Glyphosate : un rapport presque parfait

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Le rapport de la mission d’information fait état des nombreuses impasses et de surcoût considérable qu’entraînerait l’interdiction programmée du glyphosate, sans pour autant mettre en cause la ligne gouvernementale.

Le 15 décembre, la mission d’information commune sur le suivi de la stratégie de sortie du glyphosate, initiée le 27 septembre 2à18, a présenté son rapport final.

En deux ans de travaux, ses co-rapporteurs, les députés Jean-Baptiste Moreau et Jean-Luc Fugit, et son président, le député Julien Dive, ont procédé à plus d’une trentaine d’auditions, notamment des représentants du monde agricole et des experts de l’Inrae, l’institut de recherche publique ayant lui-même produit trois rapports ( en juillet et décembre 2019 puis en juin 2020) sur les alternatives prévisibles d’une sortie du glyphosate.

C’est d’ailleurs en se fondant essentiellement sur ces rapports que l’Anses a remis à son tour, le 9 octobre 2020, sa propre évaluation comparative avec les alternatives non chimiques disponibles pour cet herbicide, censé être inter- dit en France depuis novembre 2020, comme l’avait promis un peu hâtive- ment le président Macron.

Or, les conclusions de la mission parlementaire sont sans appel. Tout d’abord, elle prend acte que, dans l’état actuel des connaissances, pour de nombreuses pratiques agricoles, aucune alternative non chimique n’est disponible. Par conséquent, il est certain qu’une interdiction décidée unilatéralement par la France en novembre 2020 aurait précipité bon nombre d’agriculteurs dans des impasses. Ainsi que l’a reconnu le député Jean-Baptiste Moreau lors de la conférence de presse, le délai fixé par Emmanuel Macron dans son tweet du 27 novembre 2017 était bien « trop court ».

Des impasses reconnues

Ainsi, pour la vigne, le désherbage dans les parcelles non mécanisables – vignes installées en forte pente, en terrasses ou sur des sols caillouteux – , le contrôle de certaines adventices et le désherbage sous le rang ne peuvent se passer du glyphosate, comme l’explique l’Inrae, cité dans le rapport. Il en va de même pour l’arboriculture, où il n’y a aucune solution non chimique sur les parcelles non mécanisables – vergers en pente, en terrasses, sur buttes, sols très caillouteux/rocheux – ou encore pour la récolte mécanique des fruits au sol (fruits à coques, pommes à cidre, prunes à pruneaux). De même, le remplacement du glyphosate sous le rang se révèle tout à fait impossible pour les cultures buissonnantes (petits fruits et noisetiers).

En ce qui concerne l’agriculture de conservation et les parcelles où seul un travail du sol superficiel est réalisé, le rapport note qu’« il paraît difficile, au regard des inconvénients pratiques et économiques identifiés, d’interdire, sans une période transitoire permettant de développer de nouvelles stratégies, le recours à l’utilisation de glyphosate ». Aussi les experts de l’Anses, également cités dans le rapport, estiment-ils qu’« un maintien de la possibilité d’utiliser le glyphosate sur ces parcelles apparaît comme nécessaire ».

Enfin, s’agissant des cultures légumières, le glyphosate reste également indispensable, selon l’Anses. En effet, cet herbicide est utilisé pour la gestion des adventices « pouvant poser un problème de santé publique, telles que le datura », ou bien dans le cas d’un semis à haute densité ou encore lorsque la compétition sur le rang est forte.

Un coût économique considérable

Et ce n’est pas tout. Dans les cas où des solutions alternatives ont été identifiées, les rapporteurs avertissent qu’elles ne pourront cependant être mises en œuvre sans un soutien massif de l’État. Comme le note Jean-Baptiste Moreau, « le coût économique de l’arrêt du glyphosate va être important ». Et la députée LR Josiane Corneloup le confirme, chiffres à l’appui : « Pour la filière céréalière française, il pourrait s’élever à 950 millions d’euros »

On peut cependant se demander si la solution proposée est la bonne, dans la mesure où l’idée même de compenser l’interdiction du glyphosate est très mal reçue par bon nombre d’acteurs du monde agricole

Du côté de la vigne, le surcoût a été estimé par l’Inrae à 210 euros par ha pour les vignes larges et 408 euros par ha pour les vignes étroites, tandis qu’en arboriculture, la fourchette irait de 120 euros par ha (pour une substitution par enherbement) à 432 euros par ha (pour un désherbage mécanique avec travail du sol, en retenant l’hypothèse de base).

Un crédit d’impôt « ridicule »

Pour compenser ces pertes inévitables, le ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation Julien Denormandie a promis de casser sa tirelire. Ainsi, un crédit d’impôt temporaire de 2 500 euros destiné aux exploitants renonçant au glyphosate serait dans les tuyaux de la rue de Varenne. Cet avantage fiscal « est estimé à une centaine de millions d’euros, selon différentes simulations et en fonction de son appropriation par les agriculteurs », a indiqué le ministre de l’Agriculture.

« Ridicule ! », rétorque Yann Martin, un céréalier de l’Aisne. « Si je sors la charrue sur 150 ha, le crédit d’impôt ne couvrira même pas le surcoût de mécanisation, et je ne parle pas du temps passé et du CO2 émis », observe l’agriculteur. « Le crédit d’impôt va uniquement profiter aux chevelus nichés dans un coin de forêt à faire du fromage dans une caravane… », ironise pour sa part Thibault Guilvert, producteur de céréales dans le Grand Bassin parisien.

