Pourquoi les pommes polonaises envahissent le marché français

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« Rien ne va plus dans les vergers français ! » C’est le cri d’alarme lancé par le président de l’association nationale Pommes Poires (ANPP), Daniel Sauvaitre, en visite à Rungis, où il découvre des pommes d’origine polonaise vendues à un prix rendu en camions complets allant de 0,18 à 0,48 euro le kilo.

« Impossible, en France, de couvrir nos frais de production au-dessous d’un prix de vente rendu Rungis inférieur à un euro. Alors, comment résister face à des prix deux à trois fois moins cher?  », s’insurge le producteur de pommes de Nouvelle-Aquitaine. « Les États généraux de l’alimentation concluent à une attente forte de produits locaux et de qualité, et pourtant les importations de pommes polonaises à bas prix envahissent le marché et trouvent preneur sans problème », constate pour sa part Josselin Saint-Raymond, directeur de l’ANNP. Et les chiffres lui donnent raison : selon les données douanières, la quantité de pommes polonaises importées a été multipliée par douze en un an : 13900 tonnes pour la période d’août 2018 à février 2019 contre 1158 pour la même période de l’année précédente. « Rien qu’en février 2019, la Pologne nous a exporté 2270 tonnes de pommes », s’inquiète ce responsable.

Le cas de la Pologne

Officiellement établie à 4,8 millions de tonnes, la production de pommes polonaises dépasse probablement les 5 millions de tonnes. Ce qui représente 37% de la récolte totale de l’Union européenne, qui s’élève désormais à 13 millions de tonnes, soit une hausse de 7 % par rapport à la moyenne des années précédentes. Depuis une dizaine d’années, la Pologne a considérablement modernisé et développé ses vergers grâce aux subventions européennes. « Entre les aides européennes et les soutiens de l’État, les producteurs ont pu bénéficier d’apports financiers couvrant jusqu’à 80% des frais de développement et de restructuration engagés dans leurs exploitations », estime un analyste polonais. Quoique le succès et une très belle récolte 2018 les favorisent, les producteurs polonais ont toutefois à faire face à une situation catastrophique du point de vue économique. « En doublant sa production de pommes, la Pologne est certes devenue le deuxième producteur mondial à égalité avec les États-Unis, mais, dans le même temps, elle n’a pas su développer ses marchés et a surtout perdu son client historique, la Russie, en raison de l’embargo russe », explique Daniel Sauvaitre.

À cela s’ajoute le fait qu’elle n’a pas toujours su opter pour la variété dont les marchés étaient demandeurs. Ces mauvais choix ont été partiellement compensés par le gel qui a frappé, cette année, 12 millions de tonnes de pommes en Chine, premier pays producteur de concentré au monde. « Environ 70 % de la récolte polonaise ont ainsi été transformés en concentré », note Josselin Saint-Raymond. Pourtant, même à la faveur de cette opportunité conjoncturelle, la Pologne se retrouve structurellement excédentaire. D’où sa stratégie de conquête agressive lancée vers de nouveaux marchés, rendue possible par des règles sociales, environnementales et sanitaires qui comptent parmi les moins-disantes d’Europe.

Un effet ciseau

« Le coût de la main-d’œuvre, qui représente 60 % des coûts de production des pommes, est 75% plus faible en Pologne qu’en France. Il est presque 50% moins cher qu’en Italie, où il est déjà 37% moins cher qu’en France. Par ailleurs, les producteurs de pommes polonais ne connaissent pas de surtransposition des règles européennes en matière phytosanitaire, que ce soit sur les AMM ou l’emploi des pesticides, et les objectifs de réduction des usages à l’image du plan Écophyto sont inexistants », précise Daniel Sauvaitre.

