Rabhi, ou le retour de l’idéologie agraire de l’entre-deux-guerres

paysan pierre rabhi

Difficile de résister au charme de Pierre Rabhi et à son discours sur la sobriété volontaire. Décryptage d’une idéologie qui prend ses racines dans les années 1930.

Plébiscité par les médias, le « prophète-paysan » Pierre Rabhi a réussi au fil du temps à se forger l’image du vieux sage de l’écologie, humble, rassurant et porteur de valeurs essentielles. « Il est célébré partout, des festivals bio aux universités du Medef, des pages de L’Humanité à celles du Figaro, sur France Culture et BFMTV, au Grand Journal de Canal+. Les ventes de ses livres battent des records et ses conférences font salle comble, jusqu’en Italie, en Suède, en Belgique », constate ainsi la journaliste Sophie des Déserts qui a consacré une belle enquête à son sujet publiée dans Vanity Fair en décembre 2015. « Il faut voir les fans trembler devant l’oracle, lui offrir des cadeaux – confiseries, dessins, poèmes –, le remercier d’avoir changé leur vie. Et lui, christique, sourire ailleurs, qui enchaîne les encouragements, les bises, les étreintes », poursuit la journaliste.

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L’agroécologiste à sandales n’est pas seulement l’idole d’une certaine gauche écolo, parfaitement incarnée par le journaliste-militant radical Fabrice Nicolino qui considère que Rabhi « appartient à la très vaillante race des prophètes ». Patrons d’entreprises, stars du show-business, responsables politiques de gauche comme de droite, rares sont ceux qui échappent au charme de ce chantre de la « sobriété heureuse », une expression inventée en 2002 pour remplacer le concept trop agressif et clivant de « décroissance ». Ainsi, Rabhi sait se faire écouter autant par Emmanuel Fabre, le directeur général du groupe Danone, que par Jean-Pierre Petit, le patron de McDonald’s France. Il a aussi l’oreille de Marion Cotillard dont il serait « l’icône green » ou d’autres vedettes telles Juliette Binoche, Zaz et Gilles Lellouche.

Contre le « règne de l’argent »

Jusqu’au remaniement récent du gouvernement d’Edouard Philippe, le paysan ardéchois possédait le numéro de portable d’au moins deux ministres : celui de la Transition écologique, Nicolas Hulot, avec qui il a copublié un livre, et celui de la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, par ailleurs son ancienne éditrice. « Il est arrivé comme une véritable lumière dans ma vie », note d’ailleurs la ministre, dont la maison d’édition, Actes Sud, coordonne la collection « Domaine du possible», dirigée par Cyril Dion, un proche de Rabhi.

Comment expliquer un tel succès ? Tout d’abord grâce à sa croisade habilement présentée contre le « règne de l’argent», thème central de tous ses discours. Face à la « société de surconsommation » que dénonce ce prophète de l’écologie, il prône la « transformation personnelle ». Cette fameuse « insurrection des consciences » fut son slogan de précampagne en 2002. « On lit rarement sous sa plume les expressions “taux de chômage”, “étude épidémiologique”, “réforme de la politique fiscale”… A ces sujets spécifiques, il préfère les formulations intemporelles de “terre nourricière”, “biens communs”, ou “faire lever la terre comme le boulanger fait lever le pain”», note la journaliste Jade Lindgaard, auteur d’une enquête parue dans Mediapart en octobre 2016.

