Au secours, le malthusianisme fait son retour !

« Il sera bientôt trop tard… », ainsi titrait la une glaçante du Monde le 14 novembre dernier. La raison de ce funeste avertissement : la publication la veille dans la revue BioScience du « cri d’alarme de 15000 scientifiques pour sauver la planète », traduit et publié en intégralité par le quotidien du soir. Certes, il ne s’agit pas d’une première puisque déjà en 1992, à l’occasion du Sommet de la Terre à Rio, un appel de 1700 scientifiques avait été lancé par l’association américaine Union of Concerned Scientists, un groupement de scientifiques militants.

Une parole libérée

Le Monde consacre pas moins de 4 pages à cet appel signé par près d’un millier de scientifiques français. « Dans les années 1980, on nous a tellement reproché de faire du “catastrophisme” que nous, les scientifiques et surtout les écologues, n’osions plus rien dire », explique l’auteur de L’écologie pour les nuls, Franck Courchamp, chargé de diffuser l’appel en Europe.  Aujourd’hui, la parole est libérée : faire du catastrophisme, c’est même plutôt bien vu…

A travers ce nouveau manifeste, « les scientifiques appellent l’humanité à changer radicalement de mode de vie » afin d’« éviter une misère généralisée et une perte catastrophique de biodiversité », note le quotidien du soir. Une fois de plus, à part la réduction constatée de la brèche dans la couche d’ozone, les signataires dressent un constat apocalyptique de l’état de la planète : changement climatique, sixième extinction de masse, dépérissement de la vie sous-marine, déforestation, destruction de la biodiversité, etc.

Selon les 15000 scientifiques signataires, les responsables de ces différentes dégradations seraient… la surpopulation et la croissance économique: « Nous mettons en péril notre avenir en refusant de modérer notre consommation matérielle intense (…) et de prendre conscience que la croissance démographique rapide et continue est l’un des principaux facteurs des menaces environnementales et même sociétales. » Encore une fois, on retrouve derrière la deep ecology, le sempiternel argument écolo-malthusien – qui était pourtant devenu tabou ces dernières années dans les milieux écologistes français – selon lequel l’augmentation de la population doit s’adapter aux ressources disponibles, considérées comme fixes. Les signataires fustigent donc « l’humanité » qui a échoué à « limiter adéquatement la croissance de la population » et appellent à «réévaluer le rôle d’une économie fondée sur la croissance ».

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Le retour de Paul Ehrlich

Ces affirmations s’inscrivent dans la parfaite continuité de ce qu’écrivait le biologiste américain Paul Ehrlich, dans son ouvrage La Bombe P publié en France en 1971 par les Amis de la Terre: « Trop de voitures, trop d’usines, trop de détergents, trop de pesticides, (…) trop d’oxyde de carbone. La cause en est toujours la même : trop de monde sur la Terre.» Selon cet adepte du néo-malthusianisme, il ne serait possible d’éviter la crise écologique qu’avec « une population mondiale de cinq cents millions d’hommes, moyennant quelques changements technologiques minimes et quelques changements radicaux dans le rythme d’utilisation et la répartition des ressources mondiales ».

Sans surprise, on retrouve Paul Ehrlich parmi les signataires de ce nouvel « appel des 15 000 », initié par le professeur d’écologie William J. Ripple, un familier… des époux Ehrlich ! Tous trois cosignaient en effet en 2015 un article sur cette thématique écolo-malthusienne, affirmant que « l’effet cumulatif des activités humaines, entraînées par la croissance de la population humaine et les modes de consommation, excède les limites soutenables de la biosphère terrestre ».

Interpellé par le quotidien catholique, l’écologiste Pierre Rabhi estime que « l’argument démographique est une imposture ».

La Croix monte au créneau

Si le récent « cri d’alarme » des 15000 scientifiques a largement été relayé dans la presse, peu de médias ont cependant fait preuve d’une distance critique, à l’exception notoire de L’Humanité et de La Croix. « Au-delà du constat restent les préconisations, qui elles, instaurent un sentiment de malaise », note le journaliste de L’Humanité Eric Serres. Il poursuit : « Ainsi, pour freiner la croissance démographique dans les pays en développement, les auteurs de l’appel avancent la généralisation des plannings familiaux ou la mise en place de programmes d’éducation des femmes. »

Pour sa part, La Croix rappelle que la population continuera à augmenter, quelle que soit la politique familiale menée. Un constat tout particulièrement adapté à la situation du continent africain qui compte aujourd’hui 1,2 milliard d’habitants et devrait atteindre au minimum 2,5 milliards d’ici 2050. « A court terme, c’est-à-dire dans les vingt prochaines années, on ne peut pas vraiment limiter la croissance démographique mondiale », note ainsi Jacques Véron, directeur de recherche émérite à l’Ined.

Interpellé par le quotidien catholique, l’écologiste Pierre Rabhi estime que « l’argument démographique est une imposture ». Une « imposture » qui n’a visiblement pas dérangé la rédaction du Monde… Ni la liste des signataires français comme Gilles-Eric Séralini, Pierre- Henri Gouyon, Arnaud Apoteker ou Christian Vélot.