Valse des prix et géopolitique

Prévoir le prix des céréales dans un marché livré à lui-même est un exercice aussi périlleux que prédire la température qu’il fera l’été prochain. Si ce prix est trop faible, les conséquences peuvent s’avérer catastrophiques pour les producteurs du monde entier, notamment pour ceux qui n’ont pas – ou plus – accès aux mécanismes de gestion des marchés. Et lorsque les prix flambent (comme c’est le cas du blé, qui est passé de 140 euros/tonne en septembre 2006 – pour le blé tendre rendu Rouen – à plus de 280 euros/tonne en septembre 2007, avant de redescendre à 210 euros/tonne deux mois plus tard), les retombées ne sont pas non plus négligeables, avec in fine un produit toujours plus coûteux pour le consommateur. Or, il est notoire qu’en agriculture, une faible variation de la quantité de l’offre entraîne des mouvements beaucoup plus intenses à la hausse ou à la baisse. Ce phénomène a été observé dès la fin du XVIIe siècle par l’économiste britannique Gregory King, et décrit pour la première fois dans un ouvrage de Charles Davenant (d’où son nom de Loi King-Davenant). La campagne 2006-2007 a une nouvelle fois démontré sa véracité. « Un simple déficit de blé de 18 millions de tonnes, soit 3 % de la consommation mondiale (620 millions), a provoqué une augmentation du prix de 100 % », note André Neveu, membre de l’Académie d’agriculture, dans la revue Paysans de septembre 2007. Certes, en France, le coût du blé représente à peine 5 % du coût final de la baguette, et son incidence sur le pouvoir d’achat est d’autant plus faible que la part des dépenses des ménages consacrée aux produits alimentaires est passée de 27 % en 1960 à 16 % en 2007. Mais c’est loin d’être le cas dans de nombreux pays.

Ainsi, l’Egypte, premier importateur mondial de blé, achète sur les marchés internationaux plus de 6 millions de tonnes de blé par an, une quantité estimée équivalente à sa propre production. « Cette année, le surcoût occasionné par la hausse des prix des céréales (3 milliards de dollars) dépasse le montant des aides accordées par les Etats-Unis, qui s’élève à 2 milliards de dollars », explique Laurent Dornon, spécialiste du Moyen-Orient chez France Export Céréales. Car l’Egypte est aussi le premier pays consommateur de pain (400 g/habitant/jour), l’un des aliments de base de sa population. Il en existe deux sortes : le pain fabriqué à partir de farine subventionnée, dit pain baladi, qui est vendu moins d’un centime d’euro l’unité, et les pains non-subventionnés, de meilleure qualité, mais dont les prix peuvent grimper jusqu’à 60 centimes d’euro. Dans ce pays, les prix de tous les produits à base de blé (pain, biscuits, etc.), ont accusé des augmentations allant jusqu’à 50 %, sauf en ce qui concerne le pain baladi, dont le surcoût a été pris en charge par l’Etat – et ce pour des raisons évidentes de politique intérieure. En conséquence, « non seulement une grande partie des consommateurs de pain non subventionné s’est tournée vers le pain baladi, mais les petits éleveurs, largement majoritaires, s’en sont même servi pour nourrir leurs animaux, celui-ci étant devenu moins cher que l’alimentation animale classique », explique Philippe Ame, directeur du Bureau de liaison agricole franco-égyptien. Pour compenser cette charge supplémentaire, le gouvernement a dû renforcer encore sa pression fiscale, essentiellement sur les classes dites « moyennes ». Résultat : l’immense majorité de la population voit son niveau de vie diminuer, alors que celui-ci est déjà l’un des plus bas d’Afrique du Nord (environ 2 dollars/jour). Et tout ceci alimente bien entendu les espoirs de la seule opposition existante, celle des Frères musulmans.

Les économistes qui, au sein de la Commission européenne, se félicitent de la hausse du prix du blé – dans laquelle ils voient une belle occasion de se débarrasser des derniers mécanismes de gestion des marchés –, ont-ils bien réfléchi aux conséquences géopolitiques qu’entraînerait une déstabilisation de l’un des derniers pays modérés du monde arabe ? Rien n’est moins sûr…

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