Avec un discours « porteur de renouveau » axé sur « l’alternative positive » et qui prend ses distances avec la contestation militante de la gauche radicale, Rabhi cultive une image d’homme libre, hors du clivage traditionnel gauche-droite. « Je n’ai jamais appartenu à aucun parti politique. J’ai peut-être eu un peu plus de sympathie pour la gauche parce qu’elle montrait un petit peu plus d’égalité, peut-être », conçoit-il dans Mediapart. « La droite, la gauche, tout ça, c’est ni », estime d’ailleurs l’ancien éleveur de chèvres. Comme le note Jean-Baptiste Malet, auteur d’une excellente enquête sur « le système Pierre Rabhi », l’image plaisante que présente Rabhi est plutôt celle « du grand-père paysan, vieux sage enraciné dans sa communauté villageoise brisée par le capitalisme, mais dont le savoir ancestral s’avère irremplaçable quand se lève la tempête ». Est-ce alors exagéré de voir en Rabhi l’image d’une sorte de maréchal Pétain à la sauce bobo bio, porteur d’un « ordre nouveau » résolument antimoderniste et ancré dans les traditions ancestrales ?

L’idéologie agraire de l’entre-deux-guerres

La question est légitime car Pierre Rabhi partage cette nostalgie de Pétain pour les sociétés agraires d’antan où régnait encore un lien direct avec la nature, quand l’agroécologiste déclare : « Le perfectionnement technologique a conduit à ce que l’on tourne peu à peu le dos à des pratiques séculaires, ancestrales. Auparavant, les sociétés étaient agraires, pastorales, dans un rapport direct avec la nature nécessitant l’invention de moyens, d’outils dédiés à la survie. L’entrée dans l’ère de l’industrialisation, le passage du cheval animal au cheval vapeur, nous a rendus dépendants.» Il ne s’agit pas de nostalgie pour un temps considéré comme révolu. Rabhi estime que « nous devons renouer avec l’ensemble des pratiques qu’ont élaboré les humains pendant des siècles pour survivre ». Et de proclamer : « Je crois en particulier à une nouvelle civilisation agraire, enrichie de connaissances nouvelles, avec une dimension esthétique, poétique et donc spirituelle.»

Rabhi est toujours resté très discret sur les figures tutélaires qui ont formé son corpus idéologique, sans doute pour atténuer cette évidente proximité entre sa pensée et la Révolution agrarienne des années 1930, qui fut l’un des fondements du projet politique de la Révolution nationale de Philippe Pétain.

« On lit rarement sous sa plume les expressions “taux de chômage”, “étude épidémiologique”, “réforme de la politique fiscale”… A ces sujets spécifiques, il préfère les formulations intemporelles de “terre nourricière”, “bien communs”, ou “faire lever la terre comme le boulanger fait lever le pain”, » note la journaliste Jade Lindgaard.

Porté par des auteurs comme Jean Giono ou Henri Pourrat, ce mouvement antimoderniste se distingue par son opposition radicale aux deux moteurs de la mutation de la société : le mercantilisme capitaliste, incarné par la standardisation et la mécanisation croissantes, en plein essor aux Etats-Unis, et le socialisme de Jean Jaurès et Léon Blum, considéré alors par certains comme une forme d’impérialisme de la classe ouvrière, hostile au monde paysan. « Le capitalisme international et le socialisme international qui ont exploité et dégradé [le travail des Français] appartiennent à l’avant-guerre. Ils ont été d’autant plus funestes que, s’opposant l’un à l’autre en apparence, ils se ménageaient l’un l’autre en secret. Nous ne souffrirons plus leur ténébreuse alliance », écrit le maréchal Pétain en 1940.

Dans un autre discours, tenu le 12 août 1941, Pétain promet alors de prendre « contre un capitalisme égoïste et aveugle la lutte que les souverains de France ont engagée et gagnée contre la féodalité ». Ainsi il entend « que notre pays soit débarrassé de la tutelle la plus méprisable : celle de l’argent ». Il inscrit son projet dans les racines profondes de cette France rurale, à laquelle il voue une admiration sans borne : « Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal. La terre, elle, ne ment pas…Elle est la patrie elle-même (…) », déclarait-il le 25 juin 1940, dans un discours rédigé par Emmanuel Berl. Ce courant agrarien s’est pleinement épanoui durant les toutes premières années du régime de Vichy, se caractérisant par sa condamnation de l’individualisme au profit de la communauté nationale, une pédagogie anti-intellectuelle avec le retour de valeurs traditionnelles, l’affirmation d’un ancrage rural et, bien entendu, une défiance totale à l’égard de l’industrialisme.

