Néonicotinoïdes, deux rapports passés sous silence

Début mars 2018, avec un retard d’un an et trois mois sur le calendrier initial, l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) a finalement rendu publics deux rapports concernant sept matières actives de la famille des néonicotinoïdes : l’acétamipride, le thiaclopride, la clothianidine, le thiaméthoxame, l’imidaclopride, le dinotéfurane et le nitenpyrame. Les trois dernières sont également utilisées en tant que médicament vétérinaire destiné au traitement des animaux de compagnie (principalement chiens et chats mais également lapins et furets).

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Or, la lecture attentive de ces deux textes – le premier concernant les alternatives possibles aux néonicotinoïdes et le second sur leurs impacts sur la santé humaine – a de quoi interpeller, tant ils contredisent ce que l’on entend habituellement au sujet de ces « insecticides maudits ». En effet, ces deux rapports apportent un regard rassurant, les experts de l’Anses ayant conclu que « l’ensemble des données […] ne met pas en évidence de risque inacceptable pour la santé humaine ». Evoquer des questions de santé humaine pour interdire ces molécules, comme cela s’entend dans certains couloirs ministériels, relève donc de la pure hypocrisie…

Certes, un bémol a été notifié pour le thiaclopride. Toutefois, l’Anses se garde bien de proposer son interdiction, ses experts notant que le thiaclopride présente moins de risques pour la santé humaine que les alternatives aujourd’hui disponibles sur le marché pour les utilisations en traitement de semences sur maïs. L’Anses estime toutefois qu’il serait souhaitable de «réduire au maximum les usages pour les produits à base de cette substance dès 2018», soulignant « l’accroissement important de son utilisation (…) au cours de la période 2010-2015 ».

Or, l’augmentation de son usage – 43 tonnes en 2013 contre 119 tonnes en 2014 –, résulte tout simplement des interdictions respectives de certains usages de l’imidaclopride et du thiaméthoxame. Comble de l’absurde, l’Anses reconnaît que ces deux dernières molécules sont nettement plus efficaces contre les ravageurs du sol (notamment le taupin), tout en possèdant un profil toxicologique meilleur pour la santé humaine que la molécule qui a pris le relais. En revanche, le thiaclopride serait moins toxique pour les abeilles, raison principale de ce choix stratégique voulu par l’ancien ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll, mais qui, finalement, ne représente en rien une amélioration du point de vue global de l’environnement et de la santé. Bien au contraire.

Des alternatives non convaincantes

Le rapport concernant les éventuelles alternatives aux néonicotinoïdes est, lui aussi, particulièrement intéressant. Ainsi, pour plusieurs usages, aucune alternative n’a pu être identifiée, notamment pour la production de salades. L’Anses met d’ailleurs en garde contre une interdiction nationale qui pourrait « se traduire par l’importation de plants de pépinière traités par les néonicotinoïdes ». Même topo pour les attaques de mouches géomyzes sur le maïs, signalées principalement dans l’ouest de la France, mais également dans le bassin parisien et en Rhône-Alpes. Une enquête, réalisée par Arvalis-Institut du végétal et la Chambre d’agriculture de Bretagne auprès des agriculteurs sur la campagne 2016, a révélé qu’entre 80000 et 100000 ha de maïs breton auraient été touchés par la géomyze. En comparant l’efficacité des différents traitements de semences utilisés dans l’échantillon, l’enquête a démontré l’efficacité du thiaclopride, qui « a réduit en moyenne de 83% l’impact de géomyzes sur les parcelles ». Or, là encore, l’Anses note n’avoir identifié « aucune alternative ».

Un contresens écologique

Concernant la production de betteraves, une interdiction des néonicotinoïdes serait là aussi un contresens sanitaire et écologique au regard des éventuelles alternatives qui présentent toutes des risques plus élevés : « Parmi les substances chimiques, les néonicotinoïdes présentent des indicateurs de risque moins élevés pour la santé humaine (risque alimentaire et non alimentaire) », indique le rapport. « Pour les mammifères et les vers de terre, la téfluthrine [l’une des solutions chimiques alternatives] a un indicateur de risque supérieur à celui du thiaméthoxame mais inférieur à celui de l’imidaclopride », note le rapport qui constate qu’ « aucune alternative non chimique suf samment efficace et opérationnelle n’a été identifiée ». « La seule alternative identifiée est une autre préparation phytopharmaceutique ayant une AMM pour cet usage, à base de lambda-cyhalothrine et de pirimicarbe. Celle-ci possède un indicateur de risque lié à une exposition non alimentaire plus élevé que les néonicotinoïdes. »

Pour les céréales à pailles qui constituent de très loin l’usage principal de l’imidaclopride, le constat est similaire : « Parmi les substances chimiques autorisées sur cet usage, l’imidaclopride possède l’indicateur de risque alimentaire le plus faible sur toutes les céréales. Les indicateurs les plus élevés sont celui du thiaclopride sur l’avoine et ceux des pyréthrinoïdes sur les autres céréales (notamment deltaméthrine et alpha-cyperméthrine). Concernant le risque pour la santé humaine hors alimentation, les néonicotinoïdes présentent un indicateur de risque moins élevé que leurs alternatives et la téfluthrine a l’indicateur de risque le plus élevé. »

Accroître le risque de résistances

Pour être clair, les seules alternatives réellement crédibles lorsqu’elles existent se concentrent autour de l’usage des pyréthrinoïdes en pulvérisation foliaire pour remplacer l’utilisation des néonicotinoïdes en traitement de semences. Or, déjà largement utilisée, cette famille d’insecticides n’est pas sans poser de problèmes, notamment en raison de son efficacité aléatoire. En outre, une augmentation de son utilisation va nécessairement accroître le risque de résistance, et donc à terme mettre en difficulté son usage. Ce problème a d’ailleurs déjà été identifié par l’Anses dans un rapport publié en 2014, notamment en ce qui concerne les résistances pour les pucerons vecteurs du virus de la jaunisse à la betterave. Les auteurs concluaient que 100% des pucerons verts du pêcher (Myzus persicae) étaient déjà résistants aux pyréthrinoïdes.

Par ailleurs, se priver des néonicotinoïdes aura clairement un impact sur l’IFT, l’indicateur de fréquence de traitements dont la réduction la plus rapide possible reste l’un des principaux objectifs du plan Ecophyto 2. Or, remplacer un traitement de semences par une à trois applications foliaires – comme cela va être le cas pour les céréales et les betteraves– va au contraire considérablement l’augmenter.

Enfin, il est curieux que l’impact économique de la mise en place des alternatives n’ait pas été abordé par l’Anses alors que, dans la saisine signée par Stéphane Le Foll, la demande d’examiner « l’incidence économique et les éventuelles conséquences de mise en œuvre pratique pour les exploitation agricoles » y était clairement exigée. Une simple omission, plaideront certains…