Pierre Venteau, député LREM : « Cessons d’imposer des décisions hors-sol »

Ancien directeur général adjoint de la chambre d’agriculture de la Haute-Vienne, le député LREM Pierre Venteau s’est mobilisé afin d’obtenir une révision du plan pollinisateurs. Il en livre les raisons à A&E

Avec quatre autres députés LREM, vous avez adressé récemment une lettre cinglante au Premier ministre Jean Castex pour critiquer le projet du plan pollinisateurs. Quel était votre objectif ?

Les cinq signataires de ce courrier, dont je fais partie, considèrent, d’une part, qu’un certain nombre de réalités techniques de terrain n’ont pas été prises en compte, et d’autre part, que les études d’impacts des mesures envisagées sont partielles.

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Nous voici en effet confrontés de nouveau au problème déjà rencontré avec l’interdiction des néonicotinoïdes : on prend une décision avant d’avoir évalué dans leur totalité les impacts économiques et environnementaux de cette mesure. Deux sujets majeurs ont ainsi été mal appréciés : le premier concerne les grandes cultures, où nous estimons que le plan pollinisateurs pourrait entraîner une baisse significative des surfaces de colza et d’autres plantes mellifères.

Outre les conséquences négatives à prévoir sur l’apport alimentaire des abeilles, cela nous semble en contradiction flagrante avec le plan protéines, que le gouvernement soutient par ailleurs.

Le second touche la production de fruits en général, et de pommes en particulier, qui, comme vous le savez, m’interpelle d’autant plus qu’il existe sur mon département de la Haute-Vienne des exploitations qui ont développé de très beaux projets conciliant de manière intelligente apiculture et production fruitière. Et là aussi, à mon avis, les études d’impacts n’ont pas été conduites jusqu’au bout de leur logique.

Si nous avons pris la décision d’écrire au Premier ministre, c’est pour ne pas nous retrouver, six mois après l’adoption de ce plan, dans la nécessité de faire machine arrière, en raison, notamment, des impasses techniques auxquelles nous serons inévitablement confrontés. Lesquelles sont nombreuses, comme, par exemple, la gestion de la tavelure.

En résumé, on a l’impression que les auteurs de ce plan ont fait fi de toute une série d’expériences réussies, que ce soit en arboriculture ou en grande culture. Nous avons pourtant de nombreux retours de terrain démontrant qu’on sait parfaitement conduire une production apicole et une production fruitière en bonne intelligence.

Mais alors, que proposez-vous ?

Pour ma part, je crois davantage à des démarches volontaires concertées entre apiculteurs et producteurs au sein de chaque filière, qu’à des décisions descendantes, en provenance de l’hôtel de Roquelaure. Car les démarches volontaires répondent à un critère essentiel qui est l’acceptation des mesures proposées par les personnes concernées.

Je sais bien que le plan pollinisateurs s’est inspiré de protocoles déjà existants sur le terrain, tels ceux mis en place en Vendée par des apiculteurs et des producteurs de grandes cultures.

Cependant, ces protocoles ne sont pas toujours applicables dans d’autres régions, ou n’y sont tout simplement pas encore acceptés. Et précisément, que les bonnes expé- riences réussies soient reprises par d’autres agriculteurs de façon volon- taire et dans une démarche positive me semble un point crucial. D’où l’importance de l’acceptabilité.

Prenons l’exemple des pommes du Limousin, où l’une des principales coopératives s’est engagée depuis déjà plusieurs années dans une démarche de développement de l’apiculture. Elle a notamment favorisé, là où cela était possible, le désherbage mécanique, ou encore la réduction des traitements insecticides – ceux qui sont indispensables étant effectués sans conséquences néfastes pour les abeilles. Tout cela a été possible grâce à un partenariat volontaire entre apiculteurs et producteurs, dont les vergers abritent à présent plus de deux mille ruches, à la satisfaction générale. Les incitations constituent de loin la meilleure façon de faire évoluer les pratiques agricoles.

Le projet ayant été renvoyé à la consultation, qu’attendez-vous de Mme Pompili ?

Nous avons la conviction d’avoir pointé du doigt une problématique réelle. Matignon comme le ministère de la Transition écologique ont pris conscience que les conditions nécessaires pour la mise en place de ce plan abeilles n’étaient pas réunies.

Pour ma part, je reste convaincu qu’il serait beaucoup plus sensé de se servir des outils que nous propose la future PAC, dont 20% du budget seront dédiés aux fameux éco-dispositifs, appelés également « eco-scheme », permettant ainsi de financer diverses actions.

À l’instar des possibilités que confèrent ces eco-scheme pour favoriser l’AB ou la certification en Haute Valeur Environnementale niveau 3 (HV3), pourquoi ne pas instaurer un eco-scheme sur le thème « biodiversité » ? Ou plus précisément un eco-scheme « pollinisateurs », qui inclurait une réduction des produits phytosanitaires tout en favorisant les systèmes de production supposant la présence de ruches dans les parcelles.

Il me semblerait bien plus pertinent d’articuler un plan pollinisateurs avec ce genre d’accompagnement, qui s’inscrit dans une démarche volontaire, que de rajouter des interdictions et des contraintes décidées en haut lieu, lesquelles, par ailleurs, n’existent pas chez nos voisins européens.

