Campagne Glyphosate savait que la méthode des glyphotests était bancale

Certains documents du Criigen, relatant des discussions avec le cabinet d’avocats engagé pour la Campagne Glyphosate, permettent de découvrir une partie de l’envers du décor sur les fameux glyphotests. Ils révèlent notamment des choix hasardeux, allant clairement à l’encontre des préconisations de son propre comité scientifique, restées lettres mortes

Dans un billet intitulé « Le monde selon le Criigen », Yann Kindo, qui anime le blog « La faucille et le labo », a révélé que certains comptes-rendus des réunions du conseil d’administration (CA) du Criigen, de son conseil scientifique (CS), et des assemblées générales de l’association, étaient accessibles au grand public, certainement « par un souci de transparence ».

Or, l’accès à certains de ces documents apporte un éclairage fort intéressant sur l’histoire des fameux glyphotests qui ont défrayé la chronique depuis l’émission d’Élise Lucet entièrement consacrée au glyphosate, diffusée le 17 janvier 2019.

Qui ne se souvient, en effet, de la mise en scène très réussie, réalisée par la journaliste et son équipe, de people comme Julie Gayet ou Jamel Debbouze, perturbés par la présence affirmée de glyphosate dans leur urine ?

À l’origine, une multiplication de dépôts de plaintes

L’histoire de ces tests avait cependant commencé six mois avant l’émission, en juin 2018, lorsque l’association Campagne Glyphosate a démarré une vaste mobilisation de collectes d’urine pour y détecter des résidus de glyphosate. Son principal objectif était de « montrer que toute la population est impactée par les pesticides ». Avec, à la clé, le dépôt de milliers de plaintes pour « mise en danger de la vie d’autrui », « tromperie aggravée » et « atteintes à l’environnement ».

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Cependant, dès février 2019, la crédibilité du laboratoire vétérinaire allemand BioCheck et la validité des tests ELISA utilisés pour détecter le glyphosate avaient été mises en cause dans nos colonnes (« BioCheck, un laboratoire aux curieuses analyses »). En effet, Campagne Glyphosate avait décidé de confier l’analyse de l’ensemble des échantillons au laboratoire BioCheck, qui ne proposait que l’usage des tests ELISA, alors qu’il existe des méthodes reconnues plus fiables. Ce choix était d’autant plus troublant que ce laboratoire était le seul à donner systématiquement 100 % de résultats positifs, et qu’aucune étude publiée dans des revues sérieuses ne faisait état de résultats aussi spectaculaires. Incontestablement, il y avait un loup…

Dès février 2019, la crédibilité du laboratoire vétérinaire allemand BioCheck et la validité des tests ELISA utilisés pour détecter le glyphosate avaient été mises en cause dans nos colonnes

À la suite de cet article, des agriculteurs de la FNSEA et de la Coordination rurale se sont emparés de cette étrange énigme. En septembre 2019, la FDSEA 56 a ainsi fait réaliser 18 glyphotests avec une méthode d’analyse performante, la chromatographie. Lesquels, à la surprise générale, se sont tous révélés négatifs, alors qu’ils concernaient pourtant des utilisateurs de glyphosate.

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BioCheck, un laboratoire aux curieuses analyses

Au même moment, le toxicologue Robin Mesnage, à l’époque administrateur du Criigen, affirmait sur Twitter : « J’ai testé le test ELISA glyphosate et les résultats ont fini à la poubelle. Il y a trop de composés qui interfèrent avec la détection du glyphosate, et plus les urines sont concentrées plus l’interférence est forte. Rien ne remplace la spectrométrie de masse. » Peu de temps après, le Mensuel du Morbihan a mené sa propre enquête, publiée en novembre 2019 dans un dossier au titre dévastateur : Pisseurs involontaires : la farce des tests au glyphosate .

L’envers du décor

Si tout cela a déjà été largement documenté dans le livre Glyphosate, l’impossible débat, intox, mensonges et billets verts, paru en février 2020, les documents du Criigen rendus accessibles à la consultation publique par leur mise en ligne permettent cependant de découvrir une partie de l’envers du décor.

Ainsi, on apprend que, le 14 janvier 2020, le CA et le CS du Criigen ont eu des échanges avec Aude Dessaint et Guillaume Tumerelle, du cabinet d’avocats Tumerelle, auquel l’association Campagne Glyphosate a confié le versant judiciaire de son opération. Concernant le choix du laboratoire BioCheck, Aude Dessaint précise que « ce sont les faucheurs qui ont choisi le labo après demande de conseil auprès de Générations Futures, qui leur a donné les coordonnées de BioCheck (qu’ils avaient l’habitude d’utiliser) », alors que, toujours selon le compte-rendu de la réunion, le cabinet Tumerelle aurait préféré un autre laboratoire : « Quand il a été question de faire une campagne nationale, Aude avait conseillé de sélectionner un laboratoire français ( pour avoir les comptes-rendus en français ) et un laboratoire non vétérinaire. ». D’après ce même compte-rendu, les Faucheurs auraient recherché un laboratoire français, mais les conditions d’envoi — avec des échantillons sous forme surgelée – étaient trop complexes « pour une grosse campagne ». « Ils sont finalement restés sur le choix de Biocheck à Leipzig du fait de la facilité d’envoi, de coût », peut-on ainsi lire.

