Au cœur de la pensée de Stéphane Foucart

Comprendre les motivations d’un journaliste comme Stéphane Foucart exige une lecture approfondie de l’ensemble de ses livres. Son dernier livre Les gardiens de la raison, enquête sur la désinformation scientifique n’échappe pas à la règle !

Coécrit avec Stéphane Horel et Sylvain Laurens, le dernier opus de Stéphane Foucart, intitulé Les Gardiens de la raison. Enquête sur la désinformation scientifique (La Découverte, septembre 2020), qui s’en prend essentiellement à tous ceux et toutes celles qui défendent le progrès scientifique, et plus particulièrement aux biotechnologies végétales, n’est pas vraiment un best-seller. Quoique ses ventes plafonnent à 1 900 exemplaires à la fin novembre, il est néanmoins parvenu à susciter une colère certaine chez les personnes incriminées, en raison des nombreuses attaques ad hominem qui y figurent, et du pourcentage élevé de fausses informations qu’il véhicule.

Mis en cause dans le livre, le sociologue Gérald Bronner a notamment décidé de porter plainte pour diffamation, tandis que de nombreuses autres personnalités citées ont pris la plume pour apporter les rectificatifs factuels nécessaires.

Pour ce qui est du fond de l’ouvrage, on retrouve sans surprise la prose typique du journaliste technophobe du Monde, qui, par l’association de faits, invente une histoire, celle d’un prétendu complot impliquant une multitude d’acteurs « existant de facto par [des] obsessions communes ». Ceux-ci seraient unis par un « projet politique » financé par l’argent des « industriels libertariens », soi-disant marqués de « leur idéologie anti-environnementaliste et antiféministe ».

Ces protagonistes auraient ainsi pris en otage la « vraie science », celle que défend Foucart. « À chaque fois que quelqu’un se réclame de LA science, parle au nom de la science, en défense de la science, de l’esprit critique, du rationalisme, etc., c’est à peu près systématiquement pour défendre des intérêts industriels », affirme Foucart lors d’un entretien réalisé au sujet du livre, postulant qu’un argument favorable à un produit, une technique ou une technologie place « à peu près systématiquement » celui qui tient de tels propos du côté obscur de la force, à savoir les intérêts industriels. Au moment où le film conspirationniste Hold-up fait un véritable tabac au sein de la société française, on conçoit aisément que cette mise en scène réglée par Foucart puisse paraître séduisante à certains.

Investi d’une mission salvatrice contre le libéralisme

Mais surtout, ce livre n’est que le énième avatar d’une longue série, dont la lecture donne toujours l’impression que le journaliste-auteur s’est senti investi d’une mission.

L’examen de son livre publié en 2018 chez Grasset sous le titre Des marchés et des dieux : Quand l’économie devient religion – certainement le plus intéressant de ses ouvrages bien qu’il se soit vendu à moins de 2 000 exemplaires – permet de saisir les motivations de ce militant.

Comme attendu, on y trouve tout d’abord une critique acerbe du système économique libéral, dont le cœur du mécanisme serait, selon lui, le Marché. Assimilé à une religion, il lui donne le nom d’« agorathéisme », avec un « clergé agorathéiste » qui se serait imposé en « nouvelle auctoritas », nouvelle autorité.

Comme attendu, on y trouve tout d’abord une critique acerbe du système économique libéral, dont le cœur du mécanisme serait, selon lui, le Marché

Parmi les reproches qu’adresse Foucart aux « agorathéistes » figure l’usage du Produit intérieur brut (le fameux PIB) qu’il estime, non sans raison, être un indicateur imparfait pour mesurer la bonne santé d’une économie. Rien de très neuf, puisque cette analyse est connue depuis longtemps et d’ailleurs assez largement partagée.

Mais surtout, Foucart fustige la croissance, « l’instrument de la foi agorathéiste ». Pour lui, « chaque courant de l’économie peut à l’extrême être considéré comme une secte agorathéiste puisque tout revient toujours, in fine, à la maximisation de la croissance économique – c’est-à- dire de la satisfaction du Marché ». Or, selon Foucart, cette croissance ne peut s’opérer qu’au détriment de la planète. Il va même plus loin, affirmant que « la destruction de l’environnement pourrait ne pas être seulement une conséquence fortuite et collatérale de la croissance du PIB, mais aussi et surtout l’un de ses carburants ». Pour soutenir cette conclusion, il reprend à son compte l’analyse de deux économistes italiens (Stefano Bartolini et Luigi Bonatti) selon lesquels « abîmer le monde, le rendre moins accueillant génère mécaniquement de la croissance ». Il en donne plusieurs exemples dans le domaine agricole : « La perte de fertilité des sols agricoles conduit les agriculteurs à remplacer cet atout environnemental gratuit par des fertilisants, au terme d’une transaction marchande. “Devant la baisse de la disponibilité de ces ressources, les individus sont poussés à accroître leur participation à des activités marchandes, afin d’augmenter leurs revenus et d’acheter plus de biens de consommation”, ajoutent les deux économistes italiens. » De même, « la destruction des abeilles et des pollinisateurs sauvages est susceptible de produire de la croissance », puisque « grâce à la destruction de la pollinisation naturelle, un Marché de la pollinisation a pu émerger ».

