Générations Futures fait du fact-checking et se trompe

Episode 1

fact checking generations futures
70 Partages

À l’ouverture du dernier Salon de l’agriculture, la journaliste Emmanuelle Ducros signalait dans un article du quotidien L’Opinion que, pour la deuxième année consécutive, The Economist avait classé « l’agriculture française au premier rang mondial de la durabilité ». Soulignant que cette étude, réalisée par l’Intelligence Unit du magazine britannique (TEIU), était « passée relativement inaperçue », elle rappelait encore quelques jours plus tard sur la chaîne Public Sénat que « la France a l’agriculture la plus vertueuse du monde ». Ses propos, relayés par l’Académie d’agriculture de France et par le ministère de l’Agriculture, sont repris depuis lors régulièrement sur les réseaux sociaux, dans le but, notamment, de contrecarrer les attaques récurrentes auxquelles le monde agricole est en butte. On conçoit aisément qu’admettre que le modèle agricole français puisse être considéré comme vertueux soit plutôt embarrassant pour les tenants de la décroissance et du tout-bio !

À lire aussi : Les arrêtés illégaux des maires écolos

Aussi, le bras armé du lobby du bio, l’association Générations Futures (GF) a-t-elle été mobilisée pour tenter de jeter le discrédit sur cette affirmation, en recourant au fact-checking, ou vérification des faits. Avec la volonté affichée de dénoncer tout ce qui tendrait « à surévaluer les qualités du système agricole intensif français actuel », son premier examen fut donc réservé, sans surprise, à l’étude du magazine britannique.

« Dans son article du 22 février 2019, Emmanuelle Ducros met un lien hypertexte non pas vers l’étude de TEIU mais vers une page de news du site de la Thomson Reuters Foundation dont le titre commence par “ France is the most food sustainable country ” que l’on peut traduire par “ La France est le pays le plus durable en matière d’alimentation ”», s’empresse de rectifier GF. « Pas question donc dans ce site de classer la France première au monde pour la durabilité de son agriculture ici, mais pour son système alimentaire global, le classement prenant en compte non seulement la durabilité de l’agriculture mais également les performances en matière de gaspillage alimentaire et de santé nutritionnelle », poursuit GF, qui en profite pour tacler la journaliste de L’Opinion : « Dans le cas d’Emmanuelle Ducros, cette affirmation fausse selon laquelle ce classement place l’agriculture française au premier rang mondial de la durabilité lui sert à dénoncer un supposé “agrobashing” (…) mais le raisonnement s’écroule puisque l’information est fausse ! » On devine le sourire narquois et satisfait de l’auteur de ces lignes…

Il est vrai que GF n’a pas entièrement tort. Le modèle français n’est effectivement pas seulement très vertueux en ce qui concerne ses pratiques agricoles : il est bien en tête du classement pour son alimentation tous critères confondus, de la fourche à la fourchette ! Et c’est bien mieux. « Il apparaît bien que la France arrive première au classement global prenant en compte les trois catégories citées plus haut (gaspillage alimentaire, durabilité de l’agriculture, nutrition santé) », est bien obligée d’admettre GF. On ne peut que remercier l’association de François Veillerette d’avoir apporté cette utile précision. En France, le contenu de l’assiette des consommateurs est donc, comme l’affirme The Economist, le plus vertueux au monde.

En revanche, on peut s’étonner que GF utilise ce fact-checking pour s’en prendre à Emmanuelle Ducros. « Malheureusement la journaliste, qui prétend “combattre la désinformation”, n’a pas fait preuve ici de beaucoup de rigueur… », déplore l’association, qui, se livrant à son agribashing ordinaire, insiste sur le fait que la France « apparaît loin des premières places pour la durabilité de son agriculture : 20ème ex-aequo avec le Rwanda et juste derrière le Cameroun ».

« Dans cette catégorie, ce sont l’Autriche et le Danemark qui arrivent en tête du classement du TEIU », poursuit GF, suggérant ainsi que le modèle français serait au niveau de celui de ces deux pays africains, tandis que le Danemark et l’Autriche, connus pour être des pays respectueux de l’écologie, seraient désignés par le TEIU comme les meilleurs élèves. Et GF enfonce le clou : « Il est confirmé que la France a bien des progrès à réaliser en matière de durabilité de son agriculture. C’est d’ailleurs à cette conclusion que sont arrivés d’autres journalistes, comme Hélène Gully des Échos qui précise que, si la France a reçu la palme du système alimentaire le plus durable du monde, “en revanche, dans les deux autres catégories, le pays a encore des efforts à faire. Concernant la gestion de l’eau dans l’agriculture par exemple, la France affiche un score de… zéro sur 100.” Nous nous réjouissons que des journalistes comme Hélène Gully ou encore Claire Gambier, de LCI, aient su, elles, rendre compte de ce classement d’une manière rigoureuse et factuelle. » Conclusions malheureusement hâtives de la part de GF, dont le sérieux n’est pas vraiment le fort. Car une analyse plus approfondie des données du TEIU permettra de relever certaines savantes omissions tout à fait déplaisantes aux yeux de GF. En l’occurrence… sur ce que recouvre précisément le terme « gestion de l’eau » !

Le modèle français est en réalité en tête du classement pour son alimentation tous critères confondus, de la fourche à la fourchette ! Et c’est bien mieux.

