole de prise en charge de l’ours qui avait reçu l’aval de la quasi majorité de la population locale – bergers et chasseurs compris – ainsi que des élus », explique le député Jean Lassalle à la rédaction d’A&E. « Alors que nous étions sur le point de trouver un accord avec Brice Lalonde en 1990, Jean-Pierre Hourdin, PDG de La Maison de Valérie, est venu me rendre visite, chez moi, à Lourdios-Ichère. Il m’a expliqué qu’il avait choisi d’être le mécène de la protection de l’ours, qu’il avait rassemblé plusieurs associations écologistes, lesquelles ont fait pression sur des industries dites polluantes telles que Rhône-Poulenc afin d’obtenir des financements. Il ne restait plus qu’à obtenir la caution scientifique du commandant Cousteau et du Museum d’Histoire naturelle », rappelle Jean Lassalle dans La Dépêche du Midi du 15 avril 2004. Le député poursuit : « Le mécène souhaitait une union avec moi afin de taper sur Lalonde, moyennant quoi il laisserait le Béarn tranquille. Nous étions en négociation avec le ministre... J’ai dit non... La réponse de Hourdin fut : “Vous allez le payer cher” ». Un mois plus tard, le ministre de l’Ecologie et du Développement (MED) Brice Lalonde renonçait à signer le protocole d’accord avec le député. Et il décidait la mise en place de « réserves », provoquant de ce fait un véritable état de guerre civile dans les vallées. Depuis, l’association Artus – créée en 1989 sous l’impulsion de Roland Guichard, responsable du service mécénat de La Maison de Valérie – n’a cessé de tirer à boulets rouges sur Jean Lassalle, le qualifiant tantôt de « fossoyeur de l’ours brun des Pyrénées », tantôt de « massacreur de l’une des plus belles vallées de montagne du monde ».
Un dossier complexe
C’est que la question de l’ours ne concerne pas la survie d’une espèce : elle relève essentiellement du destin de trois vallées. En effet, derrière ce dossier déjà passablement compliqué se cachent d’autres enjeux, comme celui de la création de la ligne à très haute tension d’EDF qui relie le réseau espagnol au réseau français à travers le massif pyrénéen ; celui du tunnel du Somport, avec le réaménagement de la voie rapide RN 134 dans la vallée d’Aspe ; celui de la modernisation et de l’équipement de stations de ski comme celles du col du Somport ou d’Artouste, et celui du développement touristique d’une région qui tente d’enrayer son déclin économique. Mais surtout, il y a le malaise d’une agriculture de montagne en désarroi et d’un monde paysan en déroute, comme le décrit avec passion la chevrière Violaine Bérot [1], qui a abandonné son métier d’informaticienne pour revenir vivre dans les montagnes.
En réalité, l’affaire de l’ours ne représente rien moins que la question de la maîtrise du destin de toute une région. Un destin que ses habitants veulent pouvoir orienter, et non seulement subir. Certes, officiellement, tout le monde s’accorde à déclarer que rien ne peut se faire sans les habitants des vallées. Même Roland Guichard – devenu par la suite administrateur d’Artus – affirmait le 2 mai 2003 dans un rapport parlementaire : « Il faut aussi respecter le berger et l’éleveur en essayant de trouver une solution à leurs problèmes. Nous sommes prêts à nous asseoir à leurs côtés pour les y aider. » Ce rapport, intitulé Le pastoralisme dans les zones de montagne, est le fruit d’une commission d’enquête parlementaire créée le 5 novembre 2002, qui a entendu « 285 personnes à l’occasion de 65 auditions, 14 tables rondes et de déplacements effectués dans 7 des départements concernés (Alpes de Haute-Provence, Hautes-Alpes, Drôme, Alpes-Maritimes, Isère, Ariège et Pyrénées-Atlantiques) ainsi qu’en Italie. Elle a également entendu tous les ministres de l’Environnement qui se sont succédés depuis 1992. » Or, les conclusions de ce rapport sont sans équivoque : « La commission a constaté que le sentiment, partagé par les éleveurs et les élus locaux, selon lequel les gouvernements ont jusqu’à présent organisé la paralysie de l’action publique, est justifié ». Et lorsque l’action publique a été entreprise, c’est pour mieux écarter les acteurs des vallées, comme l’illustrent la création du parc national des Pyrénées en 1967 (dont le tracé évite curieusement les zones fréquentées par l’ours), le « plan Ours » de 1984 et surtout les fameuses « réserves Lalonde » de 1990, considérées par l’ensemble des valléens comme une trahison de plus, voire une provocation, de la part de l’Etat français.