Haro sur la croissance

Sitôt qu’on a compris que Foucart est porté par la conviction qu’il est indispensable de combattre la croissance économique, on comprend mieux son aveu, à l’occasion d’une émission sur France Culture en juin 2019, de ne pas pratiquer un « journalisme de solutions », à savoir « quelque chose de très positif, en disant “à chaque problème, il y a une solution”».

Au contraire, dans les pas de Jacques Ellul, il n’hésite pas à affirmer que « pour chaque problème, il n’y a pas toujours une solution », laissant sous-entendre par là que les solutions proposées sont souvent sources de nouveaux problèmes, plus vastes et plus sérieux. En fin de compte, il estime que « pouvoir profiter du monde comme on le fait aujourd’hui avec des solutions techniques, comme avec des avions électriques ou des voitures un peu plus sobres en énergie » n’est pas une option possible. Foucart se projette donc dans un autre monde : celui des contraintes et d’une sobriété imposée.

De façon cohérente, le journaliste du Monde consacre plusieurs pages élogieuses de son ouvrage au rapport du Club de Rome de 1972 intitulé Les limites à la croissance, rédigé par Dennis Meadows, qu’il considère comme prophétique bien qu’il n’ait nullement été vérifié par les faits.

Ce rapport « légitime » a constitué « une authentique révolution scientifique avortée » qui aurait, selon lui, été « au moins bloquée pendant trois à quatre décennies ». Il n’y voit ni « un pamphlet idéologique » ni une résurgence des idées de Malthus, mais « une transformation copernicienne dans la manière de considérer le monde, en couplant le fonctionnement économique des sociétés à leur environnement physique ». « Selon toute logique, cette approche novatrice aurait dû créer à sa suite une école scientifique, elle aurait dû voir des laboratoires se mettre en place dans les grandes institutions de recherche, nourrir des développements et des publications et enfin peser sur le débat et les politiques publics », note le journaliste, qui estime que ce rapport a définitivement permis de prouver scientifiquement que « la finitude du monde physique nous tient, entre le marteau de nos ressources qui s’épuisent, et l’enclume de nos déchets qui s’accumulent ». Et surtout, il constitue, assure-t-il, la preuve irréfutable que « le Marché ne peut rien aux lois de la nature: la finitude du monde nous entrave ».

Bref, Foucart dévoile ici ce qu’il considère comme la vraie science, la seule digne d’avoir pignon sur rue, à savoir celle qui démontre la finitude du monde, et sur laquelle repose toute l’écologie politique.

En conclusion de son ouvrage, Foucart se prend même à rêver qu’ « une nouvelle auctoritas, associée à un nouveau culte » puisse voir le jour, supposant que celui-ci « puisera sa doctrine aux sources d’une autre discipline : l’écologie ». Non sans ironie, il précise : « Peut-être l’écologie produira-t-elle à son tour une vulgate analogue à l’agorathéisme et peut-être sera-t-elle investie d’une nouvelle auctoritas. »

Le journaliste poursuit : « Quelques indices pointent déjà dans la discussion publique, lorsqu’on constate, par exemple, le succès d’estime que se taille, dans certains milieux, le culte traditionnel andin de la Pachamama (la Terre-mère) », en rappelant aux sceptiques qu’« au milieu du premier siècle de notre ère, qui eût pu imaginer qu’une obscure secte millénariste judéenne, professant l’existence d’un dieu unique et se réclamant de son fils, envoyé sur Terre pour y mourir crucifié comme un bandit, exigeant de surcroît de ses fidèles des choses aussi incongrues que le désir de pauvreté et le renoncement à l’autodéfense, deviendrait en quatre siècles la religion dominante de l’Empire romain ? ».

Doit-on comprendre par là que sa dénonciation des « gardiens de la raison » ne serait in fine rien d’autre que la forme moderne d’une croisade contre les réfractaires au credo écologiste ? Quoi qu’il en soit, la lecture de ce livre met en lumière les raisons profondes pour lesquelles Foucart déploie tant d’énergie à combattre tout ce qui pourrait contribuer à la croissance économique et toutes celles et ceux qui la défendent.

Note
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