Cet excédent structurel de production engendre un double effet. On assiste, tout d’abord, à une concurrence effrénée sur les marchés mondiaux, qui se traduit, pour la France, par une baisse de 30 % de ses exportations. « Alors que nous exportions environ 700000 tonnes il y a deux ans, nous sommes tombés à 500000 tonnes l’an dernier, et nous sommes déjà en baisse de 30% sur cette récolte », note Josselin Saint-Raymond. Et nous subissons par ailleurs un report sur le marché français de pommes polonaises mais aussi belges, espagoles et italiennes. « Le cumul des importations de pommes en France pour la période d’août 2018 à février 2019 s’élève à 112000 tonnes contre 70700 tonnes pour la même période de l’année précédente. Ce qui représente une augmentation de presque 60 % ! », constate Josselin Saint-Raymond.

Et Daniel Sauvaitre de remarquer, non sans amertume: « La situation est d’autant plus paradoxale qu’on sort des États généraux de l’alimentation, dont les principales conclusions nous invitent à monter en gamme pour offrir plus de qualité et des produits locaux aux consommateurs. » Il poursuit : « Dans cette perspective, des règles de volume ont été inscrites dans la loi pour les cantines scolaires de 50% de produits locaux, sous signe de qualité ou respectueux de l’environnement. Pourtant, les règles des marchés publics européens interdisent les restrictions sur l’origine et ne sont basées que sur le prix le plus bas. Les opérateurs économiques qui répondent à ces appels d’offres ont donc toutes les chances de remporter les marchés s’ils proposent des pommes polonaises à 0,50 euro le kilo, qui ne présentent nulle autre garantie que le respect des seules règles européennes, au lieu de pommes françaises Vergers écoresponsables à 1 euro le kilo, observant strictement un cahier des charges qui garantit une production respectueuse de l’environnement et l’utilisation de toutes les méthodes alternatives et complémentaires aux pesticides, comme la confusion sexuelle ou le biocontrôle. »

Et le pire est certainement à venir, car rien n’empêche les promoteurs étrangers de se lancer à l’avenir dans l’agriculture biologique, porte d’entrée privilégiée pour accéder à ces futurs marchés de la restauration collective.

Porte ouverte à la fraude

Mais ce n’est pas tout. Car des visites sur les marchés de gros ont permis de mettre en évidence un tout autre problème, qui préoccupe Daniel Sauvaitre : « Une part significative des pommes polonaises vendues sur ces marchés présente de graves défauts de marquage qui rendent très facile une “francisation“ de ces produits. » Les règles de marquage européennes, pourtant très claires, imposent une identification de tous les colis contenant des pommes en couche litté ou en vrac. Une préoccupation d’autant plus légitime que la DGCCRF, interpellée par l’interprofession du kiwi, a révélé le 25 mars 2019 que plus de 15000 tonnes de kiwis provenant d’Italie, soit environ 12% des volumes annuels du marché dans l’hexagone, avaient été « francisées ».

Au bout du compte, pas moins de sept entreprises auraient été impliquées dans ce trafic, générant un bénéfice illicite total estimé à plus de 6 millions d’euros ; bénéfice qui résulte non seulement des coûts de production moindres liés notamment à l’utilisation d’une main-d’œuvre moins chère, mais aussi de l’emploi de produits phytosanitaires interdits en France. Si, dans le cas du «kiwigate», la « francisation » a supposé un modus operandi très complexe, avec des certificats français falsifiés, les défauts de marquage des pommes polonaises rendent assurément l’opération beaucoup plus simple. Et tout comme pour les kiwis, l’appât du gain peut se révéler convaincant : achetée 0,45 euro le kilo à Rungis, une pomme polonaise frauduleusement « francisée » peut être revendue sur un marché parisien avec une marge de près de 1000 euros par palette ! Le tout moyennant une prise de risque très raisonnable, au regard des faibles moyens dont dispose la DGCCRF… « On se doit d’offrir un choix clair aux consommateurs. L’affichage de l’origine dans tous les réseaux de distribution, y compris en restauration collective, est un impératif que nous défendrons ardemment », conclut Daniel Sauvaitre.

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