Les compagnons de route de Pierre Rabhi, comme le Dr Pierre Richard (1918- 1968) ou encore Gustave Thibon (1903- 2001), ont profondément été marqués par cette idéologie agrarienne, sans pour autant cautionner les crimes commis par le régime de Vichy ou sa politique collaborationniste.

« L’admirable Dr Pierre Richard »

Le docteur Pierre Richard, qui a fait ses études de médecine pendant l’entre-deux-guerres, a évolué durant les vingt premières années de son existence dans un milieu médical aux préceptes hygiénistes, notamment marqué par la lecture en 1941 du tristement célèbre L’homme, cet inconnu 1 écrit par le très réactionnaire docteur Alexis Carrel (1873-1944), collaborateur fidèle du régime de Vichy.

Selon ce mouvement hygiéniste, la vie à la ville ne convient pas à l’homme, au point d’entraîner une dégénérescence physique et morale de l’individu. « L’homme est incapable de suivre cette civilisation dans la voie où elle s’est engagée. Parce qu’il y dégénère », estime ainsi Carrel. La société moderne et une alimentation « industrialisée » apparaissent également comme les principaux responsables de l’apparition de maladies physiques et mentales ; un postulat largement repris par les adeptes de l’écologie contemporaine. Comme en témoigne la thèse de médecine du Dr Richard rédigée en 1945, on y retrouve les thèses hygiénistes d’Alexis Carrel sur la santé de l’homme « atteinte, et celle du paysan en particulier, et, par-delà, celle du pays, de la nation ».

C’est aussi son expérience de 1940 comme instructeur d’un chantier de la jeunesse qui va marquer son parcours. « Cette expérience de vie en communauté et en pleine nature le marque fortement », note l’historienne Karine-Larissa Basset. Imprégné d’idéologie ruraliste, le Dr Pierre Richard a dédié l’œuvre de sa vie à la résurrection des campagnes. Après avoir soutenu sa thèse, il s’installe dans le Lot avec l’objectif de « refaire une élite rurale et sauver les “vertes vallées” », pour reprendre les termes de son ami, le docteur écrivain André Soubiran. « Il y crée une association de jeunes, tournée vers le social et la nature, participe à la formation d’une équipe Economie et Humanisme qui effectue des enquêtes sociales sur le canton, organise un hôpital rural », note Basset.

Cet « apôtre des campagnes » rêve d’un projet de vie communautaire qu’il baptise Pierreneuve. Décrit par l’un de ses compagnons comme un « observatoire de l’exode rural et des problèmes d’environnement liés à l’industrialisation », il devait « servir d’exemple pour la recherche d’un équilibre humain, paysan et français ». Un autre ami de Pierre Richard relate sa démarche : « Réalisant que la signification métaphysique du progrès scientifique est précisément l’abolition de toute humanité, c’est-à-dire suppression des relations entre l’homme et son milieu, il n’épargne pas ses efforts pour faire entendre et respecter cet équilibre biologique, si nécessaire à l’homme que la civilisation tend de plus en plus à isoler. »

Convaincu des bienfaits de la montagne pour la régénération du peuple français, il figure dans un film de propagande ruraliste intitulé Nuit blanche, jouant son propre rôle de médecin de campagne, où il fustige l’urbanisation, l’Etat centralisateur, les boîtes de conserve et la politique de recrutement des entreprises publiques qui arrachent les paysans à leurs « racines ». Ce « bâtisseur d’utopies » reste l’une des sources d’inspiration importantes pour Pierre Rabhi, note Karine-Larissa Basset : « Certains militants écologistes, comme Pierre Rabhi dont il a facilité l’installation en Ardèche, ont été fortement inspirés par le docteur Richard. »

La forte amitié qui liait Rabhi au Dr Richard explique certainement le fait que l’apôtre de la sobriété heureuse ait repris à son compte le discours hygiéniste des années 1930 popularisé par Alexis Carrel sur la dégénérescence de l’homme.