Fin de la guerre civile
Il a fallu toute l’habileté de Michel Barnier, devenu ministre de l’Environnement en 1993, et d’un conseiller du ministère de l’Agriculture, Henri Ollagnon, professeur à l’Institut national agronomique Paris-Grignon, pour mettre un terme à ce qui était devenu au début des années 1990 « une guerre armée avec des gardes à vue, des emprisonnements, des menaces physiques sur les personnes ; autrement dit un climat délétère », comme le décrit le rapport parlementaire. Alors que jusqu’en 1993, l’Etat décidait seul de ce qui pouvait se faire ou non sur ce territoire, une Charte de développement durable des vallées béarnaises et de la protection de l’ours a été confiée à un syndicat mixte : l’Institution patrimoniale du Haut-Béarn (IPHB). Basée à Oloron-Sainte-Marie (64), cette structure est composée de vingt et une communes, du conseil général des Pyrénées-Atlantiques et du conseil régional d’Aquitaine. Mais ce syndicat ne pouvait prendre une décision qu’à la condition préalable d’avoir recueilli l’avis formel du Conseil de gestion patrimoniale, une grande assemblée réunissant l’essentiel des acteurs de la région, y compris les associations de protection de la nature. Comme l’explique Didier Hervé, directeur de l’IPHB, « à travers ces mécanismes de décision, nous donnons la parole à ceux qui ne l’avaient pas ou plus, c’est-à-dire des bergers, des chasseurs, des associations de protection de la nature, des exploitants forestiers, des représentants des chambres consulaires ». Cet exemple de démocratie locale et participative a été un tel succès que le rapport parlementaire de 2003 a même osé envisager : « Certains ont pu se demander si la réussite de cette expérimentation, hors normes en termes de gestion du territoire, ne constituait pas un exemple à étouffer pour éviter le risque de voir d’autres massifs tenter de gérer leurs problèmes de grande faune de la même façon ». C’est que ce fonctionnement centré sur l’IPHB gênait les associations environnementalistes, qui ne pouvaient ainsi imposer leur vision du développement des vallées. En outre, l’institution du Haut-Béarn limitait considérablement le champ d’action d’un Etat toujours plus centralisateur.
Dès lors, on peut mieux comprendre pourquoi le rapport parlementaire a pointé « l’insuffisante étanchéité entre l’administration et les associations de protection de la nature ». Le texte cite les propos d’Yves Cochet, ministre de l’Ecologie entre juillet 2001 et mai 2002 : « Il fut un temps, mais j’ai essayé d’y mettre bon ordre, où l’on avait tendance à dire “Le ministère de l’Environnement, c’est le ministère des associations d’environnement”. Il y avait même une sorte de cogestion, un peu comme il y a eu une cogestion entre le ministère de l’Agriculture et un certain syndicat agricole. »
Le MED et l’Inspection des finances
Cette « cogestion » a été mise en évidence par l’Inspection générale des finances (IGF) dans un rapport d’enquête de 2003. L’IGF y démontre comment le MED est devenu une manne financière pas vraiment transparente pour les associations écologistes. Selon ce rapport, les montants accordés aux « associations partenaires », qui s’élevaient à 168 millions de francs en 2000, ont progressé de plus de 40% en un an, pour atteindre plus de 240 MF ! Parmi les dix associations ayant perçu le plus de subventions du ministère, on retrouve le comité français de l’UICN [2], qui a touché en 2001 plus d’un million de francs, alors que « ni les bilans ni les comptes de résultat 1999 et 2000 de l’association ne figuraient dans les dossiers présentés à la mission », et que « le Comité est domicilié dans les bureaux du ministère et emploie un unique salarié ». Autre cas dénoncé dans le rapport : celui de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), qui a perçu en 2001 plus de 5.182.000 francs de subventions de l’Etat, alors qu’elle disposait cette année-là « de 22 millions de francs en trésorerie » ! « La situation financière de l’association n’était pas prise en compte dans le calibrage de la subvention de fonctionnement. Ainsi, le montant des subventions de l’administration centrale a triplé entre 2000 et 2002 », poursuit le rapport. Même constat pour France Nature Environnement (FNE), qui possédait en réserve 2 MF en 2000 (dont 1,4 MF en trésorerie), ce qui ne l’a pas empêché de toucher 3,8 MF de subventions. « Cette situation n’est pas prise en compte dans le calibrage de la subvention de fonctionnement accordée à FNE », commente de nouveau le rapport de l’IGF.
En clair, « le ministère de l’Environnement n’a pas été en mesure de produire à la mission les données macro-économiques élémentaires (nombre de structures financées, montant des subventions allouées sur les derniers exercices, typologie des partenaires et cofinancements éventuels, répartition par action, etc.), qui pourtant pourraient l’éclairer dans sa programmation budgétaire et plus généralement sur l’exercice des missions ou sur le coût des actions de ses partenaires associatifs », explique l’Inspection générale des finances. « Le ministère de l’Environnement ne dispose d’aucune visibilité globale et historique des subventions accordées aux différentes associations », conclut le rapport ! Curieusement, ce document a été classé ensuite « Confidentiel », et il n’a fait officiellement l’objet d’aucune suite.
[1] Dans son livre L’Ours : les raisons de la colère, paru chez Cairn Editon en 2007
[2] International Union for the Protection of Nature. Voir à ce sujet l’article d’A&E N°50, Le WWF, une multinationale verte de notables
Gil Rivière-Wekstein
Paru dans le numéro 53 d’a&e Novembre 2007





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