Le message que j’aurais à faire passer à Mme Pompili serait donc de s’atteler à rassembler les différents acteurs pour élaborer un plan qui comprenne pour les uns et les autres des incitations fortes, afin de faire éclore des initiatives locales qui feront évoluer les pratiques. Autrement dit, de refaire du développement agricole !

Reprenons notre exemple de la coopérative du Limousin : il y a été proposé quelques aides à l’investissement pour l’installation de ruches ainsi que des aides standards pour permettre à deux apiculteurs amateurs de passer au stade professionnel. Résultat obtenu : des pommiers qui vont mieux grâce à la présence de pollinisateurs et une commercialisation de… 25 tonnes de miel par la coopérative ! Une belle réussite que le plan abeilles, en l’état, n’aurait sans doute pas permise.

De manière plus générale, comment voyez-vous le futur de l’agriculture française ?

Notre agriculture doit évoluer, c’est certain. Mais je retiens du concept d’agroécologie l’idée de produire plus avec moins. Autrement dit, d’optimiser le système agricole.

C’est d’ailleurs ce que réalise l’agriculture depuis déjà plusieurs décennies. La plupart des agriculteurs ne font-il pas, en effet, de l’agroécologie comme Monsieur Jourdain de la prose ? Cependant, dans le contexte climatique et économique actuel, l’évolution des pratiques agricoles ne peut être menée à bien sans un accompagnement de l’État, notamment en ce qui concerne l’équipement. Il est indispensable de moderniser et d’adapter notre outil de travail.

Notre ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, l’a bien compris, d’où son souhait d’inclure dans le plan de relance le soutien aux investissements. L’agriculture française n’aura d’avenir que si elle parvient à se moderniser afin, en effet, de produire plus avec moins.

Le deuxième axe concerne l’alimentation. Un sujet complexe, en raison des injonctions paradoxales des consommateurs. Il y a en effet ceux qui souhaitent disposer d’une offre en produits bio ou issus de circuits courts, ou encore de produits de proximité. Et puis, il y a les consommateurs qui n’hésitent pas à faire leurs courses dans les GMS, notamment en raison d’arbitrages économiques qui, dans la situation actuelle, risquent d’ailleurs de s’accentuer. Curieusement, on observe même que le consommateur qui se rend le lundi dans un magasin spécialisé en bio, se retrouve le jeudi chez son boucher local et le samedi, dans une GMS !

Tout cela pour dire que, dans le même temps qu’on doit mettre en place une progressivité en termes d’évolution des pratiques agricoles, il nous faut faire face à une très forte segmentation de la demande alimentaire, à laquelle nos producteurs doivent pouvoir répondre collectivement. Aussi, se concentrer uniquement sur un seul secteur – le bio ou le local – serait une lourde erreur. Et ne nous laissons pas abuser : les volumes de la consommation en GMS restent largement majoritaires, et le seront encore bien longtemps.

Dois-je rappeler que, lorsqu’on aborde le sujet de la souveraineté alimentaire, c’est également de cette consommation qu’il s’agit ?

Vos propos suggèrent que le seul marché d’avenir pour l’agriculture concerne le marché français. Avez-vous abandonné l’idée d’une agriculture exportatrice ?

Pas du tout ! En réalité, la France continue à être une puissance agricole exportatrice.

Lorsque j’insiste sur la nécessité de produire plus et mieux, cela implique, pour les filières qui le font déjà, de poursuivre les exportations. C’est vrai pour les pommes, mais également dans d’autres domaines, comme par exemple la filière semencière, bien moins connue du grand public, quoiqu’elle soit pourtant essentielle.

Le ministre Julien Denormandie s’est montré très clair, et il n’y a pour le gouvernement aucune ambiguïté à ce sujet. Ainsi, l’effort du ministre portera autant à sécuriser nos productions destinées à la consommation nationale qu’à garantir nos capacités d’exportations. Et je reste persuadé que nous pouvons même accroître notre compétitivité tout en montant en gamme, et jouir par conséquent d’un avantage à l’export, car la prise de conscience qui s’est produite sur les questions environnementales ou sanitaires est loin d’être une spécificité française.

Je crois davantage à des démarches volontaires concertées entre apiculteurs et producteurs au sein de chaque filière, qu’à des décisions descendantes, en provenance de l’hôtel de Roquelaure

Il y a donc de vastes marchés à l’international qui sont en train de s’ouvrir aux denrées de qualité, que nous savons si bien produire en France. Y compris pour le continent asiatique. Ainsi, lorsque le président Macron s’est rendu en Chine, n’a-t-il pas été accompagné par les principaux acteurs des filières viandes, puisque, grâce à nos efforts, ce pays a rouvert ses marchés à nos productions, et ce pour des volumes conséquents ? Nous en sommes revenus avec l’engagement des Chinois d’agréer des abattoirs en France. Ce qui a été réalisé dans la foulée. Mais l’État ne peut pas tout faire, et je déplore que, du côté des filières, il y ait eu, à ce sujet, une sorte de suicide collectif, tous leurs acteurs ayant préféré se regarder en chiens de faïence plutôt que de relever ce beau défi.

C’est franchement dommage, car derrière les filières viandes, il y a toute l’agriculture, qui aurait largement pu profiter de cette ouverture de marché.

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