Leur rencontre a eu lieu en 1960, alors que Pierre Rabhi travaille chez un constructeur de machines agricoles à Puteaux (Hauts-de-Seine) en tant que magasinier. Il prend contact avec le Dr Richard, ayant appris que ce dernier se préoccupait de la protection de la nature et qu’il avait activement participé à la création du parc national des Cévennes. « Nous sommes sensibles à toutes ces questions et voudrions prendre une part active en retournant à cette nature que vous défendez », lui écrit Rabhi. Une amitié forte et constante se noue alors entre Rabhi et celui qu’il appelle «l’admirable Dr Pierre Richard» et qualifie d’« écologiste visionnaire ». En témoigne une photographie du mariage célébré en avril 1961 : on y découvre le Dr Richard offrant son bras à la mariée, Michèle Rabhi, tandis que Pierre Rabhi donne le sien à l’épouse du médecin de campagne, une union qui donnera bientôt cinq enfants.

L’influence du Dr Richard sur Rabhi va bien au-delà des questions du parc des Cévennes : c’est lui qui va notamment initier Rabhi aux thèses ésotériques de Rudolf Steiner (1861-1925), fondateur de la Société anthroposophique universelle, et à l’agriculture biodynamique, mais pas seulement.

La forte amitié qui liait Rabhi au Dr Richard explique certainement le fait que l’apôtre de la sobriété heureuse ait repris à son compte le discours hygiéniste des années 1930 popularisé par le Dr Alexis Carrel sur la dégénérescence de l’homme. « A voir le nombre de pathologies auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés, je suis persuadé qu’une grave dégénérescence de l’espèce est engagée », note Rabhi dans Graines de possibles. Il poursuit : « Je me suis toujours demandé pourquoi, par exemple, la détérioration de plus en plus précoce de notre dentition ne nous alertait pas. Aucun animal ne peut survivre sans dentition. » Et d’expliquer : « Notre dentition est censée nous servir à broyer, mais nous consommons de plus en plus de denrées mixées et molles. Les organes dont la nature nous a dotés sont faits pour servir ou disparaître. » Une mauvaise adaptation que constatait déjà Alexis Carrel… soixante-dix ans plus tôt : « Les médecins ont oublié que les mâchoires sont faites pour broyer des choses résistantes. […] Les enfants sont nourris surtout avec des aliments mous, du lait, des bouillies. Ni leurs mâchoires, ni leurs dents, ni les muscles de leur face ne travaillent suffisamment. »

Au final, Rabhi comme Carrel déplorent cette société moderne confortable où la loi de l’effort n’est plus de mise. Ainsi, pour le scientifique: « On ne laisse pas impunément sans emploi des fonctions aussi importantes que les fonctions adaptives. La loi de l’effort, surtout, doit être obéie. La dégénérescence du corps et de l’âme est le prix que doivent payer les individus et les races qui oublient cette nécessité. »

Qu’importe que l’espérance de vie n’ait cessé d’augmenter depuis les années 1930, l’apôtre de l’écologie persiste et signe : « C’est vrai qu’on a augmenté notre espérance de vie, mais les courbes statistiques sont à regarder sur plusieurs générations. Il faut attendre les effets induits à long terme. Quand on entre dans un système de dégénérescence, il ne se révèle pas tout de suite, mais peut être déclenché par le cumul des déséquilibres.»

