Agroécologie : transition, révolution, ou saut dans le vide ? Le cas des méligèthes du colza #3

Favoriser l’action des insectes auxiliaires, qui contrôlent naturellement les populations d’insectes ravageurs, est l’un des buts majeurs de l’agroécologie. Cette piste a longuement été étudiée pour les hyménoptères parasitoïdes du méligèthe, le principal ravageur du colza. Ces travaux sont passionnants sur le plan agroécologique, mais lorsqu’on les confronte aux connaissances acquises par l’agriculture raisonnée, leur potentiel d’application paraît très limité. Décrytage de Philippe Stoop

La transition agroécologique, dans laquelle la France a choisi de s’engager, est encore loin de produire des résultats visibles. Pour ce qui concerne, en tout cas, l’utilisation de pesticides. Aussi semble-t-il légitime de se demander pourquoi la recherche réalisée dans ce domaine donne lieu à si peu de changements sur le terrain, et ce malgré les résultats apparemment encourageants souvent répercutés par la presse.

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Deux exemples de publications scientifiques – l’une dont les promesses agroécologiques paraissaient certes très illusoires, et l’autre, plutôt prématurées – ont déjà fait l’objet d’un décryptage éclairé dans les colonnes d’A&E . Dans certains cas, cependant, les difficultés d’application de ces travaux paraissent plus profondes.

En théorie, favoriser ces parasitoïdes pourrait représenter un bon mécanisme de biocontrôle naturel

Elles mettent même en question la notion de transition écologique, alors que la qualité des travaux agroécologiques entrepris pour quantifier les services écosystémiques censés suppléer aux intrants utilisés est patente. Le cas des études portant sur le biocontrôle des méligèthes du colza en constitue un excellent exemple.

Le méligèthe du colza vu par l’agriculture raisonnée

Le méligèthe est un coléoptère, dont les adultes investissent les parcelles de colza au moment de la floraison. Ils se nourrissent du pollen des fleurs, puis y pondent leurs œufs. Les larves se nourrissent également du pollen des fleurs de colza, puis tombent au sol au moment de leur nymphose. La deuxième génération qui en résulte doit se disperser pour se nourrir sur d’autres plantes car, à ce stade, la floraison du colza est terminée. C’est cette deuxième génération qui va hiberner sur le sol pour ensuite recontaminer le colza au printemps suivant.

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Le méligèthe est particulièrement nuisible lorsqu’il s’installe sur le colza avant la floraison. C’est en effet au moment où les fleurs sont encore en boutons que les méligèthes adultes les détruisent pour atteindre le pollen, provoquant ainsi des pertes de rendement importantes.

En revanche, les larves ne causent de dégâts significatifs que si l’infestation est très forte. D’où l’approche parfaitement cohérente de l’agriculture raisonnée, qui consiste à définir des seuils de traitement très précis, basés à la fois sur la biologie de l’insecte et sur la capacité de récupération de la culture. En France, ces seuils de traitement (à partir desquels la perte de rendement devient significative) qui ont été définis par l’institut technique Terres Inovia, varient de 1 à 9 méligèthes par plante selon la situation .

Les parasitoïdes du méligèthe

Mais les méligèthes ont eux aussi un ennemi de taille : la famille des hyménoptères parasitoïdes, incarnée par une petite guêpe qui pond dans leurs larves et se nourrit aux dépens de son hôte, jusqu’à provoquer sa mort. Celui-ci tombe alors au sol, et le parasitoïde reste dans sa dépouille jusqu’au printemps suivant. Il émerge sous forme adulte, et recherche alors de nouvelles larves de méligèthes pour se reproduire.

Les taux de parasitisme observés dans les parcelles de colza, très hétérogènes, peuvent être très élevés, puisqu’ils dépassent parfois 90 %. En théorie, favoriser ces parasitoïdes pourrait donc représenter un bon mécanisme de biocontrôle naturel. C’est ce qu’a étudié une équipe de l’UMR Agronomie INRAE/ AgroParisTech, dirigée par Muriel Valentin-Morison, en se focalisant sur les éléments du paysage en Haute-Normandie et les pratiques culturales favorisant de forts taux de parasitisme. Sans entrer dans le détail de ces travaux très riches, qui ont apporté beaucoup d’informations nouvelles sur les interactions entre le méligèthe et ses parasitoïdes, nous en viendrons directement aux conclusions, l’essentiel de la démarche suivie étant exposé dans les thèses de deux doctorants de l’équipe, A. Rusch et A. Juhel

En résumé, les chercheurs ont d’abord quantifié les populations de méligèthes durant deux années de suite dans leur région d’étude (Eure et Seine-Maritime). Ils ont noté que la population moyenne de méligèthes observée chaque printemps était proche du seuil de nuisibilité, mais avec de grandes variations (tableau 1).

Ils ont ensuite mesuré le taux de parasitisme des larves de méligèthes de la première génération (celle qui naît sur le colza). Ce taux de parasitisme est important, mais avec là aussi de grandes hétérogénéités (tableau 2).

Avec des taux de parasitisme de larves de méligèthes pouvant atteindre 80 à 98%, il est tentant de rechercher les facteurs environnementaux qui induisent ces résultats, afin d’obtenir de tels taux de parasitisme sur un plus grand nombre de parcelles. Bien souvent, les paysages agricoles complexes, c’est-à-dire où les parcelles agricoles sont fortement imbriquées avec les espaces naturels ou semi-naturels (bois, haies, prairies…), sont favorables aux insectes auxiliaires. Mais la situation est ici plus complexe, la proximité de bois ou de prairies favorisant aussi les attaques de méligèthes, puisque c’est là que va se développer et hiberner leur deuxième génération ! Il a donc fallu de nombreuses mesures de terrain, et des traitements statistiques complexes, pour hiérarchiser l’effet des éléments du paysage, selon différentes échelles géographiques. Les auteurs ont même pu modéliser l’effet des éléments du paysage sur les populations de méligèthes et leur taux de parasitisme, et, par croisement avec des images satellites, déterminer les surfaces où le taux de parasitisme atteint des valeurs de 70, 80 ou 90% (tableau 3).

