Engrais : il y a largement de quoi fournir l’ensemble de nos clients français, rassure Nicolas Broutin

En exclusivité pour A&E, Nicolas Broutin, président de Yara France, livre son éclairage sur la situation française et internationale du marché des engrais

Non ! Je tiens à rassurer tous les agriculteurs, car nous connaissons l’état de nos stocks et nos capacités à produire : il y a largement de quoi fournir l’ensemble de nos clients français.

Comme cela a été indiqué par l’Union des industries de la fertilisation récemment, nous serons en mesure de maintenir pour 2021-2022 des objectifs de fourniture équivalents à ceux de la campagne 2020- 21, soit pour la production française 2,5 millions de tonnes d’ammonitrates. Aujourd’hui, nous proposons les contrats pour les livraisons jusqu’en février.

Je sais qu’il y a en effet eu des bruits qui ont circulé, faisant état d’un manque de disponibilité qui se- rait artificiellement entretenu par les producteurs d’engrais afin de faire grimper les prix. Tout cela est faux. La réglementation nationale et les arrêtés préfectoraux sur les produits à base d’ammonitrates impliquent qu’il est impossible de stocker ces produits au-delà d’un mois et demi.

Que s’est-il donc passé en réalité ? Nous avons la conviction qu’il y a eu, courant octobre, un véritable mouvement de panique, qui s’explique par le fait que les agriculteurs avaient réalisé peu d’achats entre les mois de juin et de septembre, au cours desquels il y a également eu très peu d’applications de produits.

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C’est la période où les industriels ont beaucoup de disponibilité, avec de notre part, des incitations à l’achat au travers du lancement de la campagne de vente. Or, cette nouvelle saison ayant commencé avec des prix beaucoup plus élevés que d’habitude, les agriculteurs, qui s’attendaient certainement à ce que les prix baissent, ont hésité dans leurs achats, provoquant ainsi une faible couverture.

Résultat : en octobre, il y a eu un réel effet d’affolement, avec un delta entre l’offre et la demande de l’ordre de 10 à 15 %. Mais les engrais étant une « commodité » qui se transporte très facilement, et grâce aussi aux sources multiples d’approvisionnement, le rattrapage a pu se réaliser de façon assez fluide. La disponibilité est bien là, quoique les prix restent certes très élevés.

En Chine, par exemple, les producteurs d’urée ont l’interdiction absolue d’exporter jusqu’à la fin juin 2022, afin d’assurer que le marché intérieur soit correctement approvisionné

En outre, selon le type de produit, il peut y avoir des différences notoires. C’est le cas de la solution azotée, dont la Russie reste l’un des plus grands fournisseurs pour la France, et pour laquelle, en effet, il demeure quelques difficultés.

En revanche, pour les autres sources azotées minérales – et elles sont nombreuses, tous ces produits étant constitués principalement d’azote –, il n’y a franchement aucune difficulté.

Comment expliquer cette flambée internationale des prix ? Est-ce uniquement en raison du prix du gaz ?

Le prix du gaz est un élément clé, mais ce n’est pas le seul à prendre en compte. Dominé par le marché de l’urée, le premier engrais azoté utilisé dans le monde, le coût des engrais est dépendant du marché international. Et en effet, depuis septembre, son prix a flambé, passant de 450 dollars la tonne départ Égypte, à presque 1 000 dollars la tonne. Plusieurs raisons expliquent cette hausse de prix.

Premièrement, le décalage avec la demande internationale, plus forte qu’habituellement, et qui n’a pas suivi l’offre pour le premier semestre 2021. Le prix élevé des céréales a ainsi renforcé la demande en engrais, qui est un facteur clé de productivité. Ensuite, la croissance économique s’est accélérée partout dans le monde, et notamment en Asie après une année 2020 très chaotique.

Deuxièmement, le prix des engrais est très lié aux questions de géopolitique internationale. Vous n’ignorez pas que, étant produits à partir de gaz, les engrais azotés sont intimement liés aux questions énergétiques tout comme aux questions alimentaires. Ces deux sujets sont très sensibles pour beaucoup de pays, qui mettront tout en œuvre pour ne pas se trouver en difficulté pour nourrir leur population. Je pense notamment à la Chine, la Russie ou encore l’Inde.

Or, on constate que, parmi les dix principaux exportateurs d’urée, quatre d’entre eux – la Chine, la Russie, l’Égypte et l’Indonésie – ont mis en place des mesures de limitation ou des quotas à l’export. En Chine, par exemple, les producteurs d’urée ont l’interdiction absolue d’exporter jusqu’à la fin juin 2022, afin d’assurer que le marché intérieur soit correctement approvisionné.

De son côté, la Russie vient de mettre en place un quota maximum pour les exportations sur les produits azotés (limitées à 5,9 millions de tonnes sur la période de décembre à juin) mais aussi phosphatés (limitées à 5,35 millions de tonnes sur la même période). L’évaluation en termes de volumes réellement disponibles à l’export est encore en cours, mais on sait déjà qu’il impacte les exportateurs majeurs de solution azotée et d’ammonitrates. Quant à l’Égypte, elle impose à ses producteurs d’urée de garder 65 % de leur production pour le marché domestique.

Tous les pays importateurs comme la France, qui importe 70% de ses besoins en engrais, sont tout naturellement sous tension avec des prix qui restent très élevés. Et même si l’écart entre la disponibilité et la demande reste faible, cela suffit à faire exploser les prix, comme c’est toujours le cas dès qu’il s’agit de question relative à l’alimentation. Le même phénomène se produit pour la potasse avec les problèmes en Biélorussie qui n’est pourtant « que » troisième producteur mondial.

Quid de la question du prix du gaz ?

Il joue un rôle essentiel, puisque le coût du gaz représente 70 à 80% du prix de l’azote. Or, on connaît en Europe une situation très particulière, le prix du gaz n’ayant jamais été aussi élevé. Cela est dû à plusieurs facteurs.

D’une part, l’Europe a subi un printemps assez froid et un début d’été plutôt frisquet, ce qui a provoqué une baisse considérable dans les stocks de gaz. Ensuite, il y a eu des problèmes d’approvisionnement à partir de la Norvège. Enfin, la reprise économique en Asie a entraîné une demande supplémentaire, qui a explosé cet été, et qui a indirectement détour- né une partie de ce qui est habituellement livré en Europe, en raison du fait que le prix du gaz est encore plus cher en Asie qu’en Europe. Ce prix, qui était de 5 dollars le million de BTU l’année dernière, est passé à un pic de 50 dollars en octobre. Et s’il est aujourd’hui redescendu à 30 dollars, il a été multiplié par un facteur de 6 !

Et ce n’est pas tout. Lorsqu’on produit de l’électricité à partir du charbon, on doit compenser les émissions de CO2 par l’achat de droits d’émission sur le marché du carbone. Or, celui-ci connaît une hausse considérable avec des prix qui battent record sur record. Il a atteint un pic de 73 euros la tonne, alors qu’il se situait jusqu’alors à peine au-dessus de 30 euros la tonne. Résultat : les fournisseurs d’électricité européens ont privilégié la production d’électricité par le gaz, qui émet trois fois moins de CO2, faisant ainsi encore augmenter la demande en gaz. Il y a donc une corrélation très intéressante avec le marché du carbone. N’est-ce pas une bonne opportunité pour le monde agricole, qui peut être vendeur de droits d’émission par des pratiques qui captent le carbone ?

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