Bref, aux yeux de la majeure partie des usagers actuels du glyphosate, ce montant alloué est clairement insuffisant. Ce qu’a parfaitement compris la mission parlementaire, qui propose de compléter ce crédit d’impôt par d’autres mesures d’accompagnement « plus équitables que les mesures actuelles ».

Une fausse bonne solution

On peut cependant se demander si la solution proposée est la bonne, dans la mesure où l’idée même de compenser l’interdiction du glyphosate est très mal reçue par bon nombre d’acteurs du monde agricole.

« J’ai pas les mots … ce sont des dommages et intérêts ? Je trouve la méthode méprisante… quelques espèces sonnantes et trébuchantes pour que les manants, les gueux que nous sommes entérinent le hold-up du politique sur la science », note Christine Lemaire, vice-présidente de la chambre d’agriculture de l’Allier.

Mal reçue aussi parce qu’elle est jugée inappropriée, selon François Arnaud, agriculteur en Vendée, qui précise: « Ce crédit d’impôt proposé de 2500 euros ne résout pas du tout notre problème. »

Dessin CRichard pour AE

Pratiquant le labour fréquent, il craint en effet que le problème des graminées, comme le ray-grass et le vulpin, reste entier. « Ce n’est pas une simple question d’argent mais d’agronomie ! Sur nos terres superficielles, le labour n’empêche pas le reverdissement car il n’y a pas assez de terres pour enfouir ces adventices qui ont un système racinaire très développé. En cas d’interdiction du glypho, la seule parade est le travail du sol à répétition qui ne les détruit que partiellement. Les conséquences sont donc des surcoûts de mécanisation par des passages répétés d’outils et/ou des investissements en nouveaux matériels type déchaumeurs, l’usure accélérée des matériels, un mauvais bilan carbone, une utilisation accrue de produits phytosanitaires pour essayer de venir à bout de ces adventices avec des résultats insuffisants, et au final des adventices toujours présentes dans la culture impactant plus ou moins fortement le rendement, pouvant aller jusqu’à des pertes qui peuvent dépasser 20 % avec un stock grainier toujours présent et en perpétuelle augmentation », remarque-t-il.

Face à ce constat, il est difficile de nier que, pour un exploitant de 100 ha, une aide de 25 euros par ha soit parfaitement inadéquate ! Même discours de la part du céréalier Yann Martin : « Un crédit d’impôt ne nous aidera en aucun cas à éliminer les vivaces telles que chardons et chiendent. »

En fin de compte, on risque bien de voir triompher la solution dite de « Jean-Pierre Pujols », du nom du responsable de la maîtrise de la végétation chez SNCF Réseau, qui aurait concocté la solution « miracle » : un mélange d’acide pélargonique et de flazasulfuron, afin de traiter les 60 000 km de voies du réseau français. « Sur nos exploitations, nous allons nous trouver dans la même situation que la SNCF : remplacer le glyphosate par de l’acide pélargonique à 23 L/ha mélangé avec du flazasulfuron. Ce sera au minimum quatre fois plus cher, et avec un profil environnemental bien pire », déplore Denis Fumery, cultivateur beauceron. Et il n’a pas tort !

Plus toxique et moins efficace

« Tout naturel qu’il soit, l’acide pélargonique n’en est pas moins nocif », note la journaliste du magazine Le Point Géraldine Woessner, dans un article consacré à la fameuse «solution SNCF ». Appartenant à la famille des acides gras, cette molécule naturellement présente dans l’environnement est largement plus dangereuse que le glyphosate, notamment pour les écosystèmes aquatiques, comme l’explique la journaliste.

En effet, le test « daphnie », qui fait référence pour les invertébrés aquatiques, met en évidence une toxicité à des doses trois fois inférieures à celles du Roundup. Quant au profil toxicologique du flazasulfuron utilisé par la SNCF, il est bien moins bon que celui du glyphosate. « Classé “dangereux pour l’environnement“, il est également plus nocif pour les organismes aquatiques », alerte Géraldine Woessner, qui ajoute que « le remède pourrait finalement s’avérer pire que le mal ». Sans compter le surcoût de 110 millions d’euros et la certitude que le « miracle » sera inopérant d’ici trois à quatre ans en raison de l’apparition de résistances. « Il est fortement conseillé aux professionnels d’en user avec parcimonie, et surtout pas en continu : dans l’idéal, ce produit ne doit être épandu qu’une fois tous les trois ans », note encore Géraldine Woessner. Or, la SNCF compte en faire usage deux à trois fois par an, au mépris de toutes les recommandations agronomiques. Un comble !

Face à ces nombreux constats plus que réservés, on aurait pu s’attendre à ce que la mission parlementaire prenne ses distances avec la stratégie adoptée par un gouvernement qui s’obstine à maintenir l’interdiction du glyphosate d’ici 2023. Bien au contraire, elle constate que la France fait partie « des pays moteurs en matière d’interdiction du glyphosate », en rappelant que « la France dispose de deux années pour défendre une généralisation de l’interdiction de l’herbicide auprès des instances européennes ».

Au regard des données collectées auprès des différents acteurs agricoles, n’aurait-il pas été plus logique que la mission parlementaire s’interroge sur la pertinence d’une décision d’interdiction prise à la légère ? D’autant que, dans l’introduction du rapport, ses auteurs affirment bien haut avoir eu l’exigence constante de « remettre de la rationalité scientifique et technique dans un débat passionné ».

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