Si les taux de parasitisme trouvés par les auteurs sont très élevés, ils ne démontrent pas une efficacité équivalente à celle des insecticides chimiques

D’après ce modèle, l’efficacité du parasitisme serait donc au minimum de 70 % sur les parcelles atteignant le seuil de nuisibilité du méligèthe, et même de 90% sur à peu près la moitié d’entre elles.

Par ailleurs, A. Rusch montre que le labour pénalise fortement la survie hivernale des parasitoïdes. Le non-labour serait donc propice au biocontrôle du méligèthe, mais une autre publication de la même équipe rappelle qu’il peut aussi favoriser d’autres insectes ravageurs, et la flore adventice du colza. Il serait donc prématuré de recommander le non-labour sans avoir pu peser son rapport coût/bénéfice, en fonction de la flore et de la faune locales des ravageurs du colza.

Quoi qu’il en soit, les auteurs considèrent au bout du compte que les parasitoïdes peuvent exercer un biocontrôle suffisant sur les méligèthes dans la grande majorité des cas. Mais à condition de ne pas avoir réalisé de traitements insecticides, qui affecteraient fortement leur population. Certains chercheurs regrettent de ne pas pouvoir mettre en pratique ces recommandations, impossibilité qu’ils expliquent par les verrouillages du système agricole français .

Des résultats pas si rassurants

Pourtant, le manque d’adhésion des agriculteurs à ces propositions agroécologiques n’a rien d’étonnant. Surtout lorsqu’on met ces résultats en regard des règles bien établies de l’agriculture raisonnée. Car, si les taux de parasitisme trouvés par les auteurs sont en effet très élevés, ils ne démontrent absolument pas une efficacité équivalente à celle des insecticides chimiques, et ce pour deux raisons.

En premier lieu, les dégâts causés par les méligèthes sont le fait des adultes. Or, les parasitoïdes ne s’attaquent qu’aux larves. Contrairement aux insecticides, ils n’ont donc aucun effet sur les dégâts de l’année en cours, mais permettent seulement de réduire les populations de méligèthes qui reviendront l’année suivante.

Ensuite, il y a une différence essentielle entre les agents de biocontrôle et les insecticides chimiques. Dans le cas d’un agent de biocontrôle, un équilibre naturel s’établit entre les populations de l’insecte ravageur et celles de l’insecte auxiliaire. Or, si cet équilibre est atteint pour des niveaux de population du ravageur supérieurs à son seuil de nuisibilité, alors l’insecte auxiliaire n’a pas grand intérêt en termes de biocontrôle. Et il semble bien que ce soit le cas ici puisque les taux de parasitisme élevés sont obtenus là où les méligèthes sont nettement au-dessus de leur seuil de nuisibilité.

On peut espérer que la suppression des traitements insecticides permettrait de faire remonter les populations de parasitoïdes à un niveau plus élevé, qui les rendrait plus efficaces contre les méligèthes.

Mais, à ce stade, cela reste une pure hypothèse non démontrée. Et le fait même que les insecticides aient un fort impact négatif sur les parasitoïdes demeure sujet à caution. Les références bibliographiques disponibles sont en effet loin d’être unanimes. Une thèse allemande récente a étudié spécifiquement l’effet de trois insecticides utilisés contre le méligèthe, et n’a trouvé aucun effet négatif sur les parasitoïdes . Dans son examen de la bibliographie, l’auteur souligne que les références disponibles sont contradictoires, et que celles annonçant un effet néfaste des traitements insecticides ne permettent que rarement de dissocier un effet direct (les insecticides tueraient les parasitoïdes) d’un effet indirect (ils feraient baisser la population de parasitoïdes, en raison de la baisse de population qu’ils provoquent chez leur hôte).

Conclusion

Le recueil de toutes ces données amène à prendre conscience d’un problème majeur.

En effet, l’agroécologie ne peut constituer une transition, plutôt qu’une révolution imposée, que dans la mesure où ses recommandations sont compréhensibles pour les agriculteurs les plus susceptibles de l’adopter. Or, les changements de pratiques suggérés ici posent de graves questions par rapport aux règles bien établies de l’agriculture raisonnée : pour lutter écologiquement contre le seul méligèthe, on demande aux agriculteurs de renoncer à toute protection insecticide face aux multiples ravageurs du colza, sans pour autant avoir prouvé que l’agent de biocontrôle étudié permet effectivement de réguler son hôte, ni même qu’il est vraiment nécessaire de supprimer des traitements raisonnés !

Sauf à démontrer la cohérence de ses propositions avec celles de l’agriculture raisonnée (en l’occurrence, vérifier si le biocontrôle permet de maintenir les ravageurs en dessous du seuil de nuisibilité), l’agroécologie a peu de chances d’être adoptée. Dans ce cas précis, ce n’est pas la qualité des travaux d’agroécologie qui est en cause, les recherches menées par cette équipe étant assurément remarquables de par leur profondeur et l’originalité des méthodes employées. Mais, faute de répondre aux objections les plus évidentes aux yeux des adeptes de l’agriculture raisonnée, elles peineront toujours à emporter la conviction des agriculteurs.

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