Gustave Thibon : l’apôtre de l’antimodernisme

Le Dr Richard n’est pas la seule personnalité à l’idéologie conservatrice à avoir influencé Rabhi. Après son installation dans les Cévennes, Rabhi a en effet rencontré l’écrivain et philosophe ardéchois Gustave Thibon, qui aura sur lui une influence essentielle. « Pierre Rabhi doit beaucoup à Gustave Thibon. Quand il venait ici, son attitude était celle d’un disciple visitant son maître », se souvient Françoise Chauvin, qui fut sa secrétaire. En effet, Pierre Rabhi ne tarit pas d’éloges au sujet de Thibon : « On voyait chez lui une grande polarisation terrestre et cosmique. (…) J’étais alors très heureux de rencontrer un tel philosophe chrétien et j’ai adhéré à ce qu’il disait. » Et d’ajouter : « Ce grand intellectuel autodidacte qui a traversé tout le XXe siècle déplorait aussi la disparition de ce monde paysan, de ses valeurs.»

De quelles valeurs s’agit-il exactement ? Comme le fait remarquer Jean-Baptiste Malet dans Le Monde diplomatique, Thibon était acclamé par Charles Maurras dans L’Action française en juin 1942 comme « le plus brillant, le plus neuf, le plus inattendu, le plus désiré et le plus cordialement salué de nos jeunes soleils ». Rallié au Maréchal Pétain, Thibon n’aura de cesse de rappeler qu’il a refusé une chaire au Collège de France offerte par le régime de Vichy ou encore l’ordre de la Francisque. Il a toutefois été l’un des philosophes qui ont contribué à la propagande de la Révolution nationale. En 1942, par exemple, il participe avec le Dr Alexis Carrel, Charles Maurras et quelques autres, à une publication des éditions du ministère de l’Information consacrée aux Nouveaux destins de l’intelligence française. Il écrivait aussi pour les Cahiers de formation politique (Vichy) et était membre du conseil général du Centre français de synthèse, chargé de la formation corporative des partisans de la Révolution nationale.

Comme le Dr Richard, qu’il fréquentait, Thibon est un disciple du courant antimoderniste de l’époque. Ainsi, il écrit en 1943 : « Le réalisme de la terre, ce contrôle perpétuel de l’idée par le fait (…) se présente comme le plus puissant contrepoids aux dons imaginatifs et verbaux du peuple français : il maintient l’esprit dans un sillon de tempérance et d’harmonie. C’est au contact de la terre que la pensée devient sagesse (…). »

Dans Idées, la revue de la Révolution nationale, Gustave Thibon écrivait en mars 1942 : « La grande usine, la grande cité sont, pour l’homme moyen, le tombeau de l’âme et des mœurs. Rien ne vaut les petits groupes vivants : famille, communauté locale. »

Pour Nicolino, les révélations du Monde diplomatique sur l’amitié entre Rabhi et Thibon n’ont comme objet que de «mettre Rabhi à terre».

Sommes-nous vraiment loin du modèle prôné par Rabhi, celui de son projet « un hectare, une famille, un habitat » ? Autre exemple quand Thibon fustige l’égalité dans Diagnostics : « Quelle que soit l’habitude que la Révolution française nous ait donnée de voir accouplés ces deux mots – la fraternité n’a pas ici-bas de pire ennemi que l’égalité.» Et de préciser qu’une fraternité profonde naît de l’acceptation de l’inégalité. Rabhi rejoint donc Thibon sur cette critique de l’égalité, quand il écrit sur les rapports entre les hommes et les femmes : « Il ne faudrait pas exalter l’égalité. Je plaide plutôt pour une complémentarité : que la femme soit la femme, que l’homme soit l’homme et que l’amour les réunisse.» Rabhi parle de « complémentarité », alors que Thibon parlerait plutôt « d’harmonie ».

En réalité, tout le discours de Rabhi reste imprégné de celui de son maître Gustave Thibon, avec des termes au demeurant très similaires : « J’ai le sentiment que la modernité, l’alliance de la technologie, de la science et des lois du marché, c’est la remise en question de toutes les antériorités. Je ne veux pas magnifier le monde rural. Mais il est porteur d’une sagesse oubliée. Le paysan, c’est celui qui est tenu par le pays et qui tient le pays, qui étreint une réalité. », note Rabhi.

