Chartes de voisinage : une dangereuse surenchère

charte de bon voisinage
54 Partages

Alors que la profession agricole se mobilise pour proposer des chartes de voisinage, certaines structures font le choix d’une surenchère, à l’instar de la grande distribution. Une stratégie qui pourrait bien se révéler contre-productive

Le 30 mars dernier, la chambre d’agriculture de la Gironde a publié sa charte du « bien vivre ensemble », consignée principalement par les acteurs de la filière viticole girondine, par la FDSEA 33 et les JA 33, ainsi que par l’association des maires de Gironde.

Répondre aux inquiétudes de la société

Cette charte « vise à répondre aux enjeux de santé publique liés à l’utilisation de produits phytosanitaires en agriculture à proximité des zones d’habitation », peut-on y lire en préambule. Faisant face à une inquiétude sociétale, elle veut contribuer « à la réduction de l’utilisation des produits phytosanitaires » grâce à la mise en place de mesures agricoles proposant « un changement de pratiques ». Les objectifs à atteindre pour la fin de cette décennie sont clairement indiqués, comme 85 % des surfaces viticoles certifiées en AB, HVE ou ISO14001, 80 % des surfaces sans désherbage chimique ou encore 80 % de produits utilisables en AB dans les produits utilisés.

« Ces chartes locales vont dans le bon sens et sont aujourd’hui indispensables face aux inquiétudes des populations pour leur santé et la protection de l’environnement », note Alain Pajot, fondateur et gérant du cabinet Crises-Experts, spécialisé en gestion et communication de crise. Selon cet expert, elles permettront très certainement « d’atténuer la dureté de certaines oppositions locales. L’information du voisin sur les heures des traitements, sauf impératifs tech- niques, et la nature des traitements va dans le bon sens ».

À lire aussi : Le malaise agricole analysé par un politologue

« Ce renforcement de la communication de proximité sur les pratiques agricoles a démontré son efficacité en élevage porcin au Canada depuis plus de vingt ans », ajoute Alain Pajot, qui met toutefois en garde contre toute tentation de rentrer dans trop de détails techniques, « car cela risquerait d’ouvrir de nouveaux débats ». En outre, toujours selon celui-ci, « ces chartes n’apaiseront jamais les militants environnementaux qui, en France notamment, en voudront toujours plus. Et malheureusement, il faut même reconnaître qu’elles sont prétextes à de nouvelles opérations locales de déstabilisation des acteurs agricoles ».

Une fin de non-recevoir

Et les faits lui donnent parfaitement raison. Ainsi, à peine le texte de cette concertation rendu public, le groupe girondin des élus Europe Écologie-Les Verts a immédiatement demandé son report, estimant que cette initiative n’allait pas dans le bon sens : « Retravailler cette charte est d’autant plus nécessaire qu’elle n’apporte pas d’éléments nouveaux visant à protéger la population. Au contraire, elle déroge à la réglementation nationale en donnant la possibilité aux agriculteurs de limiter la zone de non traitement à seulement 3 mètres (au lieu de 5 à 20 mètres suivant les cultures dans la réglementation nationale). » Et de conclure : « Il ne s’agit même plus de la stratégie des petits pas, mais du pas en arrière. » Pourtant, comme l’affirme la charte, les agriculteurs proposent d’aller plus loin que ce qu’impose la réglementation. Notamment avec la suppression des produits phytosanitaires CMR (cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques) ou encore des fongicides de la famille des SDHI, en viticulture.

On peut donc se demander si cette surenchère est vraiment la stratégie la plus efficace

On peut donc raisonnablement se demander si cette surenchère est vraiment la stratégie la plus efficace pour neutraliser les attaques à répétition dont l’agriculture fait l’objet. N’est-ce pas là, au contraire, une démarche plus anxiogène que rassurante ? En effet, répondre « aux enjeux de santé publique liés à l’utilisation de produits » en proposant simplement d’en réduire l’utilisation ne semble pas être la façon la plus pédagogique d’expliquer aux consommateurs pourquoi l’usage des pesticides reste une impérieuse nécessité. Surtout dans les vignes de Gironde, dont le sucre du raisin, une fois transformé en alcool, demeure bien plus cancérigène que l’ensemble des résidus de pesticides qui se trouvent dans les meilleurs crus de la région… Car, contrairement aux pesticides utilisés par les viticulteurs, l’alcool est, selon le CIRC, « un cancérogène avéré pour l’homme (groupe 1) ».

La seule riposte proposée par les agences de marketing

De fait, ce type de surenchère est malheureusement devenu la seule riposte proposée par de nombreuses agences de marketing. « Il existe aujourd’hui une surenchère des régions, des filières, des entreprises pour des chartes locales toujours plus exigeantes », constate Alain Pajot.

Or, pour cet expert, « ce type de réponses est risqué à moyen terme. Premièrement, il incrimine indirectement les pouvoirs publics qui pourraient être suspects d’avoir, sous pression des lobbys, mis en place des exigences insuffisantes puisqu’il convient de les renforcer. Ensuite, cela alimente le doute des riverains consommateurs. Imaginons que certains groupements hospitaliers privés lancent des chartes coronavirus afin de démontrer qu’ils ont une très bonne hygiène. Il est clair que l’usager se mettrait alors à douter davantage de l’hygiène des hôpitaux de l’Assistance publique ».

En effet, l’usage de chartes hétérogènes sur le territoire fera nécessairement l’objet de comparatifs, « et dès que certains critères mis dans une région ne seront pas remplis dans une autre, elles seront accusées d’être insuffisantes, en alimentant une tendance au toujours plus », estime Alain Pajot. C’est exactement ce qui se passe dans la grande distribution, « championne historique de la surenchère de ce type de chartes environnementales qui alimente, par exemple, l’illusion de cultures sans traitements », souligne-t-il encore.

Mais il y a pire. Le cas de Carrefour, qui communique sur la transformation « d’un système qui s’essouffle », incarne l’exemple typique d’une communication trompeuse entretenant chez le consommateur une image négative du mode de production majoritaire en France, alors que notre pays dispose de l’un des systèmes agricoles les plus vertueux du monde.

54 Partages