Une alerte qui n’a pas été prise en compte

Campagne Glyphosate aurait donc rejeté l’idée de s’adresser à un laboratoire français et non vétérinaire en raison de questions pratiques et de coût. Pourquoi pas. Cependant, la question, bien plus sérieuse, de la méthode était également évoquée. Dans les discussions entre le Criigen et le cabinet Tumerelle, il est expliqué qu’en février 2019, « il y a eu une alerte de Frédéric Jacquemart qui disait que le test ELISA était correct pour connaître la présence ou non de glyphosage mais plus contestable pour le dosage précis ». Cette simple remarque aurait, à elle seul dû suffire pour choisir un autre laboratoire, plus fiable.

Et ce n’est pas tout. Yves Bertheau, un biologiste très proche de la nébuleuse anti-OGM, a indiqué à Aude Dessaint « qu’il fallait aire des doublons à l’aveugle », ajoutant que « cela avait été validé par le comité scientifique de la campagne nationale mais ils manqué de fonds »

Pour sauver le soldat Biocheck

La lecture de ces comptes-rendus montre également comment les critiques faites dans les médias sur les tests ELISA de Biocheck ont provoqué des réactions chez les responsables du Criigen et du cabinet Tumerelle. Arnaud Apoteker, administrateur du Criigen, estime alors que « la réputation de Biocheck est en jeu ». « Il faut leur réécrire et si leurs procédures ne sont pas fiables, il y a un préjudice. Ils doivent une réponse », juge-t-il.

En somme, les responsables de la Campagne Glyphosate ont rejeté la méthode de « doublons à l’aveugle »… validée par leur propre comité scientifique !

En outre, il est précisé dans ce compte-rendu que « plus de 6000 tests ont été effectués, ce qui représente un coût de 500 000 euros. La question posée à Biocheck est que soit la fiabilité des tests est démontrée soit les sommes doivent être remboursées ». L’ancien responsable OGM de Greenpeace se met même à douter des analyses effectuées par Générations Futures : « Il faudrait peut-être voir avec François Veillerette sur la question du choix du laboratoire, sachant que la crédibilité de la campagne est en jeu, mais cela remettrait également en cause des analyses précédentes commanditées par Générations Futures » Toutes ces notes permettent de mesurer le profond malaise que traversent alors ces militants.

L’un des derniers comptes-rendus disponible, celui du 30 juin 2020, nous apprend que Campagne Glyphosate a ensuite pris des initiatives pour vérifier la validité du test ELISA, espérant encore sauver le soldat Biocheck, et l’avenir des quelque 6000 plaintes déposées.

Les branquignoles aux manettes

Une première tentative a donc été réalisée le 23 juin de la même année « devant huissier et devant les caméras » avec deux laboratoires, Biotech et Labocéa. Tentative malheureusement ratée, « le chaffeur d’UPS n’ayant pas voulu attendre la fin de l’expérience ni repasser à la fin de sa tournée ».

Les deux colis ont alors été envoyés par Colissimo à la poste, où ils sont restés tout le week-end. « L’un des prérequis de Labocéa étant que les échantillons de garantir les résultats des analyses », indique le compte-rendu, qui poursuit : « Quant au colis envoyé au labo Biotech [sic] en Allemagne, il a été… perdu… Il est finalement arrivé à destination plus d’une semaine après le jour d’expédition. » Cette opération de branquignoles ayant lamentablement échoué, Campagne Glyphosate avait prévu de porter plainte « et de faire une demande de remboursement en incluant le coût des heures de l’huissier, etc. ». À savoir un montant d’un total de 8000 euros partis en fumée.

Qu’à cela ne tienne, « l’huissier et l’expert juridique ont été prévenus et sont prêts à revenir pour une deuxième tentative », indique le compte-rendu, qui se pose la question du cheminement des deux colis vers les deux laboratoires. « Il est suggéré de faire appel à un transporteur spécialisé pour échantillons biologiques », est-il précisé. L’avocat Guillaume Tumerelle s’engage alors à faire des demandes de devis tandis que « la répétition de l’expérience est votée à l’unanimité ». On s’attend avec curiosité ses résultats.

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