Curieuse défense d’un ami

Dans une tribune prenant la défense de son ami Pierre Rabhi, Fabrice Nicolino admet volontiers que Gustave Thibon « a eu des idées qu’[il] récuse en totalité ». Il poursuit : « Il était monarchiste, sans doute maurassien, et il a été utilisé par Vichy et ses épigones.» Pour le journaliste, les révélations du Monde diplomatique sur l’amitié entre Rabhi et Thibon n’ont comme objet que de « mettre Rabhi à terre ». « A l’époque où Rabhi fréquente Thibon, il est un fervent catholique, comme ce dernier. A-t-il épousé des idées d’extrême-droite pour autant ? Je ne le sais pas, je ne le crois pas », note Nicolino.

D’ailleurs, n’ayant ni reçu l’ordre de la Francisque ni « écrit des récits d’épouvante dans la presse collabo », Thibon resterait une référence parfaitement acceptable. D’autant plus qu’il s’est lié d’’amitié avec la philosophe Simone Weil, qui « lui confie précieusement ses carnets quand elle part vers les Etats-Unis ». « Alors, fasciste, Thibon ? », s’interroge Nicolino. Certainement pas plus que Jean-Marie Le Pen qui reçut le soutien de Gustave Thibon à fin des années 1980, ou que Minute, le journal d’extrême droite, dont le comité d’honneur comptait parmi ses membres un certain…Gustave Thibon !

Références :

  • Karine-Larissa Basset, Aux origines du Parc national des Cévennes. Des précurseurs à la réalisation, 2 septembre 1970. Parc national des Cévennes, pp. 247, 2010.
  • Alexis Carrel, L’homme, cet inconnu, Plon, 1935.
  • Ariane Chemin, Vanessa Schneider, Le mauvais génie, Fayard, 2015.
  • Sophie des Déserts, « Pierre Rabhi, enquête sur un prophète », Vanity Fair, 4 décembre 2015.
  • Jade Lindgaard, « Pierre Rabhi, chantre d’une écologie inoffensive ?», Mediapart, 20 octobre 2016.
  • Jean-Baptiste Malet, « Le système Pierre Rabhi », Le Monde Diplomatique, août 2018.
  • Bernard Marchand, Les ennemis de Paris : la haine de la grande ville des Lumières à nos jours, Presses universitaires de Rennes, 2009.
  • Fabrice Nicolino, « En défense de mon ami Pierre Rabhi (une suite nécessaire) », 13 août 2018, https ://fabrice-nicolino.com/ ?p=4615.
  • Michel Onfray, « Le retour du garçon boucher », in La règle du jeu, N° 3, janvier 1991.
  • Philippe Pétain, La France nouvelle. Principes de la communauté, Fasquelle, 1941.
  • Pierre Rabhi, Nicolas Hulot, Graines de possibles, Calmann-Lévy, 2005.
  • Pierre Rabhi, Entretien avec la Fondation Macif, https ://www.fondation-macif.org/pierre-rabhi- notre-modele-social-edi e-sur-le-desir-du-toujours-plus- ne-nous-rend-pas-heureux.
  • « Pierre Rabhi, Michel Onfray. L’ascète et l’hédoniste», Philosophie Magazine, n° 71, été 2013.
  • André Soubiran, Les Hommes en blanc, tome III, Le Grand Métier, journal d’un médecin de campagne, SEGEP, 1951.
  • Gustave Thibon, Diagnostics, Fayard, 1985. Gustave Thibon, « Explication du paysan français», in Voici la France, 1943.

Notes

  1.  L’exemplaire de L’homme, cet inconnu disponible sur Gallica est celui annoté du Dr Richard.