Néonicotinoïdes, Julien Denormandie rouvre le dossier

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En s’opposant aux néonicotonioïdes, l’écolosphère souhaite la mise à mort de la filière betteravière française

Aurait-il voulu se démarquer de ses prédécesseurs que Julien Denormandie ne s’y serait pas pris autrement. En effet, par son projet de loi permettant la mise sur le marché de certains produits phytopharmaceutiques « en cas de danger sanitaire » – en l’occurence l’usage des néonicotinoïdes (NNI) pour combattre la jaunisse de la betterave – , le ministre réintroduit du bon sens dans un dossier qui en était privé depuis plusieurs années, en raison des campagnes savamment orchestrées par la mouvance écolodécroissante. On peut donc que le féliciter pour cette décision courageuse, quoique sans nul doute validée par le chef de l’État.

Il est vrai que, démunie face à l’infestation massive de pucerons, la filière betteravière s’est mobilisée pour forcer le gouvernement à prendre ses responsabilités, en décidant s’il faut oui ou non continuer à produire du sucre en France. Comme le note le média pure player alternatif Basta ! : « La pression n’a cessé de monter dans le courant du mois de juillet. Une campagne sur les réseaux sociaux avec le hashtag #LaBetteraveEnPéril a été orchestrée par la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB), soutenue par le syndicat majoritaire FNSEA et les JA. » Cette campagne a été confortée par une tribune publiée le 29 juillet dans L’Opinion, signée par une centaine d’élus de droite, dont quatre présidents de Région. Celle-ci alertait sur la perte potentielle, pour l’année 2020, d’au moins 600000 tonnes de betteraves, soit 30 % de la production française.

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Ignorance et mensonges

Outre qu’elle répondait à un besoin urgent de la filière betteravière, la décision du ministre a aussi le mérite d’avoir mis en pleine lumière l’ignorance des détracteurs des NNI, qui n’ont pas hésité à faire usage de mensonges flagrants pour étayer leur projet politique, qui revient ni plus ni moins à saborder l’une des plus belles filières de l’agriculture française.

Invitée le 27 août à l’université d’été du Medef, Christiane Lambert a ainsi eu l’occasion de recadrer avec beaucoup d’humour Yannick Jadot, dont l’expertise sur le sujet se fonderait sur le fait qu’il est « né au milieu des betteraves » ! Ignorant des réalités agronomiques, l’eurodéputé écologiste enchaîne les inepties, affirmant par exemple qu’en été « les betteraves sont arrosées 24 heures sur 24, en pleine sécheresse », ou encore que l’« on veut tuer toute vie sur nos terres ». « Une bêtise répétée dix fois ne devient pas une vérité », lui a ainsi rétorqué la présidente de la FNSEA, ajoutant, face à un Yannick Jadot soudain bien silencieux, que « les Belges et les Allemands qui ont recours aux néonicotinoïdes n’attendent qu’une chose : qu’on arrête de produire en France pour qu’ils nous amènent le sucre ».

Et la liste des bêtises ânonnées tout au long de l’été est longue ! À commencer par le député dissident LREM Matthieu Orphelin qui, dans un tweet, expliquait que « si les parcelles sont installées au même endroit tous les ans, forcément les pucerons reviennent ». De toute évidence, il ignorait qu’en France il n’existe aucune parcelle où l’on cultive des betteraves deux années consécutives. Le député a aujourd’hui retiré son malheureux tweet, tout en maintenant son opposition au projet de loi.

Pour sa part, François Veillerette, à la pointe du combat contre les NNI, a, dans un premier temps, osé prétendre que les betteraves bio échapperaient à la jaunisse. Des propos erronés qui ont rapidement été démentis par de nombreux agriculteurs bio, très réactifs sur les réseaux sociaux. « Certaines parcelles bio sont tout aussi touchées que la filière traditionnelle, voire plus concernant d’autres cultures », constate ainsi le président de la FDSEA du Cher, Arnaud Lespagnol, qui note que « des productions biologiques de pois, lentilles, après des invasions de pucerons ont été détruites en Centre-Val-de-Loire ».

Pierre Houdmon, responsable régional de l’Institut technique de la betterave (ITB), établit un bilan similaire : « On a des pertes très conséquentes en bio, parce qu’on n’arrive pas à contenir la jaunisse, et ces pertes sont aggravées par des coûts de main-d’œuvre exorbitants qui ne leur laissent pas une très grande marge. » Et l’expert précise :« Il faut 50 à 100 heures pour contrôler l’enherbement sur un seul hectare, à 18 euros de l’heure. »

Cuba : le modèle de Dufumier ?

Sans surprise, l’agronome à la retraite Marc Dufumier s’est immiscé dans le débat, par le biais d’une tribune publiée le 21 août dans Le Monde. L’expert de la Fondation Nicolas Hulot estime ainsi « que des alternatives techniques à l’emploi des néonicotinoïdes existent déjà ». « Il ne s’agit pas d’éradiquer les pucerons et autres insectes ravageurs, car cela engendrerait de graves déséquilibres écologiques », mais « plutôt de pouvoir les côtoyer tout en minorant leur prolifération et leurs ravages », note le militant altermondialiste, dont les alternatives proposées se résument à choisir « des variétés tolérantes ou résistantes », à allonger les rotations de cultures, ou encore à planter des haies, des bandes enherbées et d’autres « infrastructures écologiques destinées à héberger des insectes auxiliaires tels que les coccinelles, syrphes et chrysopes, aptes à neutraliser les pucerons ». Autant de pratiques qui sont déjà largement utilisées, sans avoir jamais permis d’enrayer une infestation de pucerons.

En réalité, Dufumier, comme beaucoup d’autres écologistes, souhaite une diminution des surfaces consacrées à la betterave : « Ne conviendrait-il pas plutôt de diversifier les cultures au sein de nos assolements et d’y rétablir une bien plus grande biodiversité domestique et spontanée ? », s’interroge-t-il.

Car, sous le masque de l’opposition aux NNI, se dissimule le véritable combat de l’écolosphère, à savoir la mutation du modèle agricole français en une agriculture aussi peu intensive que possible et fortement exigeante en main-d’œuvre, à l’instar du modèle cubain, visiblement celui que Dufumier préconise. « L’exemple cubain » fut d’ailleurs le thème d’une de ses conférences données le 23 mai 2019 à la médiathèque de Fouesnant-les Glénan. Pour comble d’ironie, ce pays vient d’approuver l’usage des OGM dans son agriculture.

Comme le relate RFI, « le gouvernement [cubain], qui fait face à une crise alimentaire liée à des difficultés d’importations et une production agricole centralisée inefficace, présente ce changement politique comme une alternative de plus pour augmenter la productivité”, et une manière “d’atteindre sa souveraineté alimentaire, grâce à la science et la technologie».

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