Revenons donc à la méthodologie du TEIU. Le classement comparatif de 67 pays a été réalisé sur la base d’une quarantaine d’indicateurs répartis en trois domaines : le gaspillage de l’eau et de la nourriture, la durabilité du modèle agricole et la gestion des problématiques nutritionnelles. La France est en tête de classement lorsque ces trois domaines sont consolidés. En revanche, elle est placée au vingtième rang en ce qui concerne l’indice du deuxième domaine – la durabilité du modèle agricole.

Cet indice est obtenu à l’aide de 21 indicateurs répartis en trois catégories: 1) l’eau, 2) la terre (usage de la terre, biodiversité et capital humain) et 3) l’air (émissions de gaz à effet de serre). La catégorie « air » compte pour 42,9% du total du domaine « durabilité » et les deux autres catégories comptent chacune pour 28,8%. Et sur ces 21 indicateurs, les experts de TEIU ont en effet considéré que la France est dans le rouge pour deux d’entre eux, qui se trouvent dans la catégorie « eau ».

Examinons cela dans le détail. TEIU accorde à la France un zéro pointé pour l’indicateur intitulé « Water Management ». Traduit par « gestion de l’eau », ce terme recouvre en fait le recyclage des eaux usées ou de pluie. D’autres pays, comme le Danemark, l’Autriche et des pays aussi variés qu’Israël, le Sénégal, l’Ouganda, l’Inde, la Chine ou encore le Rwanda, se voient attribuer la note de 100.

Comment expliquer cet écart ? Tout simplement parce que, pour cet indicateur, il n’existe aucune note intermédiaire. C’est soit 100 soit 0, et cela en fonction d’un seul critère : la mise en place ou non de mesures suffisantes permettant le recyclage de l’eau.

Le TEIU constate que, sur ce point, la France est très mauvaise élève. Une opinion que partage le monde agricole, qui se bat depuis des années pour la mise en œuvre d’une vraie politique de l’eau, notamment par la création de retenues collinaires et l’utilisation d’eau usagée pour l’irrigation. Or, ce simple indicateur compte pour 6,74 % dans le calcul total de l’indice « durabilité de l’agriculture ».

Si la France adoptait une politique plus ambitieuse de stockage de l’eau, TEIU lui attribuerait automatiquement le score de 100, ce qui ferait passer la note globale de l’indice « durabilité de l’agriculture » à 77,7 (contre 71 aujourd’hui). C’est-à-dire à la hauteur du Danemark et de l’Autriche. En bonne logique, pour améliorer la performance de la France, GF devrait donc militer au côté des organisations agricoles afin de faciliter une gestion de l’eau impliquant davantage le recyclage et le stockage, au lieu de participer au sabotage systématique de toutes les initiatives locales.

Quant au second indicateur, intitulé « Trade Impact », il traite des importations de produits agricoles traduites « en eau virtuelle », un concept connu sous la dénomination « Blue Water ». Cet indicateur est faible essentiellement quand l’économie agricole est fortement intégrée dans un modèle dépendant d’importations, traduites donc en « eau virtuelle ». Or, c’est en effet le cas de la France, qui récolte là un très modeste score de 22 (contre 33 pour le Danemark et 30 pour l’Au-triche), faisant toutefois mieux que l’Italie et l’Allemagne dont les notes sont respectivement 11 et 3.

Prise hors contexte, cette note n’apporte en réalité aucune indica- tion sur la durabilité des méthodes utilisées par les agriculteurs, et en- core moins sur la gestion de l’eau, mais plutôt sur le besoin en importa- tions agricoles. Et avec des importa- tions en croissance, dues notamment à la perte de compétitivité de l’agri- culture française, il y a en effet de quoi s’inquiéter ! Cette préoccupation a d’ailleurs fait l’objet d’un excellent rapport parlementaire signé par le sénateur LR Laurent Duplomb, président du groupe d’études Agriculture et alimentation. Sur ce point également, ce que propose GF n’est pas de nature à améliorer notre autosuffisance alimentaire.

Et ce n’est pas tout. Car pour les quatre autres indicateurs concernant l’eau, notamment l’impact environnemental de l’agriculture sur l’eau, l’état des cours d’eau ou encore le stress sur les ressources en eau, la France n’a franchement rien à envier ni au Danemark ni à l’Autriche (voir gra- phique). Bref, écrire que « concernant la gestion de l’eau dans l’agriculture par exemple, la France affiche un score de… zéro sur 100 », sans préciser de quoi il s’agit n’est donc pas très… rigoureux !

Dans un mouchoir de poche

Enfin, une comparaison indicateur par indicateur pour les deux autres catégories du domaine « durabilité de l’agriculture », à savoir les 12 indicateurs de la catégorie « terre » et les 3 indicateurs « air », permet d’établir que les notes pour la France, le Danemark et l’Autriche tiennent dans un mouchoir de poche. Consolidées, elles sont respectivement de 63, 63 et 65 pour la catégorie « terre », et de 95, 98, 98 pour la catégorie « air » (voir graphique ci-dessous). Ce qui est normal, puisque les modes de production de ces pays, comme d’ailleurs des principaux pays de l’Union européenne, ne sont en réalité pas très différents.

Indicateur pour le domaine « durabilité de l’agriculture »

En clair, quoi qu’en dise GF, la France reste assurément championne toutes catégories pour son alimentation et excellente quant à ses pratiques agricoles.

Comment, en revanche, ne pas trouver curieux que, au cours de son fact-checking, GF semble se réjouir d’avoir trouvé un argument – certes fallacieux – pour annoncer que la durabilité de l’agriculture française serait digne de celle pratiquée dans des pays en voie de développement ? À moins qu’il ne s’agisse, une fois de plus, d’un coup d’esbroufe pour alimenter son entreprise d’